Comme une Mouette, un spectacle de Sara Llorca, d’après La Mouette d’Anton Tchekhov

Comme une Mouette, un spectacle de Sara Llorca, d’après La Mouette d’Anton Tchekhov

 Irremplaçable Tchekhov: nous sommes tous, ou avons été un jour,  Kostia (diminutif de Constantin), l’écrivain débutant rongé par le trac, et Nina, jeune comédienne dévorée par une soif de gloire à la Sarah Bernhard: son nom n’est pas cité dans la pièce, mais la « grande actrice » Irina Arkadina Trepleva, la  mère de Kostia, en serait une bonne version russe, juste plus modeste. Nous avons tous un peu de mépris pour Boris, l’auteur à succès, amant nonchalant d’Irina, pour une bonne raison : il est le seul à ne pas souffrir, recevant l’amour comme un dû: celui lourd et protecteur d’Irina et celui, rafraîchissant de Nina.

© Raphaël Treiner

© Raphaël Treiner

Inspirée par Marguerite Duras  qui avait écrit une version courte de la pièce, Sara Llorca a choisi de tailler dans le vif. Cela donne un côté impatient et juvénile à ce spectacle, mais auquel manque toute la maisonnée qui assiste à la fameuse pièce de Kostia, au bord du lac. Plus besoin de la pauvre Macha qui aime le fils de la maison et n’aime pas l’instituteur, son pauvre amoureux! Plus besoin non plus de ses parents, l’intendant Chamraev et Paulina, amoureuse de Dorn, le médecin chéri de toutes les femmes mais qui n’en aime plus aucune…
Tous ces personnages secondaires ont, eux aussi, leurs passions mais ils sont éliminés:  Sara Llorca va droit au mythe et à la tragédie… Ici Kostia aime sa mère, la grande actrice Irina Arkadina Trepleva (pilier de la famille) qui aime Boris Trigorine, qui lui, tombe amoureux de Nina qui le lui rend sous forme de passion, au désespoir de Constantin qui aime Nina et elle seule, à jamais. Et en effet, cet amour-là ne vivra jamais. Comme dirait Dorn le médecin, s’il était présent sur scène : « Comme tout le monde est nerveux ! Et que d’amour… »
Ce spectacle est accompagné au piano par un Sorine, le frère de la grande actrice, coincé dans leur propriété dont il est le gardien mais ici privé de la parole. Un beau rôle, pourtant. La noblesse des passions et et celle de l’art, les générations qui se bousculent, voilà le noyau, avec des couples compliqués, mais presque aussi emblématiques, que celui de Roméo et Juliette.

 Sara Llorca a voulu répondre au vœu exprimé par Anton Tchekhov : jouer sa pièce en comédie, en farce, et la laisser évoluer vers la tragédie… mais cela ne fonctionne pas. Si maladroit soit-il, un jeune auteur, peu sûr de lui, le jour où il présente sa première pièce, un amoureux qui attend avec crainte et tremblement celle qu’il aime… peut être ridicule, mais ne fait pas rire.
Pas plus qu’une Arkadina, obligée de voir que le temps passe, et qu’elle n’est plus une jeune première. C’est Anton Tchekhov qui se trompe sur sa pièce… Nous aurons ici et là quelques petits rires mais la tragédie est là, dès le début, même si le comédien la piétine littéralement et s’efforce à établir mais en vain des interactions avec le public…

© Raphaël Treiner

© Raphaël Treiner

Le spectacle ici la forme de vagues d’émotions qui se bousculent, fortes, entières. Les ravages de l’amour balaient les intentions comiques, dans une ronde fatale qui n’est pas sans rappeler le tourbillon d‘Andromaque de Jean Racine. Ici, comme chaque fois qu’on met en scène La Mouette, la distribution construit tout. Sara Llorca a l’âge du rôle, bien qu’il n’y paraisse pas, et donne à la grande actrice une fraîcheur, une vitalité, un charme -avec, aussi, le tranchant de la jalousie – qui justifient ses prétentions au bord de la falaise, à une persistante jeunesse.

Une autre belle idée : faire de Boris Trigorine, l’écrivain à succès qui s’estime peu lui-même,  dernier amour d’une femme qui croit vieillir,  le presque jumeau de son fils Kostia, l’écrivain débutant. Cela radicalise leur rivalité (Boris n’a pas le privilège de l’âge, donc l’injustice est encore plus insupportable), et donne aussi  tout son sens aux allusions que fait Kostia à Hamlet et au «péché» de sa mère, la reine Gertrude. Rassurons-nous: pas d’intellectualisme, Shakespeare apporte ici simplement une (intelligente) secousse émotionnelle de plus. Hommage au théâtre.
Et puis, voici l’éclatante Nina qui fera réellement tout éclater, y compris sa propre vie. Emma Prin lui donne toute la naïveté, la fraîcheur, les attentes, l’impatience d’une jeune fille mal aimée dans sa famille, et même un côté borné, parmi l’intensité de ses rêves. Je suis reçue chez une grande actrice,je vais jouer devant la grande actrice (un regret: nous n’assistons pas à la pièce de Kostia) ! La comédienne fait entendre tout cela, y compris l’inévitable dureté, l’agacement que l’on a, devant celui qui aime et qui n’est pas aimé.
Voilà: les jeunes spectateurs aiment la pièce telle qu’elle est donnée ici, et c’est bien ainsi. Mais nous sommes frustrés du «roman» de la pièce: ces personnages secondaires qui sont le « public » des personnages principaux mais aussi de l’humanité tout entière. Ils font, comme le lien avec les autres pièces d’Anton Tchekhov. Mais on n’oubliera pas ce que cette version nous a donné.

Christine Friedel

Spectacle créé du 3 au 5 mars au Théâtre des Deux Rives-Centre Dramatique National de Rouen ( Seine-Maritime).
Tournée en préparation.

 


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