Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Le Cercle de craie caucasien  de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Un moment historique : en 1954, ici-même, le Berliner Ensemble et Bertolt Brecht viennent jouer Le Cercle de Craie caucasien au Festival d’art Dramatique de Paris. Nous n’y étions pas mais on peut imaginer le choc de la rencontre avec ce texte, un classique dès sa naissance, depuis resté résolument contemporain.
Ce théâtre s’est appelé: Théâtre-Lyrique de 1862 à 1871, puis Théâtre-Lyrique-Dramatique en 1874, Théâtre-Historique de 1875 à 1878. Puis Théâtre des Nations de 1879 à 1898. Puis Théâtre Sarah-Bernhardt de 1899 à 1940. Puis, comme l’exigeait l’occupant allemand antisémite: Théâtre de la Cité de 1941 à 1947. Et de nouveau théâtre Sarah-Bernhardt de 1947 à1957. Puis Théâtre de la Ville à partir de 68. Après avoir été vidé comme une coquille, l’espace intérieur est entièrement refait (plus de places aveugles ni de loges dans la salle) sur les plans de Valentin Fabre et Jean Perrottet entre 67 à 68, avec des gradins pouvant accueillir 987 spectateurs. Et maintenant renommé: Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt depuis 2023, quand il a rouvert après sept ans de travaux! Mais  toujours ici au cœur même de Paris…

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Il était une fois: la fable de la pièce jouée aujourd’hui, est empruntée à une ancienne pièce chinoise et renvoie au Jugement de Salomon : à qui appartient l’enfant, à celle qui lui est utile, qui prend soin de lui -et qui l’aime, oserons-nous dire- ou à celle qui «y a droit »? Un être humain peut-il appartenir à un autre, même si c’est sa mère? Le jugement, surprenant et évident, sera rendu par l’étrange juge Azdak. Mais n’anticipons pas…
Une affaire au cœur d’une révolte contre le Grand Duc et les puissants. Nous verrons les habitants de la ville avec les servantes et serviteurs, les mendiants, les hommes d’armes et les soldats… Ils n’ont pas chacun un nom mais forment un peuple. Déguerpissant du palais, la Grande Duchesse à la haute naissance, oublie tout simplement son bébé. Elle reviendra le chercher plus tard, après un retournement de situation. Héritier légitime du trône ducal, il la légitimera à son tour comme héritière. Mais n’anticipons pas…

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Au centre de cette affaire, Groucha, une modeste servante. Elle a tout simplement trouvé un enfant après la fuite de ses patrons: c’est le petit prince Michel. Elodie Bouchez, tendre et ferme, tient le fil de l‘histoire: comment se défendre contre les soldats qui ont pour mission de capturer l’héritier ? Comment répondre: « C’est le mien », quand il y va de sa réputation et même de sa vie ? Comment risquer de perdre l’amour de son soldat? Comment résister à la méchanceté des peureux?
Et pourtant, c’est comme ça. Quand on trouve un enfant, c’est lui qui vous trouve et pour toujours. Ce sera le triomphe de la bonté sur la peur et le soupçon. Il faudra suivre. Mais le public (jeune) ne lâche pas l’affaire une seconde- Puis arrive l’étrange juge Azdak pour que triomphe une justice inattendue et espérée. Ses incertitudes (apparentes) et sa dialectique subtile mettront sous nos yeux ce qui est la « règle » et ce qui est « l’exception », selon le titre d’une autre pièce de Brecht bien connue et qui donne une méthode de pensée. Valérie Dashwood impose un formidable Azdak, ni féminin ni masculin, hors des codes, fragile, pas plus fier que ça, provocateur et jamais là où on l’attend: ( « Je suis un intellectuel »), ange gardien inavoué de Groucha, grâce à un tour de passe-passe et à une procédure pour le moins risquée, mais respectueux du rituel qui donne sa force à la justice.

 Avant cette scène décisive, qui ferme les blessures et réouvre le droit chemin de la vie -au diable, la domination de puissants, à condition de s’éloigner d’eux aussi vite et aussi loin que l’on pourra, Brecht n’est pas un rêveur-, nous aurons suivi, haletants, toute l’histoire, tous les dangers qui menacent les pauvres, les paysans et même les petits-bourgeois. Le conte finit bien : Groucha et le soldat Simon, qui a douté d’elle un instant, seront heureux et ont déjà un enfant, le petit prince qui n’est plus prince et se contente d’avoir, comme tout le monde, « un nez au milieu de la figure ». Tout cela semble simple, à juste raison, mais est aussi complexe. Cette fable-là comme toutes celles qui comptent, est une boîte à surprises et à contradictions.
Natacha Le Guen de Kernison  a conçu une belle scénographie qui joue avec la troupe: à sa mesure: ample, simple et généreuse. Un beau collectif, soutenu, porté par un autre collectif : le public. Ce soir-là, peut-être quatre-cent jeunes filles et garçons, parmi les huit-cent soixante-neuf spectateurs. Assis au premier rang,  nous les sentions derrière chauffés à bloc, généreux, disponibles, en accord avec une mise en scène qui va droit devant et qui nous emmène là où il faut. On se souvient alors que le public, heureux, est la moitié du théâtre…

 Christine Friedel

 

Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

 


