Moi, Elles, texte et mise en scène de Wang Jing, mis en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat e Wang

Moi, Elles texte et mise en scène de Wang Jing, mise en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat

Wang Jing a quitté la Chine il y a dix-huit ans après la mort de sa mère  et est venue en France, alors qu’elle ne parlait pas un mot de notre langue. Mariée, elle a eu un enfant. Elle a traduit des pièces de Wajdi Mouawad en chinois et  diffuse en Chine les spectacles de Jean Bellorini, Joël Pommerat et les siens. Ici, entre danse et texte, c’est l’histoire de six femmes: une jeune Chinoise (Bao Yelu) essaye de se libérer d’un lourd passé après la mort de sa mère. Une danseuse malienne (Aminata Kane) raconte la vie avec son ami dans un très petit studio à Paris; elle se souvient du visage de sa mère aussi disparue, quand elle avait trois ans.  Sans papiers donc  avec angoisse, elle attend, cachée, la naissance de sa fille.
Et une Iranienne, opposante à l’Ayatollah Khomeini (Alice Kudlak)  évoque sa mère âgée dont la mémoire commence à s’effacer et qui voudrait avoir des nouvelles de ses enfants. Ils ont aussi fui le régime actuel et se sont  aussi  exilés un peu partout dans le monde. La jeune femme a été protégée par sa mère qui a eu sept enfants et qui leur téléphone. Elle a pu, grâce à sa fille, venir en France pour se faire soigner.

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Cette pièce à mi-chemin entre danse et théâtre est une réflexion sur l’identité culturelle avec des textes croisés où on l’aura compris,  le fil rouge est cette relation mère/fille, un leitmotiv qui peut concerner tous les spectateurs. Aucun autre décor qu’une série de chaises en plastique blanches qu’Alice Kudlak, Aminata Kane et Bao Yelu, déplaceront. Elles y sont aussi parfois assises face public ou sur un des côtés de la scène.
Debout, elles racontent des pans de leur histoire personnelle et parlent de leur mère. Bao Yelu, elle, parle des difficultés avec la langue française qu’une jeune Chinoise est arrivée en France et  propose aussi une recette des raviolis chinois -compliquée- mais dont le texte sera distribué à la sortie. Et elles dansent le plus souvent seules, ou ensemble sur une chorégraphie d’d'Ata Wong Chun Tat, accompagnées par la musique d’Uriel Bartélémi: électronique, créée à partir d’un ordinateur, et ethnique avec plusieurs percussions africaines (grand tambourin et cloches de bronze).

Wang Jing réussit à créer une sorte de réflexion sur le lien unique que peut avoir une fille avec sa mère, qu’elle soit disparue depuis longtemps, ou il y a quelques années, ou encore vivante mais âgée et diminuée. A partir de trois destinées, elle arrive aussi, malgré quelques longueurs, à dire l’universel à travers l’intime. « Il n’y a rien de plus universel que l’intime, écrivait Miguel de Unanumo, puisque ce qui est à l’un, est à tous les autres. » Le théâtre et la danse peuvent comme ici, très bien dire, encore cela.  

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 19 au 28 mars au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème).
T. :  01 56 08 33 88.

Le 12 avril, Friche de la Belle de Mai, Marseille (Bouches-du Rhône); du 28 au 30 avril, Théâtre du Nord, Lille ( Nord).

Du 27 au 29 mai, Théâtre de Dijon (Côte-d’Or) .

Les 12 et 13 juin, L’Anis Gras, Arcueil (Val-de-Marne) et en juin, à Grigny (Essonne).

Le 27 novembre, Centre d’art et de culture de Meudon (Hauts-de-Seine)


Archive pour mars, 2026

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

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 A la Comédie-Française c’était la cinquième réalisation en 2019 de cette metteuse en scène suisse (voir Le Théâtre du Blog).  La Puce à l’oreille n’y avait pas été  montée depuis 79 dans la mis en scène de Jean-Laurent Cochet où Alain Feydeau, petit-fils de l’auteur, jouait le  docteur FinacheDepuis, elle y a été jouée cent-quarante fois et est reprise au Théâtre des Amandiers-Nanterre qui l’héberge à cause de travaux, salle Richelieu. Situations burlesques, quiproquos en chaîne et un formidable personnage de sosie sur lequel est fondée l’intrigue. La Puce à l’oreille est bien construite et son auteur en avait rédigé avec le plus grand soin les didascalies. Il insiste en particulier sur le fonctionnement du mécanisme du double lit tournant qui permet d’évacuer dans une autre chambre d’un hôtel douteux, un couple illégitime. Et il décrit avec soin tous les accessoires et leur disposition, comme l’aurait fait le peintre qu’il aurait sans doute aimé être, et même les déplacements des acteurs  qu’il avait aussi dirigés.

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Lilo Baur a presque ignoré ces didascalies et a bien fait de donner un coup de jeune à la pièce en en situant l’intrigue vers 1960 à la montagne, à Noël dans un beau chalet. Murs en lattes de bois, grand feu dans la cheminée en pierre, canapé vert cru trois places, table basse, fauteuils, téléphone blanc à cadran, horloge-coucou, etc. «J’avais envie, dit-elle, d’un intérieur bourgeois avec une grande baie vitrée à travers laquelle on voit la neige. Un contraste entre le calme à l’extérieur et l’hystérie dans l’appartement. Enfin, Noël est propice aux stimulations du bien-être de l’âme, c’est le moment de l’année où il est question de chaleur et de rapprochement. Cela correspond parfaitement à l’ambiance et à la raison d’être de l’hôtel du Minet-Galant.» Ce même décor se transforme en quelques minutes, en hôtel avec escalier, hall de réception, arbre de Noël et, à cour et à jardin sont  les chambres… Une scénographie réaliste tout à fait remarquable et pleine d’humour, signée Andrew D. Edwards. Comme le sont aussi les jupe longues serrées et comme les costumes trois pièces de bonne coupe mais un peu ternes des années soixante,  signés Agnès Falque.

