La Leçon d’Eugène Ionesco, mise en scène de Robin Renucci
La Leçon d’Eugène Ionesco, mis en scène de Robin Renucci
La pièce, une des premières de l’auteur, a été créée à Paris en février 1951 -il y donc juste soixante-quinze ans! et l’auteur, encore inconnu au bataillon, en a quarante-deux. C’était au Théâtre de Poche, mise en scène par Marcel Cuvelier. Elle est reprise six ans plus tard avec La Cantatrice chauve, mise en scène par Nicolas Bataille au Théâtre de la Huchette… où elle est toujours jouée chaque soir. Un rarissime exemple de permanence au théâtre…. L’auteur, les metteurs en scène et les acteurs de la création ont tous disparu mais les personnages, eux, ont résisté à l’usure du temps.
Les didascalies sont précises: nous sommes dans la salle à manger d’un professeur déjà âgé. Une jeune fille sonne à la porte et Marie, la domestique, la fait entrer. Elle vient pour la première fois suivre une leçon: le prof, d’abord assez réservé, voire timide, sera vite coléreux avec elle, voire sexuellement limite agressif. L’Elève, passive et obéissante, deviendra plus ferme, entrera ensuite dans une sorte de folie, sous l’emprise de cet enseignant/ensaignant. (pardon pour le jeu de mots). Marie, elle intervient peu et laisse faire, comme si elle admettait la toute puissance du mâle dominateur. Elle voit bien que la relation entre ce professeur et son élève est déjà toxique et qu’il va se laisser aller au pire… Ce qui se produira.
Ce cours particulier commence pourtant bien, même si ses questions flirtent avec le non-sens: quel est le chef-lieu de la France ? Il la trouve très douée et elle lui dit qu’elle veut passer un « doctorat total » dans trois semaines… Mais elle ne comprend pas grand-chose à l’arithmétique. Ce qui a le don d’énerver superbement le Professeur et il restera indifférent quand elle lui dit avoir mal aux dents.
Puis il embraie sur la philologie comparée (Eugène Ionesco semble régler ses comptes avec ses enseignants roumains quand il a dû quitter la France et apprendre péniblement la langue natale de son père).
Puis l’Elève aura droit à une leçon de « néo-espagnol » mais selon lui, toutes les langues sont identiques et assez vite teigneux, il lui donnera un exemple aussi poétique qu’absurde: « Les roses de ma grand-mère sont aussi jaunes que mon grand-père qui était Asiatique ».
Bien entendu, elle ne comprend pas et lui redit qu’elle a vraiment mal aux dents. Lui s’énerve de plus en plus et sa domination par le langage finit par détruire l’identité de cette pauvre élève qu’il manipule comme une marionnette. Dérapage garanti: elle entrera dans une sorte de transe et parle des douleurs qui l’accablent. Le Professeur indifférent lui demandera juste de traduire en plusieurs langues.: « couteau ».
Puis il va en chercher un et la tue, sans aucun état d’âme. Marie voit le corps de l’élève et constate comme un huissier -devenu commissaire de justice- que c’est la quarantième victime pour aujourd’hui… La répétition, la prolifération, un des thèmes chers à Ionesco dans La Leçon, comme Les Chaises, ou Rhinocéros: «Ce matin, il y en avait sept, maintenant il y en a dix-sept. (…) Il y en aurait même trente-deux de signalés. «
Et Marie aidera ce tueur en série féminicide à enlever le corps. Juste après, retour à la case départ: une nouvelle élève sonne à la porte: elle vient pour la leçon… La boucle est bouclée et Eugène Ionesco semble nous dire qu’il n’y a rien à faire et que le système, en lui-même répétitif, a tout pour perdurer. Laissant le public désemparé. La farce a tourné en tragédie.
Eugène Ionesco sait y faire et emmène le public là où il veut: il mélange habilement situation réaliste et onirisme, banalité d’une journée ordinaire et montée progressive vers l’absurdité et la folie. La détérioration du langage est visible chez le Professeur, avec ordres et répétitions, entre autres du mot: couteau. Tout alors se met à s’accélérer, le rythme s’emballe et le dialogue tourne au quasi-monologue: l’Elève n’arrive même plus à répondre…Eugène Ionesco montre que la violence du langage engendre fatalement l’autoritarisme dans la société civile, et la dictature d’un pays. Il y aussi toute une réflexion sous-jacente sur le corps humain, le mal-être existentiel et la solitude des trois personnages. » En somme, mon âme, c’est moi, mon corps entier, disait Antonin Artaud. «
Reste à savoir pourquoi et comment mettre en scène cette pièce assez peu jouée, ailleurs qu’à Paris. « Derrière le comique initial, Ionesco expose la violence intime d’un langage qui cesse d’émanciper, pour devenir un instrument de contrôle, d’effacement et, finalement, de destruction. Je souhaite, dit Robin Renucci, faire entendre la pièce comme une allégorie des violences faites aux femmes, mais aussi comme un miroir de nos fragilités politiques actuelles: la montée des autoritarismes, les crispations identitaires, la perte de confiance dans la parole éducative. La Leçon n’est plus seulement une farce absurde ; c’est le récit d’une domination masculine rationnelle, répétitive, un système qui se reproduit sans fin. »
Ce qu’il réussit bien à faire entendre avec cette farce où Eugène Ionesco flirte sans cesse avec l »insolite, voire l’absurde, quand il met en scène une relation entre une élève et ce professeur donnant une leçon à titre privé. La pièce, avec un court prologue où les acteurs sont masqués, a un peu de mal à s’envoler mais Robin Renucci va très bien montrer la puissance effarante du langage, quand il est contrôlé par le pouvoir politique et/ou intellectuel. Et lui-même est impeccable, dans le rôle de ce Professeur, sûr de lui et dominateur, même pas conscient de la violence verbale, puis physique qu’il infligera à cette toute jeune fille. Ici interprétée par une jeune circassienne (Inès Valarcher). Elle a une bonne gestuelle mais ses répliques ne sont pas encore tout à fait rodées. Christine Pignet qu’on a vue, entre autres chez Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, est une actrice d’expérience: elle joue la Bonne avec une redoutable efficacité.
Ici, pas de réalisme: Samuel Poncet conçu un scénographie avec quelques volumes géométriques: triangles, cubes, boule… Et côté jardin et côté cour, sont plantés des piquets et une croix en bois pour figurer un cimetière et sans doute rappeler la hantise de la mort qu’avait le dramaturge : cela permet de réduire ce grand plateau… qui reste trop grand, alors que La Leçon a lieu dans un huis-clos. A ces réserves près, c’est un bon spectacle et le message d’Eugène Ionesco reste, hélas, d’actualité
Philippe du Vignal
Jusqu’au 13 février, Théâtre de la Criée, Marseille (Bouches-du-Rhône)
Les 3 et 4 mars, Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence et le 5 mars , Théâtre d’Arles, (Bouches-du-Rhône). Le 10 mars, Théâtre du Chêne Noir, Avignon (Vaucluse). Les 12 et 13 mars, Théâtre des Trois Ponts, Castelnaudary (Aude); le 17 mars, Théâtre Olympe de Gouges, Montauban et le 19 mars Théâtre Ducourneau, Agen ( Tarn-et-Garonne). Le 24 mars , La Halle aux Grains, Bayeux ( Calvados).
Le 2 avril, Domfront (Orne); le 7 avril, Châteauvallon (Var). Les 8 et 9 avril,, Théâtre National de Nice (Alpes-Maritimes).

