Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

 

Un théâtre-récit, précise tout de suite l’acteur, seul en scène. » On peut même dire aussi que je suis ici en tant que citoyen, puisqu’un des fondamentaux du théâtre-récit, c’est de s’intéresser à des événements de notre Histoire commune qui restent problématiques, des événements dont le souvenir est parfois occulté, des événements oubliés, mais qui sont des plaies encore ouvertes ou mal cicatrisées. »
Il n’a pas vécu en Algérie mais y a vécu par les récits de son père dont il raconte sa mort en France suite à une amputation d’une jambe atteinte de gangrène. Il avait été le dernier maire français de Tenira (10.000 habitants) près de Sidi-el-Habbès où vécut le grand poète Kateb Yacine de 80 à 89. Il raconte ce que lui a dit son père, propriétaire expatrié: le jour de l’indépendance quand il y a eu changement de drapeau: le bleu- blanc-rouge, plié avec soin, a été remplacé par celui, vert et rouge.
Il 
disait à son fils quand il lui racontait cette histoire: » «Ça s’est passé proprement. » Mais ajoute  Jean Alibert avec lucidité: « Après le déchirement organique des peuples à travers des centaines de milliers de morts, après les enfumades de Bugeaud, les massacres de Setif et Gelma et du Nord-Constantinois, les massacres de la rue d’Isly, de Melouza, après les tortures, les éventrations, les humiliations, les trahisons, après les déportations, les exils forcés, les émasculations, les exsanguinations, après les brûlures et les amputations, après les attentats et les explosions, après les assassinats de femmes de vieillards, d’enfants, après les exécutions et les viols dans des souffrances qui dépassent l’imagination, après les enlèvements, les douleurs, les horreurs, les blessures que le temps seul ne pourra pas guérir, et j’en passe, oui, j’en passe, comment là, à Tenira dans la commune de mon père et parce c’est lui qui me l’affirmait, cela avait-il pu se passer proprement ? Franchement. »

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Jean Alibert parle aussi du voyage qu’il a voulu faire en 2000 jusqu’à ce village, comme une sorte d’exorcisme: « Trente-huit ans plus tôt, la tête penchée vers un hublot comme celui-ci, mon père voyait le fort de Santa Cruz. Il était chassé de son paradis.Dans deux heures et vingt-cinq minutes, mes yeux verront ce qu’il a vu, de l’Algérie pour la dernière fois. C’est presque un sacrilège. »
Reçu chaleureusement par les habitants dont un âgé: «  
Et pendant qu’il prend tout son temps pour me scruter de la tête aux pieds, je l’entends me poser cette question en français : «Tu es le fils d’Alfred ? ». Pour la première fois de ma vie à l’âge de quarante quatre ans, quelqu’un que je ne connais pas , m’a reconnu, parce qu’il se souvenait du visage de mon père. » Un autre lui dit « Soyez le bienvenu, me dit l’inconnu, je m’appelle Hakem, je connaissais bien votre père. » Et je lui serre la main et je tiens sa main serrée (…), « Vous êtes le premier à revenir. On n’a vu personne depuis l’indépendance, on n’avait pas de nouvelles. Et votre père, comment va- t-il ? Il est toujours vivant ? ».Je lui apprends que non.

Alors d’abord il ne sait pas quoi dire, alors il ne dit rien, et puis il fait un geste. Le geste que font tous les algériens quand il n’y a plus rien à dire, sauf si c’est Dieu qui l’a voulu, et puis tout bas, simplement il dit : «In Shaa Allah ! » Suivit aussitôt par tout le petit groupe qui dit: «In Shaa Allah!»et moi, un peu pris au dépourvu, je dis aussi: «In Shaa Allah. » Tout surpris de me l’entendre dire.
Comme si ces mots avaient enfin trouvé leur place pour être entendus. »Hakem, c’est à la fois le guide, le témoin et l’historien. Il me conduit à travers le village vers une maison où a séjourné le poète Kateb Yacine  quand il était directeur du théâtre de Sidi Bel Abbès. Cette maison, c’était la maison de ma grand-mère, Victorine Siegel. Il me montre la cave viticole Saint Paul, construite par mon grand-père Paul Alibert, et en face la ferme familiale, construite par mon arrière-grand-père Pierre Alibert. »
Sans doute le moment plus émouvant de ce seul en scène, où l’intime rejoint le passé collectif d’un village, ici tellement lié au présent.  

