Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

C’est vraiment cela, le théâtre: faire parler les vivants, faire vivre les morts. La littérature aussi et on ne s’étonnera pas que Roland Barthes (1915-1980) mène un dialogue familier avec Blaise Pascal (1623-1662). Mais ici, il ne s’agit pas encore d’écriture. S’il a beaucoup écrit, et avec amour, sur Gustave Flaubert, Marcel Proust, Honoré de Balzac (S/Z, d’après la nouvelle: Sarrasine), il parlait et improvisait ses leçons (aussi «préparées», que son roman était programmé), devant son public. Difficile d’enseigner réellement en lisant un texte pré-écrit. Et ces paroles ont été notées, enregistrées, transcrites, choisies puis montées pour arriver à cette très savoureuse version scénique. Au fond, c’était aussi le sortir des tragédies antiques parvenues jusqu’à nous.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

«Au milieu du chemin de ma vie, ayant quitté le chemin droit, je me suis retrouvé dans une forêt obscure.»: le premier vers de La Divine Comédie de Dante pose l’enjeu et les repères du Projet Barthes. Ce milieu de la vie est un moment de bascule: la «vita nova ». Et peu importent la date et l’âge. Lui, le narrateur, Roland Barthes, pour le premier jour du reste de son existence, imagine la préparation d’un roman. Tourner le dos à ce qu’on attend de lui : encore des Mythologies, encore Sur Racine ! Refaire ce qu’il a déjà fait ! Non, quitter la critique, même «nouvelle », pour œuvrer dans un nouveau métier. Il parle de son projet en observateur (on ne se défait pas si facilement de la position du critique) et presque en termes de sciences expérimentales : «Je vais faire comme si j’allais écrire un roman. » «Je postule un roman.». « Pourquoi j’écris ? Parce que j’ai lu. »

Il nous éclairera ensuite avec quelques métaphores féminines : en ce temps-là, nous portions des bas qui «filaient» parfois. Roland Barthes décrit le geste que nous faisions:  bloquer la maille avec un peu de salive mise au bout de l’index: «Ecrire, c’est ça, poser un doigt pour immobiliser l’imaginaire, pour arrêter son hémorragie. »Il lui est aussi tenté de rêver, comme futur romancier, à la place qu’occupe une couturière en chambre  qui  va de maison en maison, au cœur des secrets et des corps, mais surtout qui « prépare  » une robe : choisir le tissu, couper, bâtir, retoucher éventuellement… Comme il souhaite « préparer un roman ». Et, à la cuisine, nous avons encore l’image qui s’impose: la sensation jubilatoire de la mayonnaise qui «prend ». Moment décisif, révélation inattendue, coup de foudre… Par exemple, sur le nom qui créée le personnage et entraîne le roman à sa suite (devinez ? Pour Flaubert, il s’agit tout simplement de Madame Bovary).

Mais assez dévoilé, bien qu’on ait du mal à y résister. L’auteur répond, de bonne volonté, à la question inévitable sur les conditions (et manies) de l’écriture : paix totale et moyens pour l’obtenir (ce ne sont pas les mêmes pour Gustave Flaubert ou  pour Marcel Proust), structure (qui n’est pas l’ordre, attention !) de la table de travail et de ses outils… Vincent Dissez prend en charge ces questions et réponses. La situation à jouer est directe: une leçon publique, comme au théâtre. Un minimum d’accessoires, et les fameux outils nécessaires, cela suffit et lui laisse toute latitude pour obéir au seul véritable impératif : faire naître à son tour, grâce à la voix et au geste, cette parole captée, passée par l’écrit et rendue à l’oralité, qui nous ouvrent les portes de la littérature.
Compliqué? Non. Un chemin partagé de la création littéraire. Vincent Dissez donne sa musique particulière, limpide, à ce texte; on y est, sur le vif, sans la solennité du Collège de France, sans la tentation de l’imitation et on est d’autant plus, dans le vrai. Il offre leur juste espace aux concepts sensibles de Roland Barthes et mieux, il les prépare. Et, comme Roland Barthes prépare son roman (qui ne sera pas d’actualité), il les éclaire. Le tout, avec grâce et humour. En toute simplicité, il fait honneur à l’intelligence et à la sensibilité du public. C’est cela, le charme, et notre bonheur à nous. Donc, un spectacle à ne pas manquer.

Christine Friedel

Jusqu’à 21mars, L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis).  T. : 01 43 62 71 20.

La Préparation du roman, cours au Collège de France, ( 780 pages ) éditions du Seuil (2015 ) .

