Vie et Destin, d’après Vassili Grossman, traduction d’Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Foucard, mise en scène Brigitte de Jaque-Wajeman

Vie et Destin, d’après Vassili Grossman, traduction d’Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Foucard, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

« Krymov savait maintenant comment on brisait un homme. Ceux qui s’obstinaient à revendiquer le droit d’être des hommes, étaient peu à peu ébranlés et détruits, brisés, cassés, grignotés et mis en pièces jusqu’au moment où ils atteignaient un tel degré de faiblesse, qu’ils ne pensaient plus à la justice, à la liberté, ni même à la paix, et ne désiraient qu’être débarrassés au plus vite de cette vie qu’ils haïssaient: »
Voilà un événement théâtral –au sens où toute véritable création en est un- attendu, espéré et presque redouté: mettre en scène, sur scène, ce livre central, immense de Vassili Grossman.
La metteuse en scène, ses collaborateurs François Regnault et les traducteurs, ont bâti leur adaptation sur le thème: «liberté et soumission », question tragique du désastre soviétique. Comment l’idée du Bien, de l’Homme nouveau (partagée avec l’idéologie nazie) a-t-elle produit le mal et des millions de morts de famine organisée, des milliers de prisonniers du goulag, au plus profond de la prison intérieure où un régime totalitaire enfermait la vie de chacun?

©x Gilles Le Mao

© Gilles Le Mao

Il ne s’agit pas d’illustrer le livre. Pas d’images pour un texte disant l’indicible. Ce que l’on voit (scénographie et costumes de Chantal de la Coste), pourrait être le lieu de premières répétitions. Pour le travail à la table, ici rien ne manque : la grande table donc et ses sièges, toujours déplacés et replacés en fonction de l’avancée du récit, les dossiers, papiers, et surtout, présent, numéroté, manié, marqué, le Livre. Au lointain, des portants avec éléments de costumes pour les acteurs qui sont au travail.
La pièce  -on n’a pas envie de dire: le spectacle,  tant le spectaculaire n’a pas sa place ici- commence par une proclamation, un appel à la liberté de la presse: condition même de la liberté d’opinion. Après quoi, la troupe peut raconter sa gigantesque éradication  au nom du Parti unique et univoque. Le récit met en avant différents personnages qu’on voit évoluer, selon la place qu’ils prennent et qu’ils perdent, sous la contrainte d’un régime paranoïaque… et sous le portrait de Staline. Qu’on ne verra pas ici! Encore une fois, la pièce n’est jamais illustrative.
Les comédiens ont chacun un ou plusieurs rôles et prennent la responsabilité de les dire, dans la situation en jeu. Incarnent-ils des personnages? Non, mais ils leur donnent corps et surtout, ils donnent une voix responsable et claire à ces figures du communisme ou de la science, prêts à se sacrifier pour une vérité supérieure.
Ils nous montrent comment l’idéologie totalitaire entre dans la vie des individus avec la peur, porte d‘entrée de la soumission. Et la peur, elle-même, entre en chacun, par celle de l’instabilité : chaque vie, chaque destin peut se retourner à tout instant: un commissaire politique devient suspect pour une confidence intime, naïvement mise en circulation, un scientifique qui faisait la fierté du régime pouvait être privé de tout droit,de  toute liberté pour n’avoir pas donné priorité à la théorie officielle…

On s’aperçoit qu’on n’a pas raconté grand-chose des personnages, ni de leurs histoires particulières, bien que les comédiens les suggèrent avec force, à notre imagination. Comme si, à notre tour nous étions enfermés dans une sorte de collectivisme? Vie et destin répond à nombre de questions que nous devrions nous poser: est-ce fini ? Au moment où, en Iran le régime des mollahs -parmi d’autres autoritaires- extorque à ses opposants de faux aveux de complicité avec l’ennemi, une inculpation commode et invérifiable? Où le journalisme est étouffé en Russie, et le pouvoir bétonné dans la nostalgie d’une U.R.S.S. mythique, toute puissante et assiégée par une éternelle guerre froide? Stalingrad vit la victoire de «l’armée de la liberté» : vrai et faux. « Nous n’avons pas compris ce qu’est la liberté ». Les trois heures de la représentation passent à l’allure de l’Histoire: très vite…

Christine Friedel

Jusqu’au 27 janvier, Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris (XVIII ème), T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

 


Archive pour 20 janvier, 2026

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset

L’auteur et cinéaste, hélas, récemment disparu à soixante-et-un ans, a écrit en 2018 ce monologue pour Nadia Fabrizio. Il nous emmène à travers un parcours existentiel et artistique, dans le monde de la nuit, à Pigalle, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, donc juste avant et après l’arrivée du sida. Des situations extrêmes où se trouve, Bianca, une très jeune femme qui arrive à Paris, où elle veut être actrice. Souvent les marginaux, les invisibles et délaissés de la vie habitent le paysage dramatique de Xavier Durringer. Très vite, Bianca s’aperçoit qu’il n’y a plus rien à espérer et que les dés sont jetés: «C’est Dingue. J’ai rien vu. Rien senti. Rien compris. » La pièce commence par un coup de théâtre. 

