Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes,mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)
 
Le philosophe Paul B. Preciado avait organisé il y a six ans au Centre Georges Pompidou, Cluster révolutionnaire, un séminaire pour lequel Virginie Despentes avait écrit et lu ce court texte (encore inédit) où elle interroge les notions de frontière, liberté, domination… C’est aussi un appel pour que l’Histoire s’oriente autrement, qu’enfin s’opère une révolution des corps et des esprits et que s’impose à la fois une véritable écoute et une douceur dans les rapports entre les êtres humains. Mais l’écrivaine en est bien consciente et sait qu’il y a encore du pain sur la planche…
Cela commence plutôt mal: six projecteurs bien éblouissants face public  (sans doute pour l’empêcher de voir le décor?) et des rafales de fumigènes à gogo comme partout!  Sur le plateau, à jardin, les musiciens et au milieu et à cour, un muret en blocs blancs et des morceaux de placo-plâtre qu’Anne Conti assemblera avec une visseuse pour former un écran rond qu’elle hissera ensuite sous les cintres et où seront reçues quelques images de notre planète. L’actrice entassera aussi au bord du plateau quelques-uns de ces blocs sur lesquels, à la fin, elle monte sans craindre le danger bien réel. Bref, la mise en scène (avec un micro H.F.! comme partout) et la scénographie avec ces inévitables rafales de fumigènes, ne sont pas du bois dont on fait les flûtes, et c’est dommage.    
© Didier Péron

© Didier Péron

Mais bon, Anne Conti, seule en scène, accompagnée par Rémy Chatton (batterie) et Vincent Le Noan (violoncelle) réussit à imposer de sa voix grave et à un rythme impeccable, le texte de Virginie Despentes: « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et, si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est à dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire, et que seule, la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus, ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nos modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires (…)
Malgré les fumigènes qui envahissent le plateau et des lumières assez racoleuses, Anne Conti, très concentrée et grâce à une remarquable diction et aux musiciens, toujours en phase avec elle-même, réussit à faire passer le texte aux longues phrases de Virginie Despentes. On oubliera vite les images sur écran de cette planète à la fin qui le parasitent et qui n’apportent rien à cette mise en valeur de ses revendications.
Le public, très attentif, est sidéré par la parole claire et d’une rare violence de ce texte où, en une heure, l’actrice jusqu’à la fin ne lâchera rien et saura le mettre en valeur : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien, sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui, peut avoir disparu demain et il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose.
Anne Conti réussit à faire passer le s
ouffle, l’énergie et l’oralité rythmique avec des répétitions de mots, souvent proche du langage théâtral, quand Virginie Despentes envoie paître, dans ce texte, le modèle dominant… Créé au Théâtre du Nord à Lille en 2024 et depuis joué partout l’an dernier, le spectacle est bien rodé. Et le public- assez jeune pour une fois- trouve ici une autre dimension de l’autrice  qu’il connait par Vernon Subutex, la série télévisée  réalisée par Cathy Verney. Il a chaleureusement applaudi Anne Conti, avant d’aller boire un bol de bonne soupe maison, douce et chaude (en écho au texte?) offert par le Théâtre et qui ne se refuse pas. Réconfortant dans un Paris envahi par le froid et la pluie…
Une pensée pour Marc Sangnier (1873-1950), cet ingénieur issu de Centrale, militant républicain qui se revendiquait d’extrême gauche, aujourd’hui bien oublié mais dont l’avenue où est situé le Théâtre 14, porte le nom. Il aurait bien aimé ce texte…

Philippe du Vignal 
 
Jusqu’au 21 février, Théâtre 14,  20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

 


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