 

 


Archive pour 20 mars, 2026

Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

C’est vraiment cela, le théâtre: faire parler les vivants, faire vivre les morts. La littérature aussi et on ne s’étonnera pas que Roland Barthes (1915-1980) mène un dialogue familier avec Blaise Pascal (1623-1662). Mais ici, il ne s’agit pas encore d’écriture. S’il a beaucoup écrit, et avec amour, sur Gustave Flaubert, Marcel Proust, Honoré de Balzac (S/Z, d’après la nouvelle: Sarrasine), il parlait et improvisait ses leçons (aussi «préparées», que son roman était programmé), devant son public. Difficile d’enseigner réellement en lisant un texte pré-écrit. Et ces paroles ont été notées, enregistrées, transcrites, choisies puis montées pour arriver à cette très savoureuse version scénique. Au fond, c’était aussi le sortir des tragédies antiques parvenues jusqu’à nous.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

«Au milieu du chemin de ma vie, ayant quitté le chemin droit, je me suis retrouvé dans une forêt obscure.»: le premier vers de La Divine Comédie de Dante pose l’enjeu et les repères du Projet Barthes. Ce milieu de la vie est un moment de bascule: la «vita nova ». Et peu importent la date et l’âge. Lui, le narrateur, Roland Barthes, pour le premier jour du reste de son existence, imagine la préparation d’un roman. Tourner le dos à ce qu’on attend de lui : encore des Mythologies, encore Sur Racine ! Refaire ce qu’il a déjà fait ! Non, quitter la critique, même «nouvelle », pour œuvrer dans un nouveau métier. Il parle de son projet en observateur (on ne se défait pas si facilement de la position du critique) et presque en termes de sciences expérimentales : «Je vais faire comme si j’allais écrire un roman. » «Je postule un roman.». « Pourquoi j’écris ? Parce que j’ai lu. »

Il nous éclairera ensuite avec quelques métaphores féminines : en ce temps-là, nous portions des bas qui «filaient» parfois. Roland Barthes décrit le geste que nous faisions:  bloquer la maille avec un peu de salive mise au bout de l’index: «Ecrire, c’est ça, poser un doigt pour immobiliser l’imaginaire, pour arrêter son hémorragie. »Il lui est aussi tenté de rêver, comme futur romancier, à la place qu’occupe une couturière en chambre  qui  va de maison en maison, au cœur des secrets et des corps, mais surtout qui « prépare  » une robe : choisir le tissu, couper, bâtir, retoucher éventuellement… Comme il souhaite « préparer un roman ». Et, à la cuisine, nous avons encore l’image qui s’impose: la sensation jubilatoire de la mayonnaise qui «prend ». Moment décisif, révélation inattendue, coup de foudre… Par exemple, sur le nom qui créée le personnage et entraîne le roman à sa suite (devinez ? Pour Flaubert, il s’agit tout simplement de Madame Bovary).

Mais assez dévoilé, bien qu’on ait du mal à y résister. L’auteur répond, de bonne volonté, à la question inévitable sur les conditions (et manies) de l’écriture : paix totale et moyens pour l’obtenir (ce ne sont pas les mêmes pour Gustave Flaubert ou  pour Marcel Proust), structure (qui n’est pas l’ordre, attention !) de la table de travail et de ses outils… Vincent Dissez prend en charge ces questions et réponses. La situation à jouer est directe: une leçon publique, comme au théâtre. Un minimum d’accessoires, et les fameux outils nécessaires, cela suffit et lui laisse toute latitude pour obéir au seul véritable impératif : faire naître à son tour, grâce à la voix et au geste, cette parole captée, passée par l’écrit et rendue à l’oralité, qui nous ouvrent les portes de la littérature.
Compliqué? Non. Un chemin partagé de la création littéraire. Vincent Dissez donne sa musique particulière, limpide, à ce texte; on y est, sur le vif, sans la solennité du Collège de France, sans la tentation de l’imitation et on est d’autant plus, dans le vrai. Il offre leur juste espace aux concepts sensibles de Roland Barthes et mieux, il les prépare. Et, comme Roland Barthes prépare son roman (qui ne sera pas d’actualité), il les éclaire. Le tout, avec grâce et humour. En toute simplicité, il fait honneur à l’intelligence et à la sensibilité du public. C’est cela, le charme, et notre bonheur à nous. Donc, un spectacle à ne pas manquer.

Christine Friedel

Jusqu’à 21mars, L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis).  T. : 01 43 62 71 20.

La Préparation du roman, cours au Collège de France, ( 780 pages ) éditions du Seuil (2015 ) .

 

 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...