L’histoire est volontairement compliquée, comme toujours chez Georges Feydeau sauf dans ses dernières petites pièces. Et il a un malin plaisir à rendre inextricables les situations. Loin d’être idiots, ses personnages ont le plus grand mal à les gérer, surtout quand ils s’y sont mis eux-mêmes.   La Puce à l’oreille est fondée sur une une précision mécanique, ce qui n’est pas incompatible avec un comique de répliques souvent sublimes, du genre: «Je t’ai quitté Lucienne Vicard, je te retrouve Lucienne d’Homenidès de Histangua (Pauline Clément), ton nom a pu s’allonger, ton cœur est resté le même. » Et il y a une phrase étonnante d’une «morale délicieuse», quand il fait dire à Raymonde Chandebise ( (Claire de la Rüe du Can) : «Je veux bien encore le tromper, lui. Mais qu’il me trompe, lui ! Ah ! non ! çà, cela me dépasse. » Pas si loin finalement de Marivaux… Et comme lui, excellent  connaisseur de la langue française. Et il ne se prive pas de jouer sur les mots, comme le fera ensuite Sacha Guitry : «L’amour et l’amour propre, ça ne va pas ensemble… Si même il y en un qui s’appelle propre, c’est pour le distinguer de l’autre qui ne l’est pas.”

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Il y a douze personnages! dont Etienne, (Nicolas Lormeau qui joue les pas très malins avec virtuosité). Ce  neveu de Victor-Emmanuel Chandebise  a un grave défaut d’élocution: il prononcer les seules voyelles. Et Antoinette (Morgane Real), la cuisinière de la famille Chandebise a une liaison secrète avec Camille, le neveu (Jordan Rezgui). Bien entendu, malentendus et quiproquos pleuvent et le spectateur est toujours en avance sur la situation: un élément comique qui a fait ses preuves…. Raymonde Chandebise  ouvre «par mégarde, en inspectant son courrier” -tout le comique de Feydeau est déjà là- un paquet envoyé à son mari, un riche  assureur bourgeois, par le directeur de l’hôtel du Minet-Galant à Montretout. C’est une paire de bretelles et Raymonde se persuade alors qu’il la trompe… En effet, comme elle le dit crûment  à son amie d’enfance Lucienne, il n’est pas très en forme au lit ces derniers temps…
Et elle lui demande alors d’écrire une lettre donnant rendez-vous à Victor-Emmanuel dans ce même hôtel pour le piéger. Mais, écrite de la main de Lucienne, cette lettre tombe dans celles de son mari, Carlos de Homenidès de Histangua ( Nicolas Chupin) qui voit rouge. Jaloux, fou de colère, il veut aussitôt provoquer en duel Victor-Emmanuel…

Raymonde va donc essayer de surprendre son mari mais tomber, dans la chambre réservée du minable hôtel sur Raymond Tournel, un vieil ami de son mari (Yoann Gasiorowski). Il la drague depuis longtemps et devient…. très entreprenant! Paniquée, elle appuie alors sur un bouton d’appel mais catastrophe, la paroi du lit tourne  (Tournel/tourne: logique! ) et se retrouve, dans le  texte original de Feydeau, avec Baptistin. En fait ici, de rebondissement en rebondissement, tout va très vite se détraquer dans cet endroit douteux  “où il ne vient que des gens mariés,  comme le prétend Augustin Ferraillon, directeur de l’hôtel (Gilles David). » (…) Et Georges Feydeau lui fait préciser avec humour: «Ils ne le sont que davantage, puisqu’ils le sont chacun de leur côté.»  Il y a là aussi une pittoresque galerie de personnages: le docteur Finache, ami de Victor-Emmanuel et  dragueur impénitent  (Alexandre Pavloff) qui se vante d’y emmener ses nombreuses conquêtes, Antoinette une bonne à tout faire (Morgane Real) mais aussi Olympe, épouse de M. Ferraillon ( Sylvia Bergé ) une  ex-prostituée, M. Rugby, un client anglais original (Birane Ba) … Et Poche, le valet alcoolo (Stéphane Daublin), sosie parfait de M. de Victor-Emmanuel Chandebise Ce qui va semer une suite de quiproquos et une belle pagaille dans ce petit monde qui se connait bien et qui se retrouve là  » par hasard » sur unique décision de l’auteur.

Le sosie, vieux truc théâtral invraisemblable, marche à tous les coups; il  permet aussi  à un acteur de recevoir, cadeau royal, un double rôle où excelle Serge Bagdassarian qui réussit à passer du grand bourgeois au valet d’hôtel minable, avec une remarquable virtuosité. On vous épargnera les méandres de cette intrigue compliquée et burlesque à souhait où les personnages, enfin tous réunis dans le chalet, continueront à se disputer et à s’injurier. Il y verront enfin plus clair quand, à l’extrême fin, ils apprendront que un parfait sosie en la personne de Victor-Emmanuel Chandebise, à qui Augustin Ferraillon vient de botter sérieusement les fesses, puisqu’il le croit son valet… Et la neige tombera sur le couple Chandebise qui s’embrasse….

Côté mise en scène, Lilo Baur a réalisé un spectacle précis où l’acteur est roi. Il y a de nombreux gags faciles…mais bon! Les  treize interprètes et quatre élèves de l’académie de la Comédie-Française ( Lila Pelissier, Diego Andrea, Alessandro Sanna et Sara Valeri) sont tous impeccables et  il y a une   très bonne unité de jeu. La distribution n’est plus la même sauf Serge Bagdassarian mais tous incarnent ces personnages caricaturaux, avec un solide métier. Diction et gestuelle impeccable. Il y avait à la création des scènes pas très au point mais la metteuse en scène a rectifié le tir et réussit à régler – et ce n’est pas facile du tout- le deuxième acte à l’hôtel du Minet Galant. Elle maîtrise aussi très bien le troisième et dernier où les treize personnages se retrouvent dans le chalet. Tout ici est parfaitement rodé et les acteurs semblaient heureux de jouer ensemble à Nanterre, devant un public qui  savourait ce moment exceptionnel. Près de nous, une bande de lycéens riait presque tout le temps, ce qui est toujours bon signe…
Comme le spectacle est lourd, il doit coûter cher et pas sûr qu’il y ait une tournée. Donc  si vous  vous le pouvez, allez vite le voir à Nanterre; par les temps qui courent, faites-vous plaisir, soyez un peu égoïste et allez rire à cette farce qui a plus d’un siècle: les auteurs de  théâtre contemporain ne font pas beaucoup dans le comique et le grand Georges Feydeau reste indéboulonnable. Et ce serait bien que la Comédie-Française revienne de temps en temps à Nanterre…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 mai, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). 

