Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad

 Bon, on l’a dit, et le dramaturge le revendique : cette première pièce et donc « pièce de jeunesse », il l’a choisie comme adieu à la direction du Théâtre national de la Colline. Cadeau de départ : si cela vous intéresse, attendez ce que la suite pourra vous offrir, mais, cette fois, pour clore de cycle, ce sera un retour au point de départ, à ce qui a dessiné toute la suite : l’écriture et le théâtre.

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 D’aucuns se sont un peu bouché le nez devant ce tas de merde de chiottes, et le déploiement de tout un vocabulaire de l’excrément. Mais on peut se demander si notre monde mérite vraiment mieux. N’oublions pas non plus le vocabulaire du refus, de la révolte. Dans cet immeuble encombré, les familles s’entassent, les querelles créent et rompent des alliances. Le sous-texte, si difficile à écrire selon le jeune dramaturge, est ici l’histoire du Liban et de son exil vers la France, puis le Québec. La guerre civile libanaise a-t-elle été exactement «civile» ? On voit bien, sous le déguisement de querelles de voisinage -cela rappelle Journée de noces chez les Cromagnons- dans quelle mesure des puissances voisines ou étrangères (suivez notre regard inquiet…) s’en sont mêlées.
Pour l’auteur, « les intrus » et pour son personnage, le refus et le refuge dans les toilettes. Là se purge le monde, là se trouve le scarabée, seul animal à vivre des déjections des autres, le cancrelat, la «vermine » dans La Métamorphose de Franz Kafka. De fait, il semble bien que le monde concentré dans cet immeuble, ait besoin d’être purgé, de ses appétits d’argent (ou autres), de ses frustrations (qui va profiter, jouir de la vue sur mer ?), de ses empêchements à aimer, par exemple…

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Il faut écouter Antonin Artaud (sur You tube, autre affaire de tuyaux) pour se souvenir que « là où il y a de la merde, ça sent l’être». Et tout d’un coup, le ciel dramaturgique s’éclaire : la première pièce de Wajdi Mouawad serait en quelque sorte son Hamlet : être et ne pas être, là est la question, sans autre besoin de vengeance que ce blocage drastique des toilettes, et de taille. Stop, vivons, c’est: non. Endossons l’armure de l’adolescent, « un défi à toute idée de tristesse, de chagrin, de ressassement du malheur». Et tout cela produit du théâtre: la troupe fidèle (une vingtaine d’interprètes), de plusieurs générations et d’une même énergie, nous emmène parfois on ne sait où dans une mise en scène rigoureusement chorégraphiée mais elle y va. On apprend que le décor imposant d’Emmanuel Clolus est composé de récup d’anciens décors et on salue le geste. Pas de potlatch, pas besoin d’éblouir le partenaire ou l’adversaire par l’ampleur du sacrifice financier. Les moyens du théâtre vont à ses acteurs sur scène, dans les ateliers et régies ; ce qui coûte, c’est la main d’œuvre, le travail, le savoir-faire, l’invention, bref, la création. On ne peut qu’être d’accord, on aurait presque aimé que cela se voit…sans qu’on ait besoin de nous le dire.
Tout cela donne un spectacle choral foisonnant où l’on voit et vit plusieurs choses à la fois, ce qui ne nous laisse pas le temps d’analyser les analogies. Ni de nous «emmerder », malgré la durée annoncée. Regarde-t-on sa montre, quand on est au milieu d’une bande d’amis même grossiers, même « chiants » (les termes entre parenthèses sont des citations) ? Réponse : non.
Wajdi Mouawad a bien fait de revenir à l’élan initial: il nous livre autre chose qu’une somptueuse horlogerie, comme dans Tous des oiseaux, ou dans Racine carrée du verbe être, une pièce créée en 2022 à La Colline. Il orchestre ici du vivant tout cru. Et dépatouillez-vous avec.

 Christine Friedel

Jusqu’au 8 mars, Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 


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