La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d’Edouard Dossetto

La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d’Edouard Pessetto

Ecrite en 34-35, elle est créée cette année-là au Théâtre de l’Athénée, sous la direction de Louis Jouvet avec lui-même, Andrée Falconetti, Marie-Hélène Dasté, Madeleine Ozeray, Pierre Renoir, Alfred Adam. Cette  pièce- la meilleure de l’auteur et sans doute de l’époque- est vu le nombre de personnages, rarement montée. Nous avions vu les mises en scène de Jean Vilar, puis de Jean Mercure et au festival d’Avignon d’une jeune compagnie avec de jeunes acteurs, issus de Normale Sup  et de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. Mais celle-ci est seulement la quatrième…

© British Museum

© British Museum vase grec  à figures rouges  Ménélas poursuivant Hélène

La pièce sonnait comme un avertissement quelques années avant la seconde guerre mondiale. Et Jean Giraudoux qui savait ce dont il parlait: côté cynisme des politiques,  symboles nationaux  et notion fluctuante du droit international. Ancien combattant de la guerre 14-18, il avait survécu à deux blessure, puis fut diplomate.  Jean Giraudoux était un pacifiste sans illusion et lucide. Et devant «deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments », il dénonce clairement ici les positions nationalistes des dictateurs, en particulier Hitler qui a pris le pouvoir en 33, annexa l’Autriche et fit assassiner le chancelier Dollfuss. Et Mussolini avait déclaré au Figaro: «La guerre n’aura pas lieu cette année. »  Mais il annexa sans aucun scrupule en octobre 35, l’Éthiopie indépendante. Rien à voir avec ce qui s’est passé il y a juste quatre ans déjà!
Et, quand Jean Giraudoux parle de la guerre de Troie, personne n’est dupe: il évoque la situation dans l’Europe des années trente où ses dirigeants voyaient venir un grave conflit, sans vraiment réagir. Et il y a une formidable scène entre Hector et Ulysse où il se parlent avec respect.  Il faut citer cette belle réplique d’Hector: « À la veille de toute guerre, il est courant que deux chefs des peuples en conflit se rencontrent seuls dans quelque innocent village, sur la terrasse au bord d’un lac, dans l’angle d’un jardin. Et ils conviennent que la guerre est le pire fléau du monde, et tous deux, à suivre du regard ces reflets et ces rides sur les eaux, à recevoir sur l’épaule ces pétales de magnolias, ils sont pacifiques, modestes, loyaux. Et ils s’étudient. Ils se regardent. Et, tiédis par le soleil, attendris par le vin clairet, ils ne trouvent dans le visage d’en face aucun trait qui justifie la haine, aucun trait qui n’appelle l’amour humain, et rien d’incompatible non plus dans leurs langages, dans leur façon de se gratter le nez et de boire. Et ils sont vraiment comblés de paix, de désirs de paix. Et ils se quittent en se serrant la main, en se sentant frères. Et ils se retournent de leur calèche pour se sourire… Et pourtant, le lendemain éclate la guerre. inévitable- aura bien lieu! Et Edouard Pessetto a dû penser à l’époque actuelle… 
Dans la version originale de la pièce,  le Troyen Hector apprend que son frère Pâris a enlevé la Grecque Hélène, épouse du roi Ménélas. Conscient que cette histoire  toxique va rendre furieux les Grecs qui déclareront la guerre à Troie, il va, avec son épouse Andromaque (qui est enceinte),  essayer  de convaincre Pâris de rendre Hélène… Priam, roi de Troie, père d’Hector et de Pâris, accepte mais si Hélène consent d’elle-même à revenir en Grèce. Comme dans LIliade, Hélène est un mythe et les vieux Troyens l’admirent marchant sur les remparts… Pâris, bien entendu, demande à Hélène de refuser.  Mais elle hésite…

A Troie, les portes de la Guerre doivent rester fermées en signe de paix. Hélène essaye  de séduire Troïlus, le plus jeune fils de Priam. Hector consulte Busiris, «le plus grand expert vivant du droit des peuples » qui dit cyniquement à Hector qui veut fermer les portes de la guerre : « Ferme-les. Mais elles s’ouvriront. » Et Andromaque dit qu’elle empêchera le fils qu’elle attend, de faire la guerre, quitte à le tuer de ses mains. Ce à quoi, Hector lui répond avec un humour cinglant: «Voilà la vraie solution maternelle des guerres. »
Busiris voit trois graves erreurs commises par les Grecs contre Troie. Hector, pour qui «le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination », estime que « jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité » et somme Busiris de trouver les mots  pour éviter la guerre.  » Fabriquer  une vérité qui nous sauve. Forge-nous une vérité. »

Indigné, il refuse au nom de la vérité. Mais, sous la menace d’Hécube, la mère d’Hector, il filera doux et  imaginera aussitôt des arguments contredisant les premiers. Et Hector,  lui, va faire afficher l’avis de Busiris et se préparer à recevoir Ulysse. Mais Demokos, mauvais et ridicule poète, est très en faveur de la guerre: «Cela devient impossible de discuter l’honneur avec ces anciens combattants. Ils abusent vraiment du fait qu’on ne peut les traiter de lâches. »
Andromaque, elle, est très lucide: « L’indignation des Grecs est un mensonge. Dieu sait s’ils se moquent de ce que vous pouvez faire avec Pâris, les Grecs ! Et leurs bateaux qui accostent là-bas dans les banderoles et les hymnes, c’est un mensonge de la mer. Et la vie de mon fils, et la vie d’Hector vont se jouer sur l’hypocrisie et le simulacre, c’est épouvantable. »