A notre place d’Arne Lygre, traduction de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, mise en scène de Stéphane Braunschweig

A notre place d’Arne Lygre, traduction de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, mise en scène de Stéphane Braunschweig

Le metteur en scène connait très bien l’œuvre du grand dramaturge norvégien Arne Lygre et a réalisé ( voir Le Théâtre du Blog),  Je disparais (2011), Tage unter (Jours souterrains, 2012), Rien de moi (2014). Ici, dans A notre place, nous sommes chez Astrid:  grand lit, canapé et fauteuils blanc crème, murs et sol blancs. Elle a soixante ans ou un peu plus  et va céder à son fils qui en a besoin, la plus grande partie de  sa maison et se réfugiera au sous-sol. Sara, à peu près la cinquantaine est mariée et a un frère plus jeune qu’elle. Elle a rencontré Astrid au cours d’une promenade il y a un mois et devenues très amies, se voient tous les les jours. Et elles parlent de leur amitié parfois récente  mais aussi  d’un fils, d’un père, ou d’un frère, d’une mère déjà âgée, d’un mari … soit une dizaine de personnages que nous ne verrons jamais mais qui sont bien présents.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Eva, la plus jeune, trente-cinq/quarante ans,  les rejoindra un peu plus tard. La rencontre  entre Astrid et Sara a-t-elle été le facteur déclenchant? Mais Eva avoue avoir besoin de prendre un peu de distance avec Astrid avec laquelle elle reste pourtant très intime. Aucun déchirement ni brouille véritable mais comme l’ombre de l’ombre d’une certaine jalousie? Ici, ces femmes affrontent le terrain des non-dits, confidences, besoins inavoués, mots qu’on lâche trop vite… pour les regretter aussitôt. Bref, de tout ce qui fait aussi une amitié, jamais impeccable mais toujours aussi solide malgré les années qui passent. Et Eva arrivera dans ce salon sur un terrain qu’elle sent, à raison ou non, un peu miné par Sara.

 

Dans le second volet, cela se passe au sous-sol  de sa maison où Astrid a trouvé refuge. Elle ira faire une course- vieux truc dramaturgique- Sara et Eva qui se connaissent peu, se retrouveront seules et on ne reverra pas Astrid. Le metteur en scène sait créer un climat fermé qu’aèrent juste quelques notes au piano. Il y a au commencement comme un léger retard à l’allumage dans le texte mais il dirige à la perfection ses trois actrices. Diction et gestuelle remarquables: Chloé Réjon et Cécile Coustillac sont tout de suite crédibles mais mention spéciale à Clotilde Mollet (Astrid) qui avec un jeu d’une grande subtilité, arrive à créer un personnage  moins simple qu’on n’aurait cru. »C’est si fragile, dit Arne Lygre, c’est si difficile de trouver l’adéquation entre ce qu’on veut dire et ce qui parvient à l’autre. Ce que l’autre peut en comprendre. » Mais pourquoi dans cette petite salle, Stéphane Braunschwseig -il a sûrement ses raisons- utilise-t-il des micros H.F. qui uniformisent les voix? Seul bémol à cet impeccable spectacle que le public savoure en deux heures, dans un silence aussi rare  qu’impressionnant… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 avril, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte- Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

Vudú (3318) Blixen,texte et mise en scène d’Angélica Liddell

Vudú (3318) Blixen, texte et mise en scène d’Angélica Liddell  (à partir de seize ans et en espagnol surtitré en français ou en anglais)

La grande créatrice espagnole avec La Casa  del fuerza (La Maison de la force) avait marqué un grand coup au festival d’Avignon  2010 (voir Le Théâtre du Blog). Et dans son récent Seppuku, El funeral de Mishima o el placer de morir, récemment présenté au Théâtre National de Strasbourg, elle a déjà annoncé la couleur de Vudú (3318) Blixen. « En 2010, j’ai préparé mon suicide, dit-elle, et j’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort.  »
Elle a maintenant cinquante-neuf ans et, avec lucidité parle- en cinq heures et demi!-  de sa disparition.  « Vudú naît d’une trahison amoureuse qui m’a poussée à envisager l’existence sous le prisme de la mort. C’était une mort par amour (Liebestod) qui me plaçait dans une dimension d’extrême lucidité, comparable aux hallucinations des agonisants ; je ne mangeais pas, je ne buvais pas, je déféquais, j’urinais, je me sentais désorientée et j’avais des hallucinations. Il s’agissait d’un au revoir hallucinatoire à la vie, une vengeance et une malédiction qui ne pouvaient que s’accomplir depuis le Styx, le royaume des morts. Vudú naît de là, de ma mort. À partir de Vudú, je me marie à d’autres fantômes, je les somatise et me soumets à l’influence totale de l’esprit. »
Et, toujours obsédée par la mort récente de ses parents, elle pense que, si elle disparait à leur âge, il ne lui reste maintenant qu’une vingtaine d’années à vivre, et avec un seule envie: écrire, écrire et toujours écrire. C’est aussi, en filigrane, un des thèmes majeurs de ce spectacle. Dans Ne me quitte pas, premier des cinq volets de cette Trilogie des funérailles, elle chante en français et avec plaisir, la célèbre chanson de Jacques Brel, puis dans le second, L’Heure est venue de Joe Dassin. Angélica Liddell se lance dans ces monologues logorrhéiques auxquels elle nous a habitués (voir Le Théâtre du Blog) et elle s’en prend ici avec une rare violence verbale- une fois de plus- à son ex. Selon elle, un pervers, un don Juan très doué pour séduire les femmes et les ravager sciemment, avec une profonde habileté. Et elle s’en veut d’être tombée amoureuse mais reste encore fascinée par cet homme dont nous ne saurons rien.
Puis dans le troisième volet: Astéroïde (3318) Blixen, elle évoque la baronne Karen Blixen. « Egalement connue comme Isak Dinesen, elle avait promis son âme au diable, en retour le diable lui avait promis que, tout ce qu’elle vivrait désormais, deviendrait une histoire. Ceci est mon rapport à l’écriture et à la vengeance. C’est l’histoire d’un pacte avec le diable. Une histoire volée au réel pour l’amener au mythe et la purifier. La haine aide à résister, dit Marguerite Duras, mais on ne peut se permettre de se venger que dans la « représentation », en abusant du pouvoir de la poésie à travers la forme tragique. »
Un pacte avec le diable pour avoir le don d’écrire. Comme Karen Blixen, avec laquelle elle partage une trahison amoureuse. Et elle dit à un moment: «Je dois seulement écrire, infligez-moi tout le mal que vous voudrez, moi, je n’ai qu’une seule chose à faire: écrire.» Comme si l’écriture lui donnait une sorte de passeport pour la transcendance et pour l’éternité… Et elle sait bien que la mort accompagne souvent les artistes (suicide de Mishima, alcoolisme suicidaire de Charles Bukowski qu’elle admire beaucoup, nombreuses morts prématurées dues à la dope… 

