Il y a une grande réception où il se dit qu’Ivanov a épousé Anna pour sa dot. Sacha (dix-sept ans), fille de ses amis Lebedev, tombe amoureuse d’Ivanov qui sera incapable de résister.Mais Anna les surprendra en train de s’embrasser fougueusement… La comédie vire alors au noir: Lebedev demande fermement à Ivanov de le rembourser, Lvov, dans une scène magnifique, lui reproche de maltraiter Anna, de lui avoir menti et de s’être marié avec elle, non par amour mais pour sa dot. Bref, tout va mal , comme si cela allait résoudre les choses, il refusera de voir à nouveau Sacha.
Très en colère, il dit alors cruellement à Anna Pretrovna qu’elle va mourir… Un an a passé et, entre temps, elle est morte de tuberculose. Mais Sacha, toujours amoureuse, va se marier avec Ivanov. Juste avant la cérémonie, Lvov l’accuse d’épouser aussi Sacha pour sa dot. Ses amis le défendent et provoquent en duel le médecin. Ivanov ira prendre son fusil et Sacha est incapable d’arrêter Ivanov…
C’est quand même bien une comédie au sens où Anton Tchekhov l’entendait: avec une légère touche de comique qui nait surtout du sentiment d’impuissance chez Ivanov. Il culpabilise mais est fort peu lucide sur la situation qu’il vit: faillite annoncée de son domaine mais aussi de son couple, puisqu’il ne peut résister à l’amour de Sacha… Et de mettre entre parenthèses son amour pour Sacha, le temps qu’Anna Petrovna, condamnée, puisse mourir, aidée au moins par Ivanov.
Anton Tchekhov fait la satire d’une bourgeoisie rurale, alcoolique et paresseuse, où ragots, hypocrisie et antisémitisme virulent font rage… Ivanov, toujours indécis et qui se laisse aller, survit avec peine. La pièce est sans doute inégale et, au début, on a un peu de mal à savoir qui est qui… Mais nombre d’excellentes scènes entre les protagonistes, annoncent les chefs-d’œuvre d’Anton Tchekhov et on se laisse vite emporter par cette réalisation exceptionnelle.
Le grand plateau du T.N.P. est presque vide- un peu la marque de fabrique de Jean-François Sivadier- il y a juste quelques chaises et un canapé, une table et, en fond de scène, un praticable où se joueront certains moments de la pièce. Et derrière, un buffet pour la réception du mariage. Côté jardin et côté cour, des rideaux légers où le vent parfois soufflera. Le metteur en scène qui monte une pièce d’Anton Tchekhov pour la première fois, dirige ses actrices et acteurs avec une précision, une intelligence scénique et une maîtrise absolues Et même les petits rôles sont très bien tenus, un signe qui ne trompe pas Et on entend le texte comme rarement: tout devient limpide et clair, avec une parfaite unité de jeu, parfois en un léger décalage, le tout avec humour et une certaine radicalité. Enfin un très bon spectacle, loin des approximations actuelles de certains metteurs en scène qui font joujou avec des textes classiques, sans jamais arriver à être convaincants. Nous ne visons personne mais suivez notre regard (voir Le Théâtre du Blog)
Cette « assemblée de clowns tristes, joyeux dit Jean-François Sivadier, selon l’élan qui les traverse bricolent leur vie comme une suite de numéros dérisoires, dans l’angoisse du temps perdu , et du temps qu’il reste ». (…) Tchekhov se contente de montrer la vie telle qu’il la voit, avec ses yeux de médecin. Il ne juge personne, l’homme n’est ni bon ni mauvais, mais complexe et indéchiffrable. » Oui, c’est bien de bricolage de vie qu’il s’agit dans cette pièce, et un siècle et demi après, rien n’a vraiment changé, même si la tuberculose a -presque- disparu! « En amour, nous avait, dit Catherine Millet, lucide et un peu amère, on bricole toujours. » Des Ivanov, des Anna, des Sacha, qui n’en connait pas?
Et Jean-François Sivadier, avec intelligence et efficacité, a conçu une mise en scène toute en nuances, et à un rythme exemplaire. Il sait faire vivre ces personnages,comme il dit, ancrés dans le réel mais obsédés par le désir d’y échapper par tous les moyens: l’amour, l’art,l’argent, l’alcool, les voyages. » Et finalement si actuels, alors qu’ils sont nos arrière-arrière-grands-parents… Le metteur en scène nous les rend très proches comme si c’était facile… Bien sûr, il y a, en amont, une réflexion et un solide travail dramaturgique -assez rares de nos jours- pour arriver à une telle réussite: aucun à-coup, aucune criaillerie, aucune facilité, aucun éclairage stroboscopique, aucune vidéo… Mais un jeu précis et tous les personnages sont crédibles.
Mention spéciale à Nicolas Bouchaud… qui porte le même prénom qu’Ivanov. Ce grand acteur a souvent travaillé avec Jean-François Sivadier et fait ici un travail exemplaire. Tout le temps en scène, il EST un Ivanov, à la fois, accablé, psychiquement malade et, par moments, lucide quant à sa médiocrité et à son désamour, il se culpabilise. Mais il reste souriant parfois avec ses amis et d’une rare violence avec Anna Petrovna, amoureux de Sacha… Nicolas Bouchaud passe avec virtuosité par tous les registres.
Et ses camarades sont tous aussi remarquables, dans chaque rôle: Charlotte Issaly (Sacha), Zakariya Gouram et Agnès Sourdillon (le couple Pavel et Zinaïda Lebedev), Gulliver Hecq (Lvov), Jisca Kalvanda (Babakina, une propriétaire foncière), Norah Krief (Anna Petrovna), Frédéric Noaille (Borkine), Yanis Bouferrache (Kossykh un fonctionnaire, Christian Esnay (Chabelski, l’oncle d’Ivanov). Le public du T.N.P. , fasciné par les personnages qu’ils incarnent avec tant de vérité, les a très longuement et à juste titre, applaudis.
Si vous habitez Villeurbanne, la région lyonnaise, ou Caen (en mars), surtout n’hésitez pas. Parisiens, il faudra attendre un an mais cela vaudra le déplacement à Nanterre.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 6 février, Théâtre National Populaire, 8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.