Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

 C’est une reprise du spectacle créé  il y a deux ans à la Scène Nationale de Bayonne (voir Le Théâtre du Blog).  Vivre intensément, prendre son envol, plonger dans l’infini de la mer, s’approcher de l’infini de la mort, c’est le jeu de ces garçons et filles qui se lancent le même défi : sauter des falaises marseillaises – fatales, aussi, à des générations de grimpeurs -. Ce jour-là, le saut de douze mètres ! Jonas l’a fait,dans un élan magnifique, il a pris sa part de l’air et de la mer, mais un rocher qui affleurait, l’a tué. Qui était avec lui ? Comment en parler ? Comment le dire à sa mère ?

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Delphine Hecquet invite sur scène une bande de jeunes dansant, chantant en un perpétuel mouvement de vagues successives, flux et reflux… Une belle façon de donner une présence à la mer, par-delà les images. Les vagues seront aussi celles de la formation du groupe : mouvements d’inclusion/exclusion : y entrer, ou en sortir… Même si parfois, on en reste à l’exercice, cela crée une vraie vitalité, inséparable du lyrisme. Il s’agit bien d’un Requiem, pour le repos des âmes – celles des vivants-  porté par le contre-ténor Léo-Antonin Lutinier (en alternance avec Florent Baffi) et les beaux chœurs a capella sous la direction de Jérémie Poirier-Quinot. Musique et images projetées au lointain  rythment le récit et construisent la montée de l’exploit et de la chute. Le théâtre trouve ici sa place avec la question : « comment le dire  à la mère ? » Face à Marie Bunel, sobre et grave, qui  ancre » le jeu, le groupe fait les tentatives répétées et maladroites pour lui annoncer la nouvelle. Delphine Hecquet met en scène concrètement l’indicible et la culpabilité.  Dans une scénographie de
Matthieu Sampeur et Loïse Beauseigneur, centrée sur l’essentiel et efficace.

Il y a sur le plateau, l’espace nécessaire aux évolutions du groupe  et, au pied de l’écran, la maison tout en hauteur  avec baie vitrée, de la mère, ne laisse pas de place à la triche. Les lumières éteintes, ces jeunes infatigables vont y  grimper… Impressionnant! Ils font – sans façon (mais bien réceptionnés derrière) , le geste jouissif et dangereux qu’est sauter.
Delphine Hecquet aurait pu nous épargner un prologue délibérément prosaïque, avec clin d’œil au public qui n’était pas nécessaire. Mais ensuite cela marche et, comme on dit d’une peinture , cela nous parle.  Et la metteuse en scène mène son projet avec une belle énergie et raconte le moment tragique d’un groupe, sans jamais céder à l’esthétisme et sans se laisser enfermer par une chorégraphie ou par des images.

 Christine Friedel

 Jusqu’au 12 avril Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36

 Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal, éditions Verticales (2008).

 

 


Archive pour 18 mars, 2026

Il m’arrive une drôle d’histoire…

Il m’arrive une drôle d’histoire…

 

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Je reçois une très belle lettre, émouvante même, d’une jeune femme qui me raconte à quel point notre Théâtre de l’Unité au Centre d’Art et de Plaisanterie-Scène nationale de Montbéliard (Doubs) que nous avons dirigé pendant neuf ans, lui avait ouvert  les yeux sur le monde. Et elle ajoutait y avoir découvert l’importance de l’Art. Les mots sont sincères et tout est documenté. Cela fait toujours plaisir de recevoir une lettre pareille. Mais où cela me pose problème, son autrice est Géraldine Grangier, députée du Rassemblement National ! Jamais en un demi-siècle de travail, un ou une député nous a écrit une lettre de ce style, soulignant notre importance dans le paysage théâtral. Est-ce une manœuvre? Est-ce le baiser du démon? Est-ce un piège?

 Bizarre: il m’était arrivé d’être assis à côté de la même très sympathique Géraldine Grangier à une conférence d’Edwy Plenel à Nommay (pays de Montbéliard.) Nous avions  échangé quelques paroles: A cette époque, j’étais accompagné de Titania, mon adorable berger australien que je pleure encore tous les jours. Je me suis mis à  parler à cette femme; en principe, les gens de gauche se connaissent tous, par chez nous. Et moi, très naïf, je lui demande: « Vous exercez quel métier? – Je suis votre députée. -Pas possible! Vous êtes alors du R.N., ce parti raciste, néo-nazi, anti-arabe, anti-migrants etc. -Comme vous y allez, me dit-elle…
 Et là, après m’avoir dit qu’elle adorait le patron de Médiapart, elle voulut alors de poser une question. Mais toute la salle l’empêche de parler en chantant L’Internationale. Bon, c’est une conception de la démocratie… A la sortie, Jean Cadet, le président de notre Théâtre de l’Unité, un ex du P.C.  et de la C.G.T. m’apostrophe: « Tu ne savais pas à qui tu parlais ? »
 Mais oui, Jean, je le savais, mais n’a-t-on pas le droit d’échanger quelques idées, avec des gens différents et essayer de savoir si nous avons seulement des divergences.  A force de se parler entre nous, on se dessèche.
 Je suis troublé, il s’est passé ce qui s’est passé, nous avons jeté  pendant vingt ans le  Front National aux gémonies et pendant ce temps-là, de nombreux électeurs communistes ont viré de bord et sont passés au Front National, devenu Rassemblement National. Je dois avouer quand j’écoute des orateurs à la radio, je les  trouve intéressants… Mais soudain, paf! j’apprends qu’il y en un justement qui est un R.N.! Le problème: La France Insoumise,  le Parti Communiste et le Rassemblement National sont d’accord sur de nombreux sujets.
 
Des casseroles, on en a tous. Les Communistes ont derrière eux le stalinisme avec ses camps sibériens et des exécutions par centaines, le Rassemblement National a un passé flou et des origines peu reluisantes lors de la seconde guerre mondiale et ensuite de nombreux dérapages. J’ai fait partie pendant quelques années du Conseil de développement du Pays de Montbéliard… Nous étions une assemblée de citoyens disparates, sans savoir exactement qui votait quoi, mais nous avions tous le souci de l’attractivité de notre agglomération. C’était ce qui nous unissait. Et nous avancions, nous avions des idées et nous parlions avec respect. Je rêve donc d’une Assemblée Nationale où les députés abandonneraient casaques et  drapeaux au vestiaire et où ils  pourraient se parler sans s’invectiver, vingt quatre heures sur vingt-quatre.
 J’ai bien aimé bien une confrontation de Daniel Cohn-Bendit avec Luc Ferry, un échange d’argumentations sans injure. J’ai la naïveté de croire que nous ne sommes pas condamnés à être figés dans un même système d’idées, que nous pouvons bouger. J’ai donc pris ma plume et essayé de montrer à Géraldine Grangier, toute la richesse du pays de Montbéliard avec ses cent-neuf nationalités. Nous n’irons peut-être pas très loin dans le dialogue, mais j’en suis persuadé: il faut se parler. Je me souviens de la parole d’un rabbin au mariage d’un neveu. Il avait alors expliqué au jeune couple quelle était la règle de toutes les règles: se parler.
Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs)
 

 

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