Après l’entracte, dans les deux autres volets, il y a toujours de belles images dont certaines inspirées de Bob Wilson, de Marcel Duchamp mais aussi par l’actionnisme viennois, entre autres, celui  d’Hermann Nitsch, peintre et artiste autrichien (1938-2022), auteur de performances et rituels provocants avec sang animal et mise en scène du corps humain. Angélica Liddell lacère une vingtaine de sacs de poudre blanche avant de la répandre au sol. Une grande toile couverte de sang viendra les couvrir et une autre aussi blanche, et maculée de rouge, descendra des cintres.
Et dans J’appelle la mort, titre de ce cinquième et dernier volet, le message est clair. Angélica Lidell, incontestablement, n’a rien perdu de son savoir-faire. Elle dirige ici un nombre impressionnant de figurants en alternance qui se succèdent. Mais reste à savoir si elle a encore vraiment des choses à nous dire  à part  ce leitmotiv du genre : pour qui sonne le glas: « Depuis Vudú, c’est une morte qui travaille, qui parle, qui prend congé. Je suis en train de dire adieu. Je travaille comme si j’étais déjà morte, avec cette distance que confère le départ et la conscience de ma mortalité. »

© Luca del Pia

© Luca del Pia

Mais là où ces images moins fortes que certaines de ses textes,  ont un côté parfois esthétisant, comme ces brassées d’œillets (en plastique dommage!) blancs puis rouges, qu’elle aligne en silence et avec lenteur, ensuite qu’elle disperse… Ou un vélo d’enfant tenu à bout de bras par un jeune acteur, ou à la fin, un petit corbillard doré. Alors, comment ne pas être partagé? Cela commence avec des textes d’une belle écriture. Mais ceux, comme nous, qui l’avons  suivie depuis  ses premiers spectacles, ont eu l’impression d’une n ième répétition-variation sur ses thèmes habituels: On s’ennuie? Pas vraiment mais il y a une lassitude devant ces belles images… déjà souvent vues chez elle. Cela dit, elle a signé une remarquable scénographie où, entre autres, un grand rideau bleu en fond de scène signifie sans doute une certaine volonté de pureté qui a toujours été à la base de sa recherche existentielle. 

On peut tenir -nous avons survécu- mais on ressort de là éreinté par le nécessaire et permanent aller et retour quand elle parle -très vite- avec les surtitrages qui passent aussi très vite. Et tout se passe comme si elle n’avait plus tout à fait assez d’énergie pour nous offrir au moins – hors son magasin habituel-  quelques surprises ou quelques véritables chocs! Ici, Angelica Liddell semble parfois ici se faire un peu trop plaisir et on a l’impression qu’elle maîtrise beaucoup mieux l’espace, que le temps…  Un défaut des spectacles influencés par la peinture et la sculpture contemporaines, comme les siens. Bref, ce spectacle -remarquablement bien fait mais sans doute trop sage- gagnerait beaucoup à être resserré mais c’est sûrement hors de question pour elle… Enfin, il n’y a aucun fumigène et elle n’insulte plus les critiques qui ne lui plaisent pas, comme au festival d’Avignon!
Les jeunes gens, pour une fois assez nombreux dans la salle, étaient ravis et ont fait une longue ovation debout à celle qui, après le troisième salut, est revenue seule et, semble-t-il, épuisée. Y aller ou non? Vous êtes prévenus: cela dépend de votre capacité de résistance à ce long, beaucoup trop long exorcisme de la mort… Avant l’entracte, vous aurez vu le meilleur, donc à vous de voir ensuite, si cela vaut le coup de rester. De toute façon, conseil d’ami, n’y emmenez pas votre vieille nounou, même espagnole …

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 avril,  Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris ( VI ème). T. : 01 44 85 40 40.

Le théâtre d’Angélica Liddell est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Sans titre, adaptation du roman éponyme de Xavier Le Clerc par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum, mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Sans titre, adaptation  du roman éponyme de Xavier Le Clerc par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum, mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Cela se passe après l’indépendance de l’Algérie en 1962: un jeune et très pauvre Kabyle va émigrer en France  où des recruteurs lui ont trouvé du travail pour fuir la misère dans un pays colonisé où des paysans analphabètes ne mangent pas à chaque repas et où « les enfants en loques disputaient aux chiens, les poubelles » ,comme l’écrivait Albert Camus, alors jeune reporter en 39, dans Misère de la Kabylie. Des enfants qui ne vont même pas à l’école…
Dans son livre  Xavier Le Clerc rend hommage à ceux qui s’exileront en France et  travailleront là où souvent les Français ne veulent plus aller, entre autres, dans ces fonderies saturées de chaleur et de bruit, comme celle près de Caen.  Ces hommes jeunes connaîtront une autre misère…

© Pascal Gély

© Pascal Gély

C’est histoire de cette immigration  dont Mounir Margoum va faire le récit.  Il incarne ce père logé dans un bidonville près de Caen, qui regarde la pauvre table en formica jaune avec ses quatre chaises: le seul trésor qui lui reste, s’il réussit à la vendre. En 1971, Mohand-Saïd Aït-Taleb, ouvrier, ira épouser dans sa Kabylie natale, Ouardia, sa jeune cousine de seize ans et ils auront neuf enfants. Ils vivront dans des conditions misérables, puis réussiront à obtenir un H.L.M. : le luxe!: plusieurs chambres, chauffage, w.c. et salle de bains! Un de ses  fils, deviendra Xavier Le Clerc… 
Abrutis par un travail épuisant, ne sachant ni lire ni écrire ni s’y retrouver dans les nombreux papiers de l’administration, ces immigrés cherchent pourtant à vivre le plus dignement possible et à nourrir une famille nombreuse.  Xavier Le Clerc montre le courage de ce père, fier d’avoir sa carte d’ouvrier métallurgiste mais qui a besoin de son fils- il ne parle pas bien le français- pour aller chercher sa paye à la Poste. Il a fait preuve de ténacité et courage, pour que ses enfants puissent s’intégrer et ils sont parfois arrivés  à de hauts postes… mais comme lui, sous un nom français.
L’auteur évoque aussi le premier choc pétrolier en 73 et le gouvernement de Jacques Chirac va négocier avec la jeune Algérie, le retour de trente-cinq mille immigrés par an! Avec à la clé, une bonne prime de retour. Puis on interdira même les regroupements familiaux. On l’a souvent oublié mais à tous ces jeunes hommes «sans titre», le plus souvent exploités, nous devons une partie de la reconstruction après-guerre et le fonctionnement alors à plein régime de l’industrie française, notamment automobile, à Montbéliard Sochaux.

