corde.raide, texte de debbie tucker green, traduction d’Emmanuel Gaillot, Sandrine Pelissier, Kelly Rivière, mise en scène de Cédric Gourmelon
corde.raide, texte de debbie tucker green, traduction d’Emmanuel Gaillot, Sandrine Pelissier, Kelly Rivière, mise en scène de Cédric Gourmelon
D’abord une précision: pourquoi des minuscules pour le titre et le nom de l’autrice? Elle exige que cela soit ainsi écrit. Christine Friedel vous avait déjà parlé de cette œuvre, reprise pour quelques jours au Théâtre des Quartiers d’Ivry. debbie tucker green est une dramaturge bien connue en Angleterre mais moins en France. mauvaise avait été mise en scène par Sébastien Derrey (voir Le Théâtre du Blog). Et corde.raide déjà par Cédric Gourmelon, il y a deux ans.
Cela se passe dans la salle de réunion d’un centre administratif: murs blancs, plafonniers diffusant une lumière blanche, grand tableau blanc, table blanche et dans un coin, fontaine tout aussi blanche avec eau chaude et eau fraîche. Sur un côté, deux tables empilées. Des chaises de bureau noires gerbables. Un endroit sinistre, aussi anonyme que les personnages; la victime d’un crime, une jeune femme noire -mariée, deux jeunes enfants- a été convoquée suite à une procédure légale dans un centre administratif. Des employés, genre bureaucrates appliqués et secs, LUI, un homme blanc, la trentaine, en complet, et Elle, une femme également blanche, la cinquantaine en tailleur-pantalon banal, sont chargés de la recevoir. Ils veulent « bien faire » et essayent de mettre à l’aise leurs interlocuteurs, comme ils en ont reçu, disent-ils, la consigne. Mais on les sent incapables de leur faire le moindre cadeau..
ELLE, exaspérante, propose sans arrêt à la jeune femme de boire un café, une tisane, un verre d’eau. Mais l’un et l’autre se perdent, trop polis pour être honnêtes, quand ils lui expliqueront la procédure. sont aussi maladroits l’un que l’autre… Ils s’empêtrent dans les détails de la vie quotidienne: verres en plastique insupportables, climatisation difficile à régler… ELLE, en particulier, pose à la jeune femme des questions indiscrètes sur son couple. Laquelle lui répondra aussi sec, en lui posant les mêmes questions…
Donc, un climat très tendu, habilement créé par l’autrice, pas loin de Franz Kafka, bien sûr et de Samuel Beckett, avec une petite louche de Nathalie Sarraute. Dialogues ciselés, suspense finement élaboré. Il y a bien eu convocation de la jeune femme mais on n’en saura pas le but exact… jusqu’au moment où Lui reviendra avec les documents en trois exemplaires, à lui faire signer… mais elle reste d’une extrême vigilance. Une scène, toute en courtoiserie mais à la limite du supportable: avec un grand calme, ces employés disent les choses les plus atroces, comme s’ils y sont habitués. Mots et détails font froid dans le dos (bien sûr, nous ne dévoilerons rien). Et l’autrice sait y faire…
Une scène sans doute impossible dans une démocratie. Quoique! Le Donald de service nous a récemment habitués au pire et serait bien à même de faire voter un tel protocole concernant des peines, quitte à changer d’avis, le lendemain…. Ici, on assiste à un exceptionnel moment de théâtre qui, sans doute, fait déjà le bonheur des élèves-acteurs!
Cédric Gourmelon a conçu une mise en scène épurée et très efficace, avec une lumière blanche identique, sauf à la fin, où les plafonniers, sauf deux, s’éteindront tour à tour. Et il dirige remarquablement ses acteurs. Frédérique Lollée et Quentin Raymond sont très justes, plus vrais que nature. Comme Laetitia Lalie Bi Benie, impeccable dans ce rôle de mère à la fois épuisée par sa vie quotidienne -sa petite fille est malade- mais résolue à ne jamais se laisser faire par ces deux pantins auxquels elle tient la dragée haute et qu’elle ne rate pas, quand elle les sent faiblir. Cédric Gourmelon devrait juste prier l’actrice de parler plus fort à certains moments.
Mais c’est un vrai plaisir théâtral… même si, paradoxe bien connu, ce texte, traduit avec une extrême précision, vire, sous des aspects réalistes, au cauchemar. Cédric Gourmelon , directeur de la Comédie de Béthune depuis quatre ans, a visé juste. Nous vous parlerons bientôt d’Edouard III de William Shakespeare qu’il a mis en scène et qui se joue en ce moment, au Théâtre de la Tempête.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 1 er févier, Théâtre des Quartiers d’Ivry, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur Seine ( Val-de-Marne). T. : 01 43 90 11 11