La mauvais foi règne.  Insulté puis giflé par le Grec Oiax qui souhaite la guerre, Hector ment et nie avoir été giflé. Mais il tuera ce Demokos qui veut la guerre;  agonisant, il ment et accuse le Grec Oiax de l’avoir assassiné. Oiax, ivre le provoque à nouveau. Demokos crie à la vengeance… et Hector, exaspéré, le tuera d’un coup de lance, sûr de lui : « La guerre n’aura pas lieu, Andromaque! » Mais le poète hurle et accuse Oiax de l’avoir tué! Hector échoue à dire que c’est un mensonge. « Et elle aura lieu.» dit-il, alors.
Hélène, décidément insupportable et le jeune Troïlus s’embrassent! Tout est donc prêt et la guerre de Troie aura donc bien lieu. Même si, Hector,  Andromaque, Hécube, Cassandre et, du côté grec, Ulysse, ont voulu le départ d’Hélène, une exigence sine qua non pour la paix…
Mais il y a une certaine contradiction chez Hector résigné qui a aimé autrefois le combat mais qui n’en veut plus: «Va pour la guerre! À mesure que j’ai plus de haine pour elle, il me vient d’ailleurs un désir plus incoercible de tuer. » Et il la provoquera cette guerre, alors qu’il avait voulu à tout prix l’éviter, quand il tuera le poète Demokos.  Quant à Ulysse, jeune et séducteur, venu à Troie en ambassade, il ne semble pas d’une honnêteté scrupuleuse..

Jean Giraudoux réussit dans une célèbre scène remarquablement écrite, à rendre ces futurs ennemis sympathiques. Hector : « Mon poids ? Ce que je pèse, Ulysse ? Je pèse un homme jeune, une femme jeune, un enfant à naître. Je pèse la joie de vivre, la confiance de vivre, l’élan vers ce qui est juste et naturel. 
Ulysse: « Je pèse l’homme adulte, la femme de trente ans, le fils que je mesure chaque mois avec des encoches contre le chambranle du palais… Mon beau-père prétend que j’abîme la menuiserie… Je pèse la volupté de vivre et la méfiance de la vie. »

 

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Sur le plateau, juste une longue table ovale en bois, avec autour, quelques fauteuils de cuir blanc. Tout est prêt pour une cellule de crise dans le bureau d’un Président de la République. Quelques heures avant l’arrivée d’Ulysse, le négociateur grec. Dans le fond un grand écran, et ce qu’il faut de micros sur table, tablettes, caméras vidéo… Costumes actuels, simples et discrets. Edouard Pessetto réussit un petit miracle: Il a pu garder la substantifique moelle de la pièce, sans la défigurer et petit truc malin: il embarquer les personnages secondaires sur un écran vidéo où ils diront quelques répliques: ainsi le vieux Priam. Ou il faire parler en voix off Cassandre…par visio, un clin d’œil à notre modernité.  Histoire de dire aussi que la guerre n’a pas d’époque et de faire avec les moyens que l’on a sur un petit plateau, avec quelques acteurs. Quand on voit les énormes moyens dévolus aux théâtres subventionnés, c’est rassurant de voir un jeune collectif travailler efficacement pour le meilleur avec juste ce qu’il faut.
Cette mise en scène est intelligente, à la fois drôle, bien menée et sans prétention. On oubliera le grossissement des visages sur écran et ces casques inox assez laids qui n’ont rien à faire là et quelques rares moments où le texte n’est ps très clair.. Mais les cinq acteurs bien dirigés, jouent, parfois à tour de rôle, les protagonistes. Excellentes diction et gestuelle. Mention spéciale à Rémy Couturier (à la fois Demokos et Ulysse) à Edouard Pessetto ( Hector)  et à Leslie Gruel ( impeccable Andromaque). Et on retrouve ici  les répliques que nous n’avons jamais oubliées, écrites dans une langue ciselée. Jean Giraudoux manie l’humour avec un art du rythme et de la réplique de façon virtuose.
Allez, quelques-unes pour la route:
« Tu as vu le  destin  s’intéresser à des phrases négatives. »
La guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux, mise en scène d'Edouard Dossetto  dans actualites
« Un discours aux morts de la guerre, c’est un plaidoyer pour les vivants, une demande d’acquittement. C’est la spécialité des avocats. Je ne suis pas sûr de mon innocence. 
« 
Hector: -La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre!  -Je te tiens un pari, Andromaque./ -Cet envoyé des Grecs a raison. On va bien le recevoir. On va lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra./-On va le recevoir grossièrement. On ne lui rendra pas Hélène, et la guerre de Troie aura lieu.
Ulysse: « Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse. »
 » Andromaque- Je ne sais pas ce qu’est le destin. Cassandre: Je vais te le dire. C’est simplement la forme accélérée du temps. C’est épouvantable.  » Andromaque: « Pourquoi la guerre aurait-elle lieu? Pâris ne tien plus à Hélène, Hélène ne tient plus à Pâris. Cassandre-Il s’agit bien d’eux!
Pâris (à propos d’Hélène): »C’est toi-même qui m’as dit qu’elle avait l’air d’une gazelle! Cassandre: Je m’étais trompée. J’ai revu une gazelle depuis.
« Andromaque- Cela ne te fatigue pas de ne voir et de ne prévoir que l’effroyable ?/Cassandre : « Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celles des hommes et celles des éléments. »
On retrouve dans cette mise en scène les dialogues savoureux de Jean Giraudoux, comme tout frais éclos. Que demande le peuple? 

Philippe du Vignal

Pré-publiée en  1935 dans la revue La Petite Illustration puis  dans La Revue de Paris, elle a été éditée la même année chez Grasset. Actuellement chez Librio (n° 1145) – Littérature et dans Théâtre complet de Jean Giraudoux-La Pléiade.

 

 


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