D’origine marocaine, Mounir Margoum EST ce narrateur avec quelques mots de berbère, et dans une langue française très épurée.  Un récit qu’il porte sans aucun pathos, avec une diction et une gestuelle impeccable. Par moments, il y a quelques belles images en noir et blanc de campagne algérienne et aussi d’une usine de métallurgie, histoire de camper le paysage avec discrétion.
Impeccable mise en scène de Jean-Louis Martinelli  avec juste, une table et neuf chaises pour dire la famille. Le tout sans fumigène ni micro H. F. . Ouf!  Le spectacle a un peu de mal à décoller mais ensuite, quel régal… Mounir Margoum est vraiment devenu un excellent acteur.
Ils nous souvient d’un jeune homme que nous avions reçu un soir à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il voulait entrer et devenir comédien. Mais il n’y avait pas de concours cette année-là et il lui aurait fallu attendre un an. Je le sentais accablé et lui avais alors trouvé une solution: suivre un des deux Ateliers du soir. Mais c’était une formation plus légère.
Devant sa soif d’apprendre, je lui proposais alors de suivre les deux ensemble mais de n’en payer qu’un ( mais ce n’était ps cher du tout) et, en plus, d’assister un matin par semaine s’il le pouvait, au cours de dramaturgie et histoire du théâtre. Ce qui lui faisait quand même environ vingt-cinq heures d’enseignement de théâtre et danse. Nous n’avons jamais regretté cette décision, et lui, non plus…
Sans Titre est vraiment un bon spectacle qui affiche: complet mais il serait étonnant qu’il ne soit pas repris.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris ( IV ème) . 

Bovary Madame d’après Gustave Flaubert, texte et mise en scène de Christophe Honoré


Bovary Madame
, d’après Gustave Flaubert, texte et mise en scène de Christophe Honoré

Ce metteur en scène s’inspire de ce chef-d’œuvre classique et nous en offre une nouvelle lecture. Devant cette piste de cirque, les spectateurs aussitôt étonnés et attentifs. Surpris aussi avec bonheur, par un nouveau personnag: Madame Loyale, interprétée magistralement par Marlène Saldana; coiffée d’un haut-de-forme, fouet et micro en mains, elle annonce: «Voici la scandaleuse carrière adultère de Madame Bovary!» Et  se succéderont comme des numéros de cirque, les tableaux de la vie d’Emma avec Charles Bovary, son mari, ses amants et des scènes marquantes du roman,  comme celles du fiacre, ou des comices agricoles. Sur un écran, au-dessus du sol couvert de sciure, on voit des images-vidéo d’une campagne aux couleurs saturées et des scènes, comme celle du bal, ou des moments plus intimes.

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© Laurent Champoussin

Mais la dramaturgie, moins convaincante pose vraiment question. Pourquoi avoir modifié le destin tragique d’Emma Bovary (Ludivine Sagnier), en supprimant son suicide à l’arsenic? Ici, elle nous invite seulement à prendre part à l’histoire de sa vie qui défile sous ses yeux. Elle a fui son village, puis a été recueillie par des saltimbanques. Mais, une fois sa mort exclue de la pièce, le personnage féminin, emblématique d’une certaine modernité, perd de sa magnificence et n’est alors plus tragique!
Nous sommes ici dans un autre univers et une autre histoire, avec du burlesque, du Grand-guignol et de la télé-réalité. Cela semble enchanter une partie des spectateurs mais laisse les autres, assez perplexes. Dans  un climat de fête foraine, admirateurs et amants d’Emma Bovary ou notables provinciaux, deviennent un lanceur de couteaux- dont Emma Bovary en est la cible-, un acrobate ou unréjouissant vendeur de barbe à papa. C’est un bon moment du spectacle.
Mais là où le bât blesse, la jeune femme, comme livrée en pâture au public, est loin de la jeune Emma angoissée et assez naïve, déchirée entre son existence ennuyeuse avec Charles et ses rêves d’amour romantique qui la mèneront à l’adultère et à la mort. Toute sa sensibilité est comme atténuée. Et avoir supprimé le chapitre de sa disparition, change profondément la quintessence même de l’œuvre originale. Parti pris dramaturgique ou choix d’un autre visage plus contemporain pour Emma? Mais alors, quid, de la complexité du personnage?
Cette jeune femme rêveuse, telle que l’a vue Gustave Flaubert, lit en cachette des «romans de gare» et s’exalte, poursuivant un idéal impossible né de son imagination. Mais dans ce cirque, perdue et peu valorisée, elle devient une sorte d’attraction. « Flaubert l’a choisie, non pour représenter la Femme, dit Christophe Honoré, mais pour explorer ce décalage entre rêve et réel.» Il s’éloigne ici du roman, pour créer un autre monde et une autre Emma.  A vous de voir !

 Elisabeth Naud 

 Jusqu’au 16 avril, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.

Gratte Gratte, écriture de Margaux Lebrun, par la compagnie 22h 22

Gratte-Gratte écriture de Margaux Lebrun, par la compagnie 22 h 22 

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Cela se passe à Reignac (1.650 habitants), proche de Blaye (Gironde) où, comme dans plus de 26.000 bars-tabac P.M.U. français, chaque jour,  un million de joueurs, la plupart souvent démunis gratte une carte et espère le temps de quelques secondes, d’avoir la chance quasi inexistante de gagner: le miracle n’arrive que très exceptionnellement. Mais l’Etat français engrange des millions d’euros, sans aucun état d’âme et les gouvernements, toutes tendances politiques confondues, n’ont jamais voulu remettre en question cette drogue nationale… Et c’est un thème rarement traité au théâtre.