©x

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Dans une laverie automatique (scénographie réussie de Dominique Pitoiset), quelques vêtements et objets dispersés au sol. Sur l’air de Sunday Morning chanté par Nico (1938- 1988) pour le premier album du célèbre groupe The Velvet Underground(1967) et produit par Andy Warhol. Bianca, la trentaine, arrive nonchalante et s’assied sur un banc. Sexy,  perruque blonde et bouclée, elle annonce la couleur: «Ils veulent que j’arrête». C’est la dernière danse pour Bianca : «Il paraît que t’es au top dans ce métier entre dix-huit et vingt-cinq ans. Après, c’est trop tard, ils disent. T’as le cul qui ressemble à un sharpeï. »

De sa vie tellement rêvée d’artiste à Paris, elle n’aura connu qu’un peep-show à Pigalle, I love suprême, un nom donné en hommage à l’album du jazzman John Coltrane: l’accent circonflexe a été mis par les propriétaires de la boîte, ignares en musique! Chaque nuit, depuis trente-deux ans, Bianca y danse en jouant avec son corps: «Je fais du strip, ce que j’appelle du spectacle érotique, en un contre un, ou un contre deux. »
La force du spectacle est dans la poésie du texte, à la fois filmique et théâtral, et dans l’interprétation sublime de Nadia Fabrizio… Une véritable performance d’actrice réalisée grâce à la subtile mise en scène et à la complicité de Dominique Pitoiset. Ici, tout est axé sur la parole théâtrale du personnage. 
Dans ce monde du rêve et de grandes solitudes, à la fois impitoyable et enivrant, nous suivons le parcours artistique et intime de Bianca: «Moi, j’ai pas de rêves. Enfin, j’en ai plus. J’en avais, mais je les ai tous perdus en route. Comme on perdrait ses clefs.»
Un récit d’une grande richesse: grâce à la perception juste, sensible et pleine d’esprit de cette femme et de son corps, dans l’univers nocturne parisien où la fête battait son plein avec  extravagance, fantasmes et mélange de classes sociales. 
Le passage de la fin du XX ème, au XXI ème siècle est à travers le vécu intime de Bianca et l’écriture émouvante de Xavier Durringer, d’une véritable intelligence et d’une profonde humanité, surtout quand il parle d’une liberté disparue. Un moment théâtral riche en émotion! Et un témoignage sur la fête et le monde du spectacle d’hier. «Pourquoi sortir encore le soir, dit Dominique Pitoiset, pourquoi aller encore à Pigalle, au théâtre, ou au cinéma, puisque toutes vos demandes, tous vos fantasmes peuvent être livrés à domicile sur internet.  »

Ici, deux histoires s’entremêlent : celle intime de Bianca, une artiste en fin de parcours qui n’a jamais su, ou pu, rien construire pour elle-même, et celle d’une société qui laisse place à un monde de plus en plus virtuel. Xavier Durringer nous alerte sur la difficulté des rapports humains sociaux ou intimes. « Il fait le portrait d’une fourmi (le personnage de Bianca) dans l’immensité, remarque Dominique Pitoiset.  Gros plan avant disparition. Qui la suivra? Qu’en est-il de la vie et de l’expérience? Quelles valeurs leur assigner, si l’économie est le seul point d’insertion de l’individu dans la trame humaine ». Le metteur en scène dit bien toute la puissance politique et humaine de ce texte qu’il a remarquablement mis en scène.  Un spectacle bouleversant.

Elisabeth Naud 

Jusqu’au 24 janvier, Théâtre 14- 20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème ) . T. : 01 45 45 49 77. 

