Presque égal de Jonas Hassen Khemiri, traduction de Marianne Ségol, mise en scène de Christophe Rauck

Presque égal et Presque frère de Jonas Hassen Khemiri, traduction de Marianne Ségol, mise en scène de Christophe Rauck

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Cet auteur suédois de quarante-sept ans est maintenant bien connu en France (voir Le Théâtre du Blog). Né d’un père tunisien et d’une mère suédoise, il a étudié la littérature et l’économie à Stockholm et à Paris. Son roman, Un Oeil rouge rencontra un grand succès dans son pays et fut adapté au théâtre, puis au cinéma en 2007. Montecore, un tigre unique, 2006, traite de l’immigration et de la montée du racisme dans son pays…
Le Théâtre national de Stockholm joua sa première pièce Invasion! il y a déjà vingt ans  et elle a aussi été montée en France (voir encore Le Théâtre du Blog). Et ses pièces ont été créées en Suède: Cinq fois Dieu (2008), Nous qui sommes cent (2009)  et en 2012,  J’appelle mes frères. qui elle a été aussi mise en scène chez nous.
Ses romans sont traduits en français, en allemand, en danois, en norvégien, etc. et son théâtre monté en France, en Allemagne et Norvège, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Jonas Hassen Khemiri traite surtout de thèmes comme le racisme, l’identité mise à mal dans une histoire en mouvement, sur fond de mondialisation, d’immigration et pertes de repères… 

© Géraldine Astreanu

© Géraldine Astreanu  Servane Ducorps

(Presque égal à) créée en 2014 au Théâtre dramatique royal de Stockholm, a été jouée entre autres, à Oslo, ensuite à la Schaubühne de Berlin et à Paris où nous l’avions vue. Andrej, déjà formaté et prêt à entrer dans le moule, se bat pour obtenir son premier emploi: «J’irai jusqu’au bout de mes cours du soir, j’apprendrai le système, je me trouverai un boulot avec un bon gros salaire, une bonne prime de Noël, une belle secrétaire et une bonne grosse voiture d’entreprise. Et je continuerai aussi bien sûr, à aider ma mère à payer le loyer, pour qu’elle ne reste plus debout la nuit avec sa calculatrice à s’inquiéter de la prochaine facture d’électricité. » Il y a aussi Martina, d’un milieu aisé: elle rêve d’exploiter une ferme bio mais, pour le moment, elle vit mal de petits boulots minables… Mani, un jeune universitaire pourtant brillant, est sans travail. Freya, elle, vient d’être licenciée et veut prendre sa revanche. Il y enfin Peter, un SDF qui fait la manche, devenu une sorte d’expert en marketing de la rue, son domaine …

Jonas Hassen Khemiri entrelace en virtuose les destins de ces  gens qui pourraient être nous, ou un de nos proches. Economiste, il connaît parfaitement tous les mécanismes du capitalisme, des banques et de la société de consommation. Ce qu’il nous dit en filigrane: nous sommes sans doute financièrement plus à l’aise, qu’il y a cinquante ans, mais guère plus heureux. Nous vivons au-dessus de nos moyens mais savons que nous aurons un jour ou l’autre à le payer, et les Parlements laissent faire… Il nous faudra alors subir les ratés de plus en plus fréquents d’un modèle financier à bout de souffle où les riches deviennent plus riches, et les pauvres, de plus en plus pauvres, même et surtout, dans les pays européens.
C
ommencent alors à naître des comportement de révolte comme ceux des Gilets jaunes en 2018 avec revendications de justice sociale: revalorisation du SMIC, rétablissement de l’I.S.F., augmentation des retraites… que le Macron et Edouard Philippe, son Premier ministre, n’avaient en rien anticipées. « La pauvreté, dit Mani dans cette pièce, n’a pas le droit de vous suivre jusqu’à chez vous après une soirée au théâtre, elle doit s’arrêter à la fin des applaudissements, parce que, sinon ça vous rappellerait que la pauvreté n’est pas belle ou drôle ou héroïque, la pauvreté écorche, blesse, rend silencieux, fait honte, la pauvreté, c’est des dos qui se courbent, des amis qui trahissent, des liens qui se brisent, des langues qui se taisent, des pères qui disparaissent.»

L’auteur suédois analyse, très finement et avec humour, notre existence quotidienne dans un monde subissant de fortes contraintes économiques et nous avertit: «Maintenant, levez-vous et parcourez le monde pour le changer. » Il y a politiquement chez lui, du Bertolt Brecht, avec mini-conférences, voix intérieures, mais aussi dialogues très ciselés. Au fait, comment le grand dramaturge allemand aurait-il parlé aujourd’hui des bouleversements sociétaux actuels, dus, entre autres, aux dérèglements climatiques, à l’immigration, qu’elle soit d’origine politique et/ou économique? Nos gouvernements et représentants politiques nationaux comme européens mais démocratiquement élus, n’ont en effet pas su mettre en place les indispensables mécanismes pour éviter que ne soit broyée la société de consommation  mise en place et régie par les immenses trusts mondiaux. Même si les lignes commencent  à bouger. 

