Sans titre, adaptation du roman éponyme de Xavier Le Clerc par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum, mise en scène de Jean-Louis Martinelli
Sans titre, adaptation du roman éponyme de Xavier Le Clerc par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum, mise en scène de Jean-Louis Martinelli
Cela se passe après l’indépendance de l’Algérie en 1962: un jeune et très pauvre Kabyle va émigrer en France où des recruteurs lui ont trouvé du travail pour fuir la misère dans un pays colonisé où des paysans analphabètes ne mangent pas à chaque repas et où « les enfants en loques disputaient aux chiens, les poubelles » ,comme l’écrivait Albert Camus, alors jeune reporter en 39, dans Misère de la Kabylie. Des enfants qui ne vont même pas à l’école…
Dans son livre Xavier Le Clerc rend hommage à ceux qui s’exileront en France et travailleront là où souvent les Français ne veulent plus aller, entre autres, dans ces fonderies saturées de chaleur et de bruit, comme celle près de Caen. Ces hommes jeunes connaîtront une autre misère…
C’est histoire de cette immigration dont Mounir Margoum va faire le récit. Il incarne ce père logé dans un bidonville près de Caen, qui regarde la pauvre table en formica jaune avec ses quatre chaises: le seul trésor qui lui reste, s’il réussit à la vendre. En 1971, Mohand-Saïd Aït-Taleb, ouvrier, ira épouser dans sa Kabylie natale, Ouardia, sa jeune cousine de seize ans et ils auront neuf enfants. Ils vivront dans des conditions misérables, puis réussiront à obtenir un H.L.M. : le luxe!: plusieurs chambres, chauffage, w.c. et salle de bains! Un de ses fils, deviendra Xavier Le Clerc…
Abrutis par un travail épuisant, ne sachant ni lire ni écrire ni s’y retrouver dans les nombreux papiers de l’administration, ces immigrés cherchent pourtant à vivre le plus dignement possible et à nourrir une famille nombreuse. Xavier Le Clerc montre le courage de ce père, fier d’avoir sa carte d’ouvrier métallurgiste mais qui a besoin de son fils- il ne parle pas bien le français- pour aller chercher sa paye à la Poste. Il a fait preuve de ténacité et courage, pour que ses enfants puissent s’intégrer et ils sont parfois arrivés à de hauts postes… mais comme lui, sous un nom français.
L’auteur évoque aussi le premier choc pétrolier en 73 et le gouvernement de Jacques Chirac va négocier avec la jeune Algérie, le retour de trente-cinq mille immigrés par an! Avec à la clé, une bonne prime de retour. Puis on interdira même les regroupements familiaux. On l’a souvent oublié mais à tous ces jeunes hommes «sans titre», le plus souvent exploités, nous devons une partie de la reconstruction après-guerre et le fonctionnement alors à plein régime de l’industrie française, notamment automobile, à Montbéliard Sochaux.
D’origine marocaine, Mounir Margoum EST ce narrateur avec quelques mots de berbère, et dans une langue française très épurée. Un récit qu’il porte sans aucun pathos, avec une diction et une gestuelle impeccable. Par moments, il y a quelques belles images en noir et blanc de campagne algérienne et aussi d’une usine de métallurgie, histoire de camper le paysage avec discrétion.
Impeccable mise en scène de Jean-Louis Martinelli avec juste, une table et neuf chaises pour dire la famille. Le tout sans fumigène ni micro H. F. . Ouf! Le spectacle a un peu de mal à décoller mais ensuite, quel régal… Mounir Margoum est vraiment devenu un excellent acteur.
Ils nous souvient d’un jeune homme que nous avions reçu un soir à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot où il voulait entrer et devenir comédien. Mais il n’y avait pas de concours cette année-là et il lui aurait fallu attendre un an. Je le sentais accablé et lui avais alors trouvé une solution: suivre un des deux Ateliers du soir. Mais c’était une formation plus légère.
Devant sa soif d’apprendre, je lui proposais alors de suivre les deux ensemble mais de n’en payer qu’un ( mais ce n’était ps cher du tout) et, en plus, d’assister un matin par semaine s’il le pouvait, au cours de dramaturgie et histoire du théâtre. Ce qui lui faisait quand même environ vingt-cinq heures d’enseignement de théâtre et danse. Nous n’avons jamais regretté cette décision, et lui, non plus…
Sans Titre est vraiment un bon spectacle qui affiche: complet mais il serait étonnant qu’il ne soit pas repris.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 29 mars, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris ( IV ème) .

