Faire le beau, conception et mise en scène de Bérangère Vantusso
Faire le beau, écriture et dramaturgie de Nicolas Doutey, conception et mise en scène de Bérangère Vantusso
« Dans le temps qu’il se croyait méprisé de Mathilde, écrivait, Stendhal, dans Le Rouge et le noir, Julien était devenu l’un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce ; une fois sa toilette arrangée, il n’y songeait plus. « Eh! Bien, oui : l’habit fait le moine. Enfin, plus ou moins. Le spectacle a été écrit à partir d’improvisations de la Jeune Troupe en Région Centre-Val de Loire, du Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours et y a été créé. Il explore in vivo, expérimente (ou dissèque, mais heureusement, on reste dans le vivant !) nos rapports avec le vêtement.
S’habille-t-on pour être vu, ou passer inaperçu ? Comment avoir la « bonne tenue » pour un événement dont on ne sait pas grand-chose à l’avance? Autrement dit, comment se concilier le regard des autres? Comment se garantir de leur possible jugement négatif? Mais aussi, comment être soi-même? En uniforme, tenue de sport, robe de soirée, vais-je prononcer les mêmes mots et avec la même voix ? On dit que le vêtement dévoile la personnalité. Mais, si je veux me cacher? Adopter une tenue neutre, invisible ? Mais alors, tout le monde voit qu’on veut se cacher…
Mais le vêtement, c’est aussi et d’abord, l’Histoire. Parenthèse : les collectionneurs de vêtements anciens trouvent parfois des merveilles dans les malles des châteaux. Et les musées du costume les exposent. Mais des costumes populaires (mis à part ceux de fête), point. Et pour cause : chacun avait le strict nécessaire, usé jusqu’à la corde, puis jeté. Revenons à l’Histoire. Le pantalon a fait triompher les « sans-culotte » (plus que modérés !) constituant la bourgeoisie. L’aisance qu’il donne au mouvement a affermi la domination masculine sur des femmes empêtrées dans leurs jupons…
Puis George Sand (on célébrera en juin le cent-cinquantième anniversaire de sa mort) l’impose scandaleusement, alors qu’il était interdit aux femmes par décret du 17 novembre 1800. Aboli le 13 janvier 2013, il avait été sans doute oublié et nous l’avions aboli de facto (mais non sans luttes) et depuis longtemps. Mais nous aurons eu, auparavant, un savoureux rappel des formes vestimentaires imposées aux femmes, avec l’idée derrière la tête -masculine- que le costume doit souligner leurs «appâts » : taille encore affinée par le corset, seins remontés, fessier à la fois caché et exagéré par les vertugadins ou autres «faux-culs»… La Femme, quoi.
« L’habit est un fait social total, dit Bérangère Vantusso. Simultanément artistique, économico-politique et sociologique, il touche directement à l’expression de l’identité sociale. » N’espérez pas qu’on vous raconte le spectacle: le plus simple est d’aller le voir. Félix Armard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillières, Luka Mavaetau et Tatiana Paris qui mixe et joue de la guitare, de la basse en direct, se met en quelque sorte à notre disposition en (presque) inépuisables Fregoli, pour une série d’expériences et démonstrations virtuoses, drôles et parfaitement scientifiques de ce qui se joue dans notre façon de nous habiller. On doit à Sara Bartesaghi, assistée de Marion Montel, Odile Cretault et Cathie Hirigoyen, l’invention et la fabrication de ces costumes à transformation, presque animés d’une vie propre, magique, au service des acteurs et du propos. Cerise Guyon a inventé ce qui est plus qu’une scénographie: une machine à jouer, avec un alignement sinueux de housses où l’on peut se cacher, faire apparaître des éléments de costumes ; bref, un outil sans cesse au travail. On le sait, le théâtre est un art du collectif et il faudrait aussi nommer nombre de personnes qui ont travaillé à cette réalisation. Merci à eux.
On aura pris grand plaisir à ce spectacle (il est toujours joyeux de parler chiffons) qui nous emmène, mine de rien, sur des chemins de pensée sur la société, sur ce que nous sommes. On entendra la voix de Pierre Bourdieu, interrogé à propos de son livre La Distinction et on s’entendra soi-même chercher à se distinguer, tout en suivant les modes… et son mode de vie. Jusqu’à s’y perdre? Le spectacle pose la question avec humour et virtuosité. Faire le beau est vraiment un beau travail, fait main et bien dans sa tête.
Christine Friedel
Jusqu’au 20 mars, Théâtre Public de Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 70 48 90.
Du 8 au 10 avril, Comédie de Béthune-Centre Dramatique National Nord-Pas de Calais.