Un brave homme, figure locale de Reignac, dit Gratte-Gratte, s’est affaissé, un ticket gagnant à la main et  ne s’est plus jamais relevé. Des amis d’enfance se retrouvent pour organiser un enterrement digne de lui. Et pour Nina qui, justement, a fait une thèse sur l’addiction aux jeux d’argent, c’est aussi l’occasion de retrouver ses racines…

Ces jeunes gens: Nono, Momo, Tiff et Nina, un garçon et trois filles,  se connaissent depuis toujours  et parlent de l’amitié, de la vie un peu terne dans ce bourg rural mais aussi de l’addiction à ce jeu stupide -qui n’est même pas un jeu- il suffit d’acheter et gratter de l’ongle un ticket! Et même pas besoin de réfléchir: il n’y a aucun choix possible. Incarnation de la pure bêtise  et  symbole d’une minuscule espérance de rêves pendant quelques secondes mais aussi d’addiction, surtout quand on est pauvre. « Gratte Gratte, dit Margaux Lebrun, c’est le théâtre du quotidien: brut, drôle et profondément humain. » Bien joli de s’envoyer des fleurs mais les dialogues sont ici assez pauvrets et même si les chiffres qui s’affichent sur un écran font froid dans le dos, on aurait aimé, qu’il y ait une véritable réflexion politique.
Sur le petit plateau de La Flèche, une longue table pliante grise comme on voit dans les salles de fêtes, aussi laide que pratique, des chaises rouges pliantes et sur les murs, quelques petites affiches pour un loto… Hugo Samperiz, Clara Navarro, Zoé Lignac et Emmanuelle Taton sont crédibles mais le texte, souvent bavard, n’a rien de convaincant. Quant à la mise en scène -non créditée- elle n’est pas au rendez-vous: il y a des longueurs et trop de criailleries et on aurait pu nous épargner une double dose de fumigènes avec lumière rouge: cette manie actuelle (trois spectacles sur quatre, la semaine dernière!) et le premier hier mais il va y en avoir d’autres les jours qui viennent!
Bref, le texte doit être retravaillé d’urgence comme la mise en scène. Mais il faudra revoir ces jeunes acteurs dans un autre spectacle. Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Chaque samedi d’avril et mai,  et le 6 juin, Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

Foutue Bergerie, texte et mise en scène de Pierre Guillois

Foutue Bergerie, texte et mise en scène de Pierre Guillois

 Cristiana Reali, Marc Bodnar, Anna Fournier, Mathilde Le Borgne, Simon Jacquard, Kevin Perrot et Yanis Chikhaoui interprètent avec une vraie folie plusieurs personnages, y compris un bélier, des brebis et volatiles de basse-cour.  «Je me souviens des fermes au pays Gallo de ma mère où, dit Pierre Guillois, nous, urbains mais dotés d’un jardin, allions acheter du grain pour nos poules. Je me souviens aussi de l’immense table, du banc en bois et de la grande cheminée, des chats nourris exclusivement de souris. J’ignorais que, derrière cette image d’Epinal (qui n’avait rien de ragoûtant pour un enfant – ça sentait fort et on comprenait mal le patois de ces messieurs qui prisaient le tabac et de ces dames toutes sèches qui servaient le petit rouge sur la toile cirée).
On était déjà en marche vers une agriculture productiviste qui poussait à coup d’engins rutilants et produits magiques. Je suppose que nos poules béquetaient de l’insecticide à gogo, et nous, par la même occasion, quand nous gobions nos mouillettes. Mon p
ère et tous ses copains sont morts vers soixante ans. Des gens sobres, balayés par des maladies modernes. Ces décès prématurés ont-ils un rapport avec ce qu’on a mis dans nos assiettes pendant plusieurs décennies au nom de la modernité ? Personne ne le saura jamais. »

© Martin Argyroglo

© Martin Argyroglo

Le metteur en scène introduit nombre de revendications dans cette fable qui, à l’ évidence, le touche. Mais il y a trop de pistes à suivre, trop de thèmes qui s’entrechoquent, trop de longueurs sur ces quatre-vingt dix minutes. Les plus belles scènes sont sans dialogue. Entre autres, celle où un éleveur de moutons votant pour l’Extrême-droite, se bat, seul parmi les bottes de paille, contre un ennemi invisible, symbolisé ici par un drame personnel: son fils qui avait un micropénis à la suite d’une intoxication de produits chimiques utilisés par son père afin d’améliorer la productivité, s’est suicidé…
L’autre scène -d’une grande force- rappelle le récent sacrifice de tout leur cheptel vécus par des éleveurs. Et un animal peut-être un de ces pit-bulls, venus d’une banlieue qui envahissent les champs et les prés, a tué un agneau..
D’autres thèmes sont abordés, parfois avec légèreté, comme la xénophobie supposée entre animaux à poils et bêtes à plumes mais la scène est vraiment peu convaincante. Et parfois avec lourdeur, comme cet amour improbable entre le fermier et Djamel, un jeune stagiaire maghrébin d’une banlieue proche qu’il a fini par accueillir. Le texte est souvent trivial: une fille et un garçon font l’amour dans la paille et «Après, dit une brebis, on va bouffer du foin plein de sa mouille à elle.» Et une autre lui répond: «Je suis jalouse de ses mamelles qui pendent. »
Belle scénographie avec bottes de paille entassées et engagement total des interprètes… Mais cela ne suffit pas à convaincre! Malgré de généreuses intentions, cette Foutue Bergerie est beaucoup trop brouillonne.

Jean Couturier

Nous avons vu aussi ce spectacle: Jean Couturier a tout dit. Mais nous pensons au contraire que ces (fausses) bottes de paille (en fait par sécurité, des filaments de bois) encombrent la scène et parasitent le jeu des acteurs. Comme l’engin tenant suspendu un prsonnage… Et le texte est vraiment trop faible pour être crédible et nous intéresser, même un instant.  Et pourquoi ces inutiles fumigènes et micros H.F. ? Cela fait quand même beaucoup trop d’erreurs… Dommage!  Reste le jeu des acteurs qui se donnent du mal pour donner vie à cette bluette, mais mission impossible! Bref, on aura connu Pierre Guillois mieux inspiré (voir Le Théâtre du Blog) et  on ne peut vous conseiller d’aller voir ce spectacle…

Ph. du V.  

Le spectacle a été joué du 11 au 22 mars, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 21.

Les 9 et 10 avril, Les Quinconces, Le Mans ( Sarthe).

Le 7 octobre, Théâtre Escher, Escht-sur-Alzette (Luxembourg). Les 15 et 16 octobre, Maison de la Culture, Bourges (Cher). Les 28 et 29 octobre, Equilibre-Nuithonnie, Villars-sur-Glâne (Suisse).

Les 5 et 6 novembre, MC2-Scène Nationale, Grenoble (Isère). 