Archive pour 3 février, 2026

Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Le Cercle de craie caucasien  de Bertolt Brecht, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Un moment historique : en 1954, ici-même, le Berliner Ensemble et Bertolt Brecht viennent jouer Le Cercle de Craie caucasien au Festival d’art Dramatique de Paris. Nous n’y étions pas mais on peut imaginer le choc de la rencontre avec ce texte, un classique dès sa naissance, depuis resté résolument contemporain.
Ce théâtre s’est appelé: Théâtre-Lyrique de 1862 à 1871, puis Théâtre-Lyrique-Dramatique en 1874, Théâtre-Historique de 1875 à 1878. Puis Théâtre des Nations de 1879 à 1898. Puis Théâtre Sarah-Bernhardt de 1899 à 1940. Puis, comme l’exigeait l’occupant allemand antisémite: Théâtre de la Cité de 1941 à 1947. Et de nouveau théâtre Sarah-Bernhardt de 1947 à1957. Puis Théâtre de la Ville à partir de 68. Après avoir été vidé comme une coquille, l’espace intérieur est entièrement refait (plus de places aveugles ni de loges dans la salle) sur les plans de Valentin Fabre et Jean Perrottet entre 67 à 68, avec des gradins pouvant accueillir 987 spectateurs. Et maintenant renommé: Théâtre de la Ville-Sarah-Bernhardt depuis 2023, quand il a rouvert après sept ans de travaux! Mais  toujours ici au cœur même de Paris…

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Il était une fois: la fable de la pièce jouée aujourd’hui, est empruntée à une ancienne pièce chinoise et renvoie au Jugement de Salomon : à qui appartient l’enfant, à celle qui lui est utile, qui prend soin de lui -et qui l’aime, oserons-nous dire- ou à celle qui «y a droit »? Un être humain peut-il appartenir à un autre, même si c’est sa mère? Le jugement, surprenant et évident, sera rendu par l’étrange juge Azdak. Mais n’anticipons pas…
Une affaire au cœur d’une révolte contre le Grand Duc et les puissants. Nous verrons les habitants de la ville avec les servantes et serviteurs, les mendiants, les hommes d’armes et les soldats… Ils n’ont pas chacun un nom mais forment un peuple. Déguerpissant du palais, la Grande Duchesse à la haute naissance, oublie tout simplement son bébé. Elle reviendra le chercher plus tard, après un retournement de situation. Héritier légitime du trône ducal, il la légitimera à son tour comme héritière. Mais n’anticipons pas…

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Au centre de cette affaire, Groucha, une modeste servante. Elle a tout simplement trouvé un enfant après la fuite de ses patrons: c’est le petit prince Michel. Elodie Bouchez, tendre et ferme, tient le fil de l‘histoire: comment se défendre contre les soldats qui ont pour mission de capturer l’héritier ? Comment répondre: « C’est le mien », quand il y va de sa réputation et même de sa vie ? Comment risquer de perdre l’amour de son soldat? Comment résister à la méchanceté des peureux?
Et pourtant, c’est comme ça. Quand on trouve un enfant, c’est lui qui vous trouve et pour toujours. Ce sera le triomphe de la bonté sur la peur et le soupçon. Il faudra suivre. Mais le public (jeune) ne lâche pas l’affaire une seconde- Puis arrive l’étrange juge Azdak pour que triomphe une justice inattendue et espérée. Ses incertitudes (apparentes) et sa dialectique subtile mettront sous nos yeux ce qui est la « règle » et ce qui est « l’exception », selon le titre d’une autre pièce de Brecht bien connue et qui donne une méthode de pensée. Valérie Dashwood impose un formidable Azdak, ni féminin ni masculin, hors des codes, fragile, pas plus fier que ça, provocateur et jamais là où on l’attend: ( « Je suis un intellectuel »), ange gardien inavoué de Groucha, grâce à un tour de passe-passe et à une procédure pour le moins risquée, mais respectueux du rituel qui donne sa force à la justice.

 Avant cette scène décisive, qui ferme les blessures et réouvre le droit chemin de la vie -au diable, la domination de puissants, à condition de s’éloigner d’eux aussi vite et aussi loin que l’on pourra, Brecht n’est pas un rêveur-, nous aurons suivi, haletants, toute l’histoire, tous les dangers qui menacent les pauvres, les paysans et même les petits-bourgeois. Le conte finit bien : Groucha et le soldat Simon, qui a douté d’elle un instant, seront heureux et ont déjà un enfant, le petit prince qui n’est plus prince et se contente d’avoir, comme tout le monde, « un nez au milieu de la figure ». Tout cela semble simple, à juste raison, mais est aussi complexe. Cette fable-là comme toutes celles qui comptent, est une boîte à surprises et à contradictions.
Natacha Le Guen de Kernison  a conçu une belle scénographie qui joue avec la troupe: à sa mesure: ample, simple et généreuse. Un beau collectif, soutenu, porté par un autre collectif : le public. Ce soir-là, peut-être quatre-cent jeunes filles et garçons, parmi les huit-cent soixante-neuf spectateurs. Assis au premier rang,  nous les sentions derrière chauffés à bloc, généreux, disponibles, en accord avec une mise en scène qui va droit devant et qui nous emmène là où il faut. On se souvient alors que le public, heureux, est la moitié du théâtre…

 Christine Friedel

 

Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.

 

 

 

 

 

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