Nous avions vu en 2019 cette pièce remarquablement montée avec juste quelques éléments de décor, par Emmanuelle Jacquemard, dont nous avions beaucoup aimé King Kong Théorie (voir Le Théâtre du Blog). Elle avait su appréhender et mettre en scène les situations vécues au quotidien par les personnages  de Jonas Hassen Khemiri: un couple pauvre qui se sépare, une agence de Pôle emploi qui n’a aucun travail sérieux à offrir, des jeunes aux diplômes inutiles, une vendeuse sous-payée qui n’a pas d’autre choix pour vivre, que de faucher des billets dans la caisse…
Ici,  Christophe Rauck  a choisi une grande scène bi-frontale pour ces pièces qui se succèdent avec vingt minutes d’entracte. Déjà avant que cela ne commence le sol; les deux écrans à chaque bout sont envahis par une marée de petites particules blanches bougeant sans arrêt et causent un effet déstabilisation du regard. Un effet d’optique réussi mais après, comme Les Petites filles modernes de Joël Pommerat, une pièce récemment jouée dans la grande salle, juste à côté. Oui, mais pourquoi?
« C’est venu assez naturellement, dit-il, justement, parce que l’écriture est performative: tout se joue dans ce qui est dit, dans le rythme, dans la présence. La bi-frontalité crée une tension immédiate. On ne peut pas se poser, il faut toujours bouger. » ( sic) Comprenne qui pourra!
Tout semble se passer comme si le metteur en scène s’était fait piéger par ce long et étroit plateau: le rapport scène/salle n’est pas bon*  et le regard du public se balade sans cesse, d’une extrémité à l’autre. Et comme il a du mal à maîtriser  cette succession de courtes scènes entre récit et dialogues, le rythme est faiblard. Alors que, sur la petite scène du Belleville, Emmanuelle Jacquemard avait réussi à imposer les personnages de Jonas Hassen Khemiri. Ici, rien à faire et l’ennui s’installe sur presque deux heures, interminables! Malgré de bons acteurs: entre autres, Servane Ducorps (Martina) et l’excellent Mounir Margoum (Peter le SDF, l’Homme de Pôle Emploi, le Pasteur…

 

 

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©Gréladine Astreanu Mounir Margoum

Après l’entracte, place à Presque frère, avec neige suédoise sur tout le plateau et voiture blanche immaculée. Cela commence avec le bruit infernal d’une explosion (très réussi, il fait sursauter tout le public!). Une voiture piégée a explosé. Histoire de rappeler que la Suède n’est pas été épargnée par le terrorisme! En 99, déjà, l’explosion d’une voiture piégée en banlieue de Stockholm avait gravement blessé un père de famille et son enfant. Un camion lancé à pleine vitesse dans une rue piétonne de la capitale avait causé la mort de cinq personnes en 2017. Et à Göteborg,  quatre ans plus tard,une attaque à la bombe  avait grièvement blessé seize personnes et la même année, seize autres ont été fusillées sur un campus à Örebro.
Ici l’explosion d’une voiture piégée sème un vent de panique dans la ville. Sans doute un acte terroriste. Amor erre dans les rues, alors que la peur  s’installe. Et il se se sent observé, traqué. Il téléphone à ses « frères» : Shavi, Valeria, Ahlem, Tyra pour les mettre en garde : «Planquez-vous ! Fondez-vous dans la masse !»  Et  il va jusqu’à douter de son innocence et panique : comment garder une identité réelle quand il croit incarner une grave menace. C’est presque un monologue, remarquablement interprété là aussi par Mounir Margoum. Interviennent quelques autres personnages comme des jeunes femmes: Valéria, Karolina (Julie Pilod).
Mais Christophe Rauck, là aussi, semble avoir quelques difficultés avec cet espace bi-frontal. Les informations surgissent de partout et diluent l’attention: personnages sans cesse en mouvement sur la scène, acteurs filmés dans la voiture avec retransmission en très gros plan de leur visage sur grands écrans (c’est nouveau et cela vient de sortir!!!). Et sont aussi projetées des phrases en français et en anglais. Bien entendu, comme partout- les troisièmes pour nous en une semaine- il y aura de grandes rasades de fumigènes!  Bon, cela fait une belle image mais sans intérêt. On aurait surtout aimé que la dimension politique du texte soit mieux mise en valeur
Et Christophe Rauck aurait pu nous épargner le jeu à plusieurs reprises dans les gradins, un stéréotype  inutile.. Même si le temps semble moins long, cette seconde pièce d’une heure et demi, ajoutée à un entracte de vingt minutes, et à la première de presque deux heures, rend l’ensemble assez rude…  Et, que vous soyez de Nanterre ou de la région parisienne, impossible de vous conseiller ce spectacle.  Pourquoi ne pas jouer chaque soir en alternance une de ces deux pièces? Il y aura d’autres occasions de mieux entendre la voix de Jonas Hassen Khemiri.
*Serait-ce trop demander, surtout après la tragédie de Crans Montana, que les règles de sécurité (arrêté de 2023) soient appliquées aux gradins de cette salle?

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 février, Théâtre Amandiers-Nanterre, Centre Dramatique National,  7 avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). T. : 01 46 14 70 00.  

 


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