Les jeunes générations n’ont plus besoin d’aucun livre…
Apprentissages: mémoires (2004) de Roger Planchon (629 pages!). Ce metteur en scène (1931-2009) que j’admirais intensément, avait même déclenché mon amour du théâtre. Mais terminé, oublié! Seuls, des critiques comme du Philippe du Vignal ou Béatrice Picon-Vallin* qui ont vu ses spectacles et se souviennent de lui. En 2 CV, avec ma femme Edith Rappoport, à une époque où l’autoroute n’existait pas encore, nous sommes allés en 64 au Théâtre de la Cité à Villeurbanne (l’actuel T.N.P.) voir son Tartuffe, un grand choc à l’époque. Roger Planchon? Oublié.
Comme Jorge Lavelli, Jaques Lassalle, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Gabriel Garran, Joan Littlewood, Hubert Gignoux… de la poussière. Et de Patrice Chéreau, qu’en restera-t-il? Peut-être La Tétralogie de Richard Wagner qu’il avait mise en scène à Bayreuth.
Et les revues Théâtre Populaire, Travail Théâtral, La Nouvelle Critique, Cassandre dont j’ai encore tous les numéros. Totalement obsolètes, personne n’en veut! Et même où sont les valeurs que nous chérissions à l’époque: le théâtre et sa démocratisation, les « droits culturels, » le « théâtre élitaire pour tous », selon les mots d’Antoine Vitez qui jouait son Electre un peu partout et dans les écoles en banlieue… Cet immense souvenir est aujourd’hui enterré à six mètres sous terre. Avec qui pourrais-je encore en parler, sinon aux deux spécialistes cités plus haut ?
Et notre professeur à l’Institut d’études théâtrales, le grand Bernard Dort dont je garde religieusement les ouvrages, même si je sais que je ne les lirai plus jamais. Et le théâtre de Bertolt Brecht, je ne peux pas le jeter! Je le garde aussi, comme les lettres des premières palpitations de l’amour. Les jeunes générations n’ont plus besoin d’aucun livre: la plus grande bibliothèque du monde est à leur disposition dans leur main…
Je parle à mon petit-fils Kolia (vingt-cinq ans), du Russe Iouri Lioubimov (1917-2014) qui fonda en 63, le Théâtre de la Taganka qui devint très populaire à Moscou. Mais j’ai à peine prononcé son nom, qu’il me lit déjà sa biographie. Avec qui, pourrais-je évoquer le choc immense que me procurèrent ses mises en scène? A part, nos deux critiques…
Jamais, je n‘ai ressenti une telle bascule du monde. Avec un I-phone, un adolescent peut mettre en scène chez lui, une saynète. Viral: un million de vues et possiblement, l’Accor Arena, quatre Zéniths et, dans deux ans, le stade de France.
Un article du Monde sur le sujet doit faire une cinquantaine de lectures… chez les retraités du théâtre public. Oui, il nous faut oser le dire: nous devons retrouver un peu de lucidité et admettre que nous avons été…
Jacques Livchine, ancien directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, à Audincourt (Doubs).
*Béatrice Picon Vallin, ancienne directrice de recherches au C.N.R.S., grande spécialiste du théâtre russe et de Meyerhold, a écrit en février, un article dans Le Théâtre du Blog, en réponse à celui de Mediapart, sur les récentes mésaventures du Théâtre du Soleil. Philippe du Vignal a dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot. Il a été aussi critique aux Chroniques de l’art Vivant, à Art Press et France-Culture. Il dirige maintenant Le Théâtre du Blog.



