Hamlet, d’après William Shakespeare, traduction de Frédéric Boyer, mise en scène d’Ivo Van Hove
La salle Richelieu de la Comédie-Française étant en travaux jusqu’en juin, cela se passe à l’Odéon où le directeur artistique du Toneelgroep d’Amsterdam avait mis en scène il y a cinq ans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. Il avait aussi déjà mis en scène les acteurs de la Comédie-Française dans Les Damnés, Électre /Oreste, puis Tartuffe. Et cette fois-ci, il s’attaque à la célèbre tragédie en deux heures seulement, au lieu de trois! avec Christophe Montenez, brillant dans le rôle-titre, et des acteurs solides pour jouer de tels personnages: Guillaume Gallienne (Claudius et le spectre du Roi), Denis Podalydès (Polonius), Loïc Corbery (Horatio), Florence Viala (Gertrude), Jean Chevalier (Laërte et Fortinbras), Elissa Alloula (Ophélia). Et, en vidéo, Christian Gonon (un Ambassadeur). Il y a aussi Vincent Breton, Pierre-Victor Cabrol, Aksel Carrez, Arthur Colzy et Nicolas Verdier qui jouent les comédiens amateurs dans la pièce et servent d’hommes à tout faire, pour transporter rideaux, éléments scéniques, corps d’Ophélia et Polonius…
On connait ce remarquable scénario: le Roi du Danemark est mort et Gertrude, la reine, mère d’Hamlet, a ensuite un peu vite épousé Claudius, son beau-frère. Et le jeune homme ne s’en remet pas: le fantôme de son père lui dit qu’il a été tué par Claudius. Feignant alors d’être fou, il prépare une vengeance et demande à des acteurs de jouer une courte pièce pour surprendre Claudius et lui faire avouer ce crime. Polonius, père de Laerte et d’Ophélia à laquelle il interdit toute relation avec Hamlet, parce qu’il le croit fou. Mais il sera tué par Hamlet qui a cru tuer Claudius à travers une tapisserie, alors qu’il l’espionnait avec sa mère. Ophélie en deviendra folle et Laërte voudra venger son père. Après l’avoir séduite, Hamlet dira cyniquement à Ophélia : « Je vous ai aimé autrefois. (…) Vous n’auriez pas dû me croire. Je ne vous aimais pas. » Elle, désespérée, ira se noyer. Laërte blesse Hamlet avec une épée empoisonnée mais ce dernier le désarme. Hamlet lui tend son épée et prend la sienne. Il blesse à son tout Laërte qui meurt empoisonné. Hamlet est invité à boire une coupe. Mais Gertrude la prend sous prétexte de boire à sa santé et meurt aussi empoisonnée. Laërte mourant, se réconcilie avec Hamlet et lui révèle le complot meurtrier de Claudius qu’Hamlet tuera, avant de mourir dans les bras d’Horatio. Soit cinq morts, au compteur…
Comment ne pas être partagé? Commençons par le bon: la précision et le savoir-faire technique irréprochables, ceux des grands théâtres, avec nombre d’effets lumineux, sonores, vidéo… C’est toujours agréable de voir un beau travail. Il y a parfois de belles images et surtout l’excellent Christophe Montenez (Hamlet) sauve de nombreuses scènes, entre autres, le court dialogue entre Hamlet et Gertrud sa mère et où il y a, enfin!, une certaine émotion. (On peut aussi voir cet acteur dans Gourou, un récent film de Yann Gozlan). Le public craquera au moment où tous les personnages chantent en chœur Death is not the end de Bob Dylan à l’enterrement d’Ophélia et de son père, Polonius. Efficace, mais où est passé Shakespeare?
Quant au reste, nous avons droit à un concentré assez sec d’Hamlet (scénographie et lumières de Jan Versweyveld) quelquefois proche d’un opéra contemporain, une forme de spectacle qu’Ivo Van Hove a souvent pratiquée avec succès, il y a une dizaine d’années… Ici, il a réalisé une suite de scènes collées vite fait, jouées, chantées/et ou bien chorégraphiées par Rachid Ouramdane, le directeur de Chaillot-Théâtre national de la danse. Quant au texte traduit par Frédéric Boyer, il a été « adapté » par le metteur en scène…Donc à prendre avec des pincettes, par rapport à l’original! Cela commence avec l’image d’Hamlet retransmis en très gros plan sur un écran puis ‘une caméra pénétrant dans l’œil, puis, semble-t-il, dans le cerveau du pauvre Hamlet. Une belle image mais qui reste… une image. Et qu’ Ivo Van Hove, histoire de boucler la boucle, nous resservira à la toute fin. Cela dit, nous avons mal compris ses intentions. Il semble vouloir faire « moderne » mais la dramaturgie est médiocre. Et il utilise les stéréotypes actuels sans exception: plateau nu et noir, micros H.F. (on se demande pourquoi: les acteurs de la Comédie-Française sont réputés pour leur excellente diction!), projecteurs à leds blancs montés sur roulettes, ligne lumineuse en fond de scène changeant de couleur, fond rouge avec ombres chinoises, grand écran avec images vidéo de déflagration et de visage en gros plan, salle éclairée par moments, mots très vite projetés comme: VENGEANCE, MEURTRE.
