I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset
I love suprême de Xavier Durringer, mise en scène de Dominique Pitoiset
L’auteur et cinéaste, hélas, récemment disparu à soixante-et-un ans, a écrit en 2018 ce monologue pour Nadia Fabrizio. Il nous emmène à travers un parcours existentiel et artistique, dans le monde de la nuit, à Pigalle, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, donc juste avant et après l’arrivée du sida. Des situations extrêmes où se trouve, Bianca, une très jeune femme qui arrive à Paris, où elle veut être actrice. Souvent les marginaux, les invisibles et délaissés de la vie habitent le paysage dramatique de Xavier Durringer. Très vite, Bianca s’aperçoit qu’il n’y a plus rien à espérer et que les dés sont jetés: «C’est Dingue. J’ai rien vu. Rien senti. Rien compris. » La pièce commence par un coup de théâtre.
Dans une laverie automatique (scénographie réussie de Dominique Pitoiset), quelques vêtements et objets dispersés au sol. Sur l’air de Sunday Morning chanté par Nico (1938- 1988) pour le premier album du célèbre groupe The Velvet Underground(1967) et produit par Andy Warhol. Bianca, la trentaine, arrive nonchalante et s’assied sur un banc. Sexy, perruque blonde et bouclée, elle annonce la couleur: «Ils veulent que j’arrête». C’est la dernière danse pour Bianca : «Il paraît que t’es au top dans ce métier entre dix-huit et vingt-cinq ans. Après, c’est trop tard, ils disent. T’as le cul qui ressemble à un sharpeï. »
De sa vie tellement rêvée d’artiste à Paris, elle n’aura connu qu’un peep-show à Pigalle, I love suprême, un nom donné en hommage à l’album du jazzman John Coltrane: l’accent circonflexe a été mis par les propriétaires de la boîte, ignares en musique! Chaque nuit, depuis trente-deux ans, Bianca y danse en jouant avec son corps: «Je fais du strip, ce que j’appelle du spectacle érotique, en un contre un, ou un contre deux. »
La force du spectacle est dans la poésie du texte, à la fois filmique et théâtral, et dans l’interprétation sublime de Nadia Fabrizio… Une véritable performance d’actrice réalisée grâce à la subtile mise en scène et à la complicité de Dominique Pitoiset. Ici, tout est axé sur la parole théâtrale du personnage. Dans ce monde du rêve et de grandes solitudes, à la fois impitoyable et enivrant, nous suivons le parcours artistique et intime de Bianca: «Moi, j’ai pas de rêves. Enfin, j’en ai plus. J’en avais, mais je les ai tous perdus en route. Comme on perdrait ses clefs.»
Un récit d’une grande richesse: grâce à la perception juste, sensible et pleine d’esprit de cette femme et de son corps, dans l’univers nocturne parisien où la fête battait son plein avec extravagance, fantasmes et mélange de classes sociales. Le passage de la fin du XX ème, au XXI ème siècle est à travers le vécu intime de Bianca et l’écriture émouvante de Xavier Durringer, d’une véritable intelligence et d’une profonde humanité, surtout quand il parle d’une liberté disparue. Un moment théâtral riche en émotion! Et un témoignage sur la fête et le monde du spectacle d’hier. «Pourquoi sortir encore le soir, dit Dominique Pitoiset, pourquoi aller encore à Pigalle, au théâtre, ou au cinéma, puisque toutes vos demandes, tous vos fantasmes peuvent être livrés à domicile sur internet. »
Ici, deux histoires s’entremêlent : celle intime de Bianca, une artiste en fin de parcours qui n’a jamais su, ou pu, rien construire pour elle-même, et celle d’une société qui laisse place à un monde de plus en plus virtuel. Xavier Durringer nous alerte sur la difficulté des rapports humains sociaux ou intimes. « Il fait le portrait d’une fourmi (le personnage de Bianca) dans l’immensité, remarque Dominique Pitoiset. Gros plan avant disparition. Qui la suivra? Qu’en est-il de la vie et de l’expérience? Quelles valeurs leur assigner, si l’économie est le seul point d’insertion de l’individu dans la trame humaine ». Le metteur en scène dit bien toute la puissance politique et humaine de ce texte qu’il a remarquablement mis en scène. Un spectacle bouleversant.
Elisabeth Naud
Jusqu’au 24 janvier, Théâtre 14- 20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème ) . T. : 01 45 45 49 77.