La Fin du courage de Cynthia Fleury, lecture, mise en scène de Jacques Vincey

La Fin du courage de Cynthia Fleury, lecture mise en scène de Jacques Vincey

En 2019, la philosophe et psychanalyste avait proposé à Isabelle Adjani de porter un texte, inspiré de  son livre publié chez Fayard sur le courage. « Il n’y a pas de courage politique sans courage moral et la philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif. Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable. » (…) « Entre découragement du présent et reconquête de l’avenir, ce dialogue mis en scène montre en quoi il n’y a pas de courage politique sans courage moral et démontre comment un retour à l’exemplarité politique est non seulement possible et nécessaire, mais urgent. (…)
Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable. Au travers de la forme théâtrale, dans cette tradition des dialogues, j’ai voulu mettre en joute deux visions du courage, deux formes de négociation avec le monde, ses insuffisances, ses dérives et ses périls grandissants. J’ai l’espoir que ce « moment » se prolonge ailleurs et autrement, pour aller au-devant de publics qui spontanément ne lisent pas de la philosophie. »

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Il s’agit donc bien de théâtre- il y a une scénographie et des effets de lumière -avec deux actrices qui, au fil des semaines, se succèderont et « joueront » une jeune journaliste et une philosophe; cette lecture avait été expérimentée au Palais de Tokyo, puis à la Scala. Et elle est créée cette année au Théâtre de l’Atelier, pendant six semaines, avec quarante-sept représentations. Mais c’est bien d’une lecture, comme on prend bien soin de nous en avertir avec une annonce… Et les actrices de cette forme hybride, ont la brochure en mains, tout le temps que durera, et restera qu’on le veuille ou non,  ce spectacle.
Dirigé par Jacques Vincey qui a réalisé de bonnes et nombreuses mises en scène d’auteurs classiques: Marivaux, William Shakespeare, August Strindberg, Ödön von Horváth. Mais aussi contemporains, comme entre autres: Witold Gombrowicz, Heiner Müller, Arne Lygre, Marie N’Dyaie…  au Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours. Il en a été le directeur de 2014 à 2023 (voir Le Théâtre du Blog). 

Devant le rideau de fer, Isabelle Adjani, en pantalon et longue veste noirs, avec de beaux cheveux longs aussi très  noirs (la Philosophe) murmure quelques phrases mais il faut tendre l’oreille pour la comprendre… Puis, à côté d’un grand escalier-bibliothèque pleine de livres entassés sur la tranche- belle scénographie imaginée par Lucie Mazières -on le retrouve avec Laure Calamy (l’animatrice d’une émission télé qui va être enregistrée. Le tournage commence. Assises dans de gros fauteuils en cuir,  elles ont micro et brochure en main. On les retrouvera dans le bureau de la philosophe, mais, comme Isabelle Adajani est plutôt en fond de scène, on l’entend aussi très mal.
Laure Calamy qui a souvent  joué au théâtre avec Olivier Py, Volodia Serre, Vincent Macaigne, Catherine Hiegel  et qui, il y a dix ans, s’était fait remarquer avec
le personnage de Noémie dans la série télévisée Dix pour cent et qui, la même année, reçut le Molière de la comédienne-théâtre privé, pour Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, mise en scène de Catherine Hiegel. Et il y a cinq ans, le César 2021 de la meilleure actrice lui a été attribué pour le rôle principal dAntoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal.
Ici, dès qu’elle est sur le plateau, elle s’impose et joue brillamment cette animatrice et journaliste télé, en jupe de cuir et chemisier, bavarde et suffisante. Concentration maximum, diction et gestuelle parfaite, caricature, insolence, drôlerie, virtuosité dans l’exercice de la parole, maîtrise absolue du second degré : Laure Calamy est exceptionnelle, même si les dialogues sont souvent très  faciles et quand  un réalisateur en coulisses essaye de faire monter le ton pour que le public en ait pour son compte, là, on frise le boulevard…
Quant à l’immense Isabelle Adjani, pourtant rompue à l’exercice de la lecture, elle semblait ce soir-là, absente et parlait très bas. On l’entendait bien… quand elle était au micro. Bref, tout se passe, comme si, fatiguée, elle regrettait de s’être lancée dans cette aventure.  Et il faudrait au moins que Jacques Vincey lui demande de parler pour toute la salle, et non pour les premiers rangs. C’est son rôle de metteur en scène. Bref, une soirée très décevante, sauvée par Laure Calamy. Mais ces quatre-vingt minutes sont bien longues et on ne peut vous conseiller cette lecture-spectacle, surtout quand les places sont à 46 et 40 € !!! au parterre. A suivre pour les autres épisodes…

Philippe du Vignal

Isabelle Adjani, Laure Calamy, et Louis Pencréach, jusqu’au 25 janvier.

Puis, Emmanuelle Béart, Sarah Succo et Louis Pencréach, du 28 janvier au 1er février.

Emmanuelle Béart, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 3 au 8 février.
Isabelle Carré, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 11  au 22 février.
Lubna Azabal, Sophie Guillemin et Louis Pencréach, du 25 au 27 février.

Lubna Azabal, Rosa Bursztein et Louis Pencréach, du 28 février au 8 mars.

Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème) . T. : 01 46 06 49 24.  billetterie@theatre-atelier.com 

 

 

 

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