Mais aussi des éclairages stroboscopiques (vieille scie depuis au moins cinquante ans!!!) et, comme partout ( au moins quinze fois pour nous depuis le début janvier) des fumigènes sortant sans cesse du sol, des costumes contemporains: complets noir ou rouge foncé, pour les hommes, tailleur pantalon pour Gertrud, petit corset et jeans bleu pour Ophélia (Jérôme Savary disait souvent et avec juste raison: » Si c’est pour montrer ce qu’on voit dans la rue, cela ne m’intéresse pas. » Il y a aussi constamment de la musique électronique sous le texte! Un vieux truc pour aider les élèves-comédiens mais indigne de ce metteur en scène réputé! Et -histoire de faire « djeune »?- quelques scènes dansées proches du music-hall. Et ces chansons très connues et qu’on entend partout dans les spectacles, comme L’Enfer de Stromae, chantée par Elissa Alloul (Ophélia), ou Bohemian Rhapsody, écrite par Freddy Mercury. Bien entendu, ce texte traficoté est joué dans une mise en scène prétendument « moderne », en fait assez vieillotte et du genre: vous allez voir ce que vous allez voir, quand je m’empare d’Hamlet. Mais cela n’arrive pas à fonctionner et on est loin du compte. Plus grave, la scène du Spectre n’est pas très bonne et celle où Ophélia dit ces mots assez curieux à la Reine, est ratée : « Et pour vous, voici de la rue et il y en aura un peu pour moi. » Mystérieux? Pas tant que cela… Du latin: ruta, cette fleur jaune, bien écrite: « rue » dans le texte anglais, est traduite par « souci » dans l’édition de la Pléiade.(???) Et ici, le mot est évacué (???). Bien connue aussi de toutes les paysannes françaises, elle était réputée comme abortive. Cela ouvre des horizons: Ophélia, enceinte d’Hamlet, désespérée par son attitude, avait-elle l’intention d’avorter…
Il y a jusqu’au bout, la grande présence de Christophe Montenez mais les autres acteurs réputés, entre autres, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, s’ils font le boulot, ne semblent pas à l’aise. Cela fait quand même deux spectacles de la Comédie-Française (avec Les Femmes savantes, mise en scène d’Emma Dante ( voir Le Théâtre du Blog) qui sont bien rodés mais qui, artistiquement, n’ont rien de convaincant… Eric Ruf, l’ancien administrateur de la Comédie-Française n’a pas eu la main heureuse! On es loin de cet revisitation d’Hamlet par le grand Eugenio Barba avec une sorte de remarquable poème théâtral qu’il avait présenté au Théâtre du Soleil il y a un an (voir Le Théâtre du Blog). Avec juste quelques accessoires mais avec une force et une précision incontestables qu’on regrette de ne pas trouver ici. Gilles Deleuze aurait sûrement aimé chez Eugenio Barba cette « image-temps puissante » (…) Elle donne à la narration une nouvelle valeur, puisqu’elle l’abstrait de toute action successive, pour autant qu’elle substitue une image-temps à l’image-mouvement. » Ici, malheureusement, rien de tout cela!
Cela dit, il n’y a aucune tromperie sur la marchandise, même si on ne voit que certaines scènes de la pièce: Ivo Van Hove a pris bien soin de mentionner: « d’après Shakespeare ». Donc, nous sommes prévenus et inutile de se lamenter. Mais tout se passe comme si le théâtre tendait actuellement à être une machine à produire des images, avec souvent un surlignage musical es plus faciles, au détriment du texte.
Et le public? Visiblement aussi partagé sans distinction d’âge et ne connaissant guère la pièce si on en croit les commentaires à la sortie. Il y a eu pas mal de toussotements pendant le spectacle (toujours le signe d’une faible attention!). Mais, à notre gauche, une spectatrice, la soixantaine bien tassée, hurlait bravo, bravo! après avoir entendu le chœur. Et il y a eu cinq rappels. Mais, à notre droite, comme beaucoup d’autres, une jeune femme et son amoureux ont à peine applaudi! Ce spectacle, sans doute coûteux, est théâtralement très décevant et on aura connu Ivo Van Hove, mieux inspiré. Vous êtes prévenus et, comme les places ne sont pas données (44 € au parterre!), à vous de décider, si cela vaut le coup…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 14 mars, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème).