Les Ier et 2 décembre, Château-Rouge, Scène conventionnée, Annemasse (Haute-Savoie)

Choc et mensonges, création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine

Choc et mensonges, création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine

Il y a toujours au Soleil la même gentillesse et le même accueil depuis soixante ans… A l’entrée, un grand panneau avec un texte d’Ariane Mnouchkine sur les récents soupçons d’agressions sexuelles dans cette  compagnie qui est reconnue dans le monde entier.  Et un nouveau spectacle du Soleil est toujours un événement  théâtral pour le public et la critique. Après une premier volet:  La Victoire était entre nos mains qui avait pour thème sur l’année 1917, celle de  la révolution russe (voir Le Théâtre du Blog) jusqu’en janvier 18, voici maintenant  le second de cette trilogie qui va  jusqu’en 1934, quand Hitler réussit à prendre le  pouvoir. Le troisième sera signé par Ariane Mnouchkine et le dernier par le metteur en scène Sylvain Creuzevault qu’elle a choisi comme successeur. A suivre, mais d’ici 2028, bien des choses peuvent arriver.

 

© Michèle Laurent

© Michèle Laurent

Choc et mensonges se passe à Moscou, Berlin,Tokyo, Londres, Paris et aux États-Unis…Dans cette grande fresque historique peinte avec une certaine distance, figurent Joseph Staline qui,  avec Trotsky, est à l’origine d’une répression inédite. Il envoya des millions de ses compatriotes mourir dans les camps.  Lénine sur lequel l’Ukrainienne socialiste Fanny Kaplan en 1918 tira un coup de feu sur Lénine. En 23, il est très malade et mourra l’année suivante. Il préférait Trotsky pour lui succéder. On le voit ici discutant avec Staline qui réussira malgré tout à  prendre le pouvoir.
Trotsky contrôlait l’armée, Zinoviev dirigeait le Parti de Léningrad et Kamenev, le Parti de Moscou. Mais ils ne résisteront pas à Staline qui les écartera au besoin avec une petite dose de prison. Trotsky sera exilé en U.R.S.S., puis ira vivre en Norvège et, en 40, à Mexico, où il sera tué par un agent de Staline.

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©Michèle Laurent

Il y aussi Adolf Hitler qui, bien aidé par Goebbels, a déjà une haine absolue des Juifs: « Choc et mensonges: tels sont les deux piliers sur lesquels repose une propagande parfaite. » Ou le mensonge comme arme politique… Rien de neuf sous le soleil!  Mais aussi Henry Ford dont l’ouvrage Le Juif international inspira Hitler et son trop fameux Mein Kampf, Neville Chamberlain, Premier ministre anglais de 37 à 40 qui avait essayé de jouer le carte de l’apaisement… ce qui aboutira aux accords de Munich! Léon Blum qui prononça un long discours  au Congrès du Parti Socialiste à Tours… Et le révolutionnaire anarchiste ukrainien Nestor Makhno.
A la fin, Winston Churchill sera la voix de la résistance au nazisme: « La mauvaiseté des méchants se trouvant renforcée par la faiblesse des vertueux, les vainqueurs vécurent d’expédients, au jour le jour, d’une élection à l’autre, jusqu’à ce que soit abandonnée l’ultime sauvegarde d’une paix durable. Les crimes des vaincus trouvèrent ainsi, non leurs excuses, mais leur origine et leur explication dans les folies des vainqueurs. » Même si dans un premier temps, il ne faut pas oublier qu’il avait  qualifié Mussolini de « plus grand législateur vivant». Ce qu’on ne dit pas ici.

 

©Michèle Laurent

©Michèle Laurent

Tous les acteurs sauf celui qui joue Henry Ford, ont un masque. Ce sont de véritables chefs-d’œuvre conçus et réalisés par le grand créateur Ehrard Stiefel, hélas, disparu en janvier dernier. « Le masque nous éloigne, dit justement Ariane Mnouchkine, mais c’est aussi une loupe sur l’âme du personnage. C’est une façon de nous rappeler que nous sommes au théâtre, c’est-à-dire qu’on joue une vérité. »
Au début, et ensuite par moments, trois femmes (qui font penser aux sorcières de Macbeth, autrefois montée par Ariane Mnouchkine) introduisent en quelques phrases ce long récit. Il y a aussi,  dans une petite fosse devant la scène,  Cornélia, la metteuse en scène qui apparaissait souvent dans le premier volet mais moins dans celui-ci… Comment ne pas être partagé? Ariane Mnouchkine a eu, et a toujours à quatre-vingt huit ans, une maîtrise exceptionnelle du plateau, quand elle dirige comme ici, trente interprètes. Ils y entrent et en ressortent avec une absolue précision, côté jardin, côté cour, ou dans le fond, souvent sur des praticables à roulettes poussés par leurs camarades en combinaison noire. Rien n’est laissé au hasard, le moindre accessoire est posé à l’endroit exact où il doit être, les surtitrages arrivent en accord parfait avec les voix en playback dans la langue originale des nombreux protagonistes. Tous en costumes soignés.  Et les -trop- courtes scènes se succèdent avec une remarquable fluidité. Et de belles images, projetées sur un rideau en fond de scène, évoquent les lieux emblématiques de grandes capitales citées plus haut. De grands tissus légers figurent un sol neigeux, la mer, etc. Pris en charge par quelques acteurs, ils apparaissent et disparaissent en quelques secondes, une fois la scène terminée.

Il faut saluer la parfaite réalisation technique de ce projet ambitieux où, par fragments, le Théâtre du Soleil écrit la naissance de la seconde guerre mondiale, en résonance, bien sûr, avec les événements actuels. Oui, mais! On aimerait savoir qui a fait quoi? Création collective (ce qui est toujours assez flou!…) En harmonie avec Hélène Cixous (ce qui est encore plus flou!) Harmonie: selon le dictionnaire Littré: » Être en harmonie avec, être d’accord avec, ne pas faire de disparate. » Le spectacle étant « dirigé par Ariane Mnouchkine ». Elle en serait aussi la metteuse en scène? En tout cas, elle dirige ses interprètes avec une rigueur absolue et on sent qu’il y a eu un travail important sur le plateau.

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Là où cela va beaucoup moins bien: pourquoi au début et ensuite, d’incessants jets de fumigène, comme partout: trois sur quatre des spectacles que nous avons vu cette semaine! Comment la grande Ariane Mnouchkine et/ou le Théâtre du Soleil peuvent-ils utiliser des procédés aussi usés et vulgaires? Et pourquoi cette longue, très longue série de quelque trente très courtes scènes, avec, à chaque fois, la mise en place d’éléments de décor, comme dans le premier volet? Cela casse le rythme! Et avec, en fond de scène, sont projetés sur le paysage ad hoc, la date et le lieu où l’action se passe.
Nous avons eu du mal à accrocher à ce texte écrit à partir de discours, documents… et constitué de monologues, plus que de dialogues. Et cette idée de faire parler ces personnages historiques dans leur langue apporte une certaine véracité mais cela se paye en voix playback monotones et, en sur-titrages permanents, ce qui devient lassant! » .. Lesquels sur-titrages ne sont pas bien lisibles pour les spectateurs sur les gradins du haut. A l’entracte et même ensuite il y a eu des défections, ce qui est bien rare au Soleil!