Jean Allibert parle aussi du massacre du 4 juillet 62 à Oran. Trois mois et demi après la signature des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie et deux jours après la reconnaissance officielle de l’indépendance. Et de sa naissance quand sa mère accouchait de lui  mais avec une grave hémorragie et quand trouver du sang relevait du miracle.
Une fusillade d’origine inconnue, probablement due à l’Armée de libération nationale et à des civils algériens. Selon l’historien Jean-Jacques Jordi,  plus de trois cent cinquante 
Européens sont morts et disparus et une centaine de musulmans morts et disparus. Sans que l’armée française  n’intervienne. Même si le capitaine algérien Bakhti, lié aux ultras, affirme qu’aucune manifestation n’est prévue et en informait jusque-là le général français Katz. Un épisode soigneusement caché par le gouvernement de Georges Pompidou et par tous les suivants… pendant soixante ans,
Enfin Emmanuel Macron déclara en 2022 devant des associations de rapatriés que le «massacre du 5 juillet 1962 à Oran, qui toucha des centaines d’Européens, essentiellement des Français, devait être reconnu ». 
Il y aura à la fin du spectacle, la projection sur fond noir de la longue liste de ces victimes. Sans aucun doute un choc pour l’enfant qu’était Jean Alibert arrivé bébé en France mais dont la famille, loin de ce village tant aimé, devait continuer à y vivre mentalement…
Il dit tout cela avec une émotion retenue: « 
Le théâtre-récit est tragique, parce qu’il dit l’irréparable de notre histoire commune. L’irréparable des faits et de la manière dont on les a pensé et souvent même, pas pensé du tout .Que faire de ces 800 morts aujourd’hui. si rien n’est réparable. »

Ce sont les meilleurs moments d’un spectacle sincère, juste et généreux mais qui aurait besoin d’être revu sur le plan dramaturgique: le début est lent et on ne comprend pas très bien ce que viennent faire ici le  trop long récit de sa naissance, et encore moins surtout, cette histoire d’assiette que Jean Alibert, enfant, avait renversée au restaurant…
Et la longue liste de ces premiers morts et disparus, le 5 juillet 62, à la fois dite et projetée sur écran: 
Akoka René, Alarcon Maurice, Albaladejo Antoine, Albergé  Etienne, Aleman Charles, Almouzni Henriette, aurait mérité d’être mieuxmise en scène… Ce théâtre-récit a une fausse fin et est un peu long… Il gagnerait beaucoup à être resserré et joué sans cet inutile micro H.F. qui uniformise la voix de Jean Alibert. Mais on ne peut être insensible à un tel spectacle. Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 9 mars. Du  9 au  14 juin, Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis impasse Ruelle, Paris (XVIII ème)

Festival d’Avignon, La Reine Blanche à 12 h 30.


Archive pour 10 mars, 2026

360, chorégraphie de Mehdi Kerkouche

360chorégraphie de Mehdi Kerkouche ( à partir de dix ans)

La salle historique de l’Elysée-Montmartre où a été créée La Cuisine d’Arnold Wesker, mise en scène d’Ariane Mnouchkine, un formidable spectacle qui, en 67, avait lancé le Théâtre du Soleil, a été totalement rénovée, et pour la première fois, accueille un spectacle de danse contemporaine. 360 avait déjà été joué à Chaillot en mai 2025, puis à Créteil en janvier dernier mais il prend ici une autre dimension.

©Julien Benhamou

©Julien Benhamou

Mehdi Kerkouche l’annonce  au public:  « Cela fait deux jours que je ne dors pas! Ici on est amour, on n’est pas dehors, laissez vos soucis dehors. » Ce dispositif (scénographie à 360° d’Emmanuelle Favre) au centre d’un plateau surélevé, est au niveau de la tête des spectateurs:  tous debout autour d’une tour où sur les solides montants en fer évolueront Jolan Cellier, Téo Cellier, Ashley Durand, Matthieu Jean, Fien Lanckriet, Alice Lemonnier, Matteo Lochu et Grâce Tala. Ils arrivent et nous font face. D’abord immobiles, ils sautillent sur place, de plus en plus violemment, au  rythme de la musique électro de Lucie Antunes, culminant parfois jusqu’à cent décibels, (protection d’oreilles très recommandée!!!) et sous les lumières de Rainbow (avec effets stroboscopiques!). Un premier bel effet visuel qui, pourtant, laisse curieusement de marbre les spectateurs. Mehdi Kerkouche a pourtant averti: « Ici, on n’est pas au Théâtre de la Ville, vous pouvez oublier tous vos codes.  »
A la fin, les huit artistes iront vers le public qui se met alors à danser. D’où cette impression de mouvements prévisibles et attendus, presque sages, alors que ces interprètes, s’engagent avec force dans ces joutes physiques rappelant les belles heures de ce lieu où, des années cinquante à soixante-dix, les matchs  de boxe et catch retransmis à la télévision, étaient commentés par Roger Couderc.
Bref, le public, en ce soir de première, ne semblait pas avoir l’énergie dépensée par ces artistes dont les talents de danseurs et acrobates forcent le respect. Et n’en déplaise aux récentes déclarations de Timothée Chalamet, jeune acteur de cinéma américano-français cumulant de nombreux Oscars: « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, ou dans des trucs où c’est genre: continuez à faire ça, même si personne n’en a rien à faire. Avec tout le respect que je dois aux gens du ballet et de l’opéra. »,  l’art chorégraphique malgré tout, reste bien vivant…

Jean Couturier

Jusqu’au 11 mars, Elysée-Montmartre, 72 boulevard Rochechouart, Paris ( XVIII ème). T. : 01 44 92 78 00.

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