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Pour faire bref, même s’il y a de belles images, le texte -non crédité- n’a ni la force ni la saveur de celui des immenses spectacles historiques que furent 1789 ou 1793. Nous en avons souvent passé, et encore récemment, des extraits lors de conférences. Et les élèves-comédiens regardaient avec joie et admiration, ces créations théâtrales restées exemplaires. Et quand nous leur demandions (sans bien entendu dire qui en étaient les auteurs)  à quelle date, c’était, selon eux, la réponse était quasi-unanime: depuis au moins quelques années… Et certains ajoutaient: sinon on l’aurait su. Et alors, nous leur disions: pour le premier à Milan en 1970, au lendemain de la mort de de Gaulle. Et le second, deux ans plus tard, à la Cartoucherie de Vincennes. « M. du Vignal, m’avait  dit une jeune fille, vous êtes sûr de  ne pas vous tromper de date?  Merveilleux…
Mais pas sûr que ce Choc et mensonges ait la même faveur du public. C’était mieux avant? Oui et à ce spectacle  pas toujours attentif, il a semblé applaudir surtout le travail des actrices et acteurs.
 «Le public doit sortir grandi, nourri de beauté, dit Ariane Mnouchkine, mieux informé de la complexité de l’Histoire, plus exigeant, plus bienveillant, plus résistant à toute propagande idéologique, d’où qu’elle vienne. » Nous n’avons pas été du tout convaincu mais que cela ne vous empêche pas d’y aller voir, au risque pourtant d’être déçu.

Philippe du Vignal 

Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+navette gratuite. T. : 33 (0)1 43 74 24 08 pour individuels  (tous les jours de 11 h à 18 h).
Et 33 (0)1 43 74 88 50  pour les collectivités :  (du mardi au vendredi de 11 h à 18 h)

 

Sans suite,(un air de roman) Sébastien Bournac Tabula rasa t écriture de Baptiste Amann, partition musicale de Pascal Sangla

Sans suite, (Un air de roman) mise en scène de Sébastien Bournac, texte de Baptiste Amann, musique de Pascal Sangla

Sébastien Bournac revendique le terme de « comédie musicale », pour raconter,l’histoire de Thomas, compositeur en pleine ascension, de musiques de films, va décrocher un bon contrat pour écrire la partition d’une comédie musicale. Mais la mort brutale de de sa mère qui va bousculer sa vie et il n’arrive plus à écrire. Cela se passe en trois parties: Thomas, Camille, Adama comme les protagonistes de cette histoire.

© François Passserini

© François Passserini

« Cette « comédie musicale contrariée » est une grande forme hybride où théâtre, musique et récit se nouent au fil d’une partition fragmentée qui épouse le vertige d’une chute intérieure « (sic), commence par un solo de batterie auquel succède une chanson pop interprétée en direct et au micro (partition de Pascal Sangla, enregistrée aussi par moments). Puis de nombreuses courtes scènes-récits se succèdent…
Les huit interprètes (ce qui devient rare!) sont  bien dirigés  par Sébastien Bournac qui a une grande expérience du théâtre classique et contemporain… « C’est, dit-il, l’histoire d’un homme, qui au milieu de sa vie, sans que l’on comprenne exactement pourquoi, s’effondre au moment où tout lui réussit. L’histoire d’une chute, j’ai toujours trouvé cela fascinant. »

Et c’est le thème de très nombreuses pièces! Eschyle déjà  mettait en scène dans Les Perses, un Xerxès, roi de Perse et chef au pouvoir absolu de dizaines de milliers de fantassins, cavaliers, marins… qui devenait un pauvre soldat, physiquement et moralement épuisé, après l’échec exemplaire  de son immense infanterie et de sa flotte, contre la petite armée des Grecs. Vingt-cinq siècles après, Arthur Miller dans Mort d’un commis voyageur montre un père de famille de soixante-trois ans, instable, peu sûr de lui, s’illusionnant sur lui-même et dont l’état mental va se dégrader…
Dans les spectacles presque muets de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, il y a toujours de nombreuses chutes, celles-ci physiques mais révélatrices d’un conflit avec eux-même et les objets. Ainsi dans Lapin Chasseur, l’actrice Lorella Cravotta, tombe en nettoyant un mur… Pouvoir, domination, accident de la vie, dégringolade psychique… ces thèmes paraissent inusables dans les romans, comme au théâtre.
Ici, le texte de Baptiste Amann auquel il est difficile d’accrocher, n’est pas très clair (et c’est un euphémisme!).  » Il n’y a pas un sujet précis, dit  Sébastien Bourniac. » On discerne un triangle amoureux, la mort de la mère, la chute morale mais l’ensemble reste comme sans chair.

 ©François Passerini

©François Passerini

Ce travail -honnête- est trop long (presque deux heures!) et texte, musique et gestuelle manquent de véritable unité. Cette mise en abyme avec parler/chanté, semble plus souvent relever d’un  atelier et ne fonctionne pas bien devant un public, même si l’ensemble est d’une grande fluidité. En fait, ce Sans Suite n’est ni une véritable comédie musicale ni une comédie au sens classique…  L’ennui menace souvent et nous sommes restés sur notre faim. Dommage!  Des comédies musicales proches du théâtre, telles que les avait imaginées le grand Jérôme Savary (1942-2013) avec d’abord, les spectacles de son Magic Circus, puis entre autres, Zazou et Cabaret) peut toujours être vivante et populaire…
Et ici, le metteur en scène aurait pu nous épargner quelques-uns des stéréotypes actuels: fumigènes, théâtre dans le théâtre, grandes images vidéo des acteurs, micros H.F. Il y a quelques belles scènes comme celle d’un repas de famille assez drôle avec la mère, personnage fantôme (remarquable Nathalie Kousnetzoff) et des chorégraphies assez réussies.Un spectacle encore une fois bien réalisé mais trop long et qui, surtout, faute d’une véritable écriture, peine à convaincre.


Philippe du Vignal

Spectacle vu le 17 mars au Théâtre Michel Portal,Scène Nationale de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques).

Le 24 mars, Théâtre de Brive-la-Gaillarde (Corrèze). T. : 05 55 22 15 22

SANS SUITE [UN AIR DE ROMAN]

SANS SUITE [UN AIR DE ROMAN]

Tabula Rasa

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