Vudú (3318) Blixen,texte et mise en scène d’Angélica Liddell

Vudú (3318) Blixen, texte et mise en scène d’Angélica Liddell  (à partir de seize ans et en espagnol surtitré en français ou en anglais)

La grande créatrice espagnole avec La Casa  del fuerza (La Maison de la force) avait marqué un grand coup au festival d’Avignon  2010 (voir Le Théâtre du Blog). Et dans son récent Seppuku, El funeral de Mishima o el placer de morir, récemment présenté au Théâtre National de Strasbourg, elle a déjà annoncé la couleur de Vudú (3318) Blixen. « En 2010, j’ai préparé mon suicide, dit-elle, et j’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort.  »
Elle a maintenant cinquante-neuf ans et, avec lucidité parle- en cinq heures et demi!-  de sa disparition.  « Vudú naît d’une trahison amoureuse qui m’a poussée à envisager l’existence sous le prisme de la mort. C’était une mort par amour (Liebestod) qui me plaçait dans une dimension d’extrême lucidité, comparable aux hallucinations des agonisants ; je ne mangeais pas, je ne buvais pas, je déféquais, j’urinais, je me sentais désorientée et j’avais des hallucinations. Il s’agissait d’un au revoir hallucinatoire à la vie, une vengeance et une malédiction qui ne pouvaient que s’accomplir depuis le Styx, le royaume des morts. Vudú naît de là, de ma mort. À partir de Vudú, je me marie à d’autres fantômes, je les somatise et me soumets à l’influence totale de l’esprit. »
Et, toujours obsédée par la mort récente de ses parents, elle pense que, si elle disparait à leur âge, il ne lui reste maintenant qu’une vingtaine d’années à vivre, et avec un seule envie: écrire, écrire et toujours écrire. C’est aussi, en filigrane, un des thèmes majeurs de ce spectacle. Dans Ne me quitte pas, premier des cinq volets de cette Trilogie des funérailles, elle chante en français et avec plaisir, la célèbre chanson de Jacques Brel, puis dans le second, L’Heure est venue de Joe Dassin. Angélica Liddell se lance dans ces monologues logorrhéiques auxquels elle nous a habitués (voir Le Théâtre du Blog) et elle s’en prend ici avec une rare violence verbale- une fois de plus- à son ex. Selon elle, un pervers, un don Juan très doué pour séduire les femmes et les ravager sciemment, avec une profonde habileté. Et elle s’en veut d’être tombée amoureuse mais reste encore fascinée par cet homme dont nous ne saurons rien.
Puis dans le troisième volet: Astéroïde (3318) Blixen, elle évoque la baronne Karen Blixen. « Egalement connue comme Isak Dinesen, elle avait promis son âme au diable, en retour le diable lui avait promis que, tout ce qu’elle vivrait désormais, deviendrait une histoire. Ceci est mon rapport à l’écriture et à la vengeance. C’est l’histoire d’un pacte avec le diable. Une histoire volée au réel pour l’amener au mythe et la purifier. La haine aide à résister, dit Marguerite Duras, mais on ne peut se permettre de se venger que dans la « représentation », en abusant du pouvoir de la poésie à travers la forme tragique. »
Un pacte avec le diable pour avoir le don d’écrire. Comme Karen Blixen, avec laquelle elle partage une trahison amoureuse. Et elle dit à un moment: «Je dois seulement écrire, infligez-moi tout le mal que vous voudrez, moi, je n’ai qu’une seule chose à faire: écrire.» Comme si l’écriture lui donnait une sorte de passeport pour la transcendance et pour l’éternité… Et elle sait bien que la mort accompagne souvent les artistes (suicide de Mishima, alcoolisme suicidaire de Charles Bukowski qu’elle admire beaucoup, nombreuses morts prématurées dues à la dope… 

Après l’entracte, dans les deux autres volets, il y a toujours de belles images dont certaines inspirées de Bob Wilson, de Marcel Duchamp mais aussi par l’actionnisme viennois, entre autres, celui  d’Hermann Nitsch, peintre et artiste autrichien (1938-2022), auteur de performances et rituels provocants avec sang animal et mise en scène du corps humain. Angélica Liddell lacère une vingtaine de sacs de poudre blanche avant de la répandre au sol. Une grande toile couverte de sang viendra les couvrir et une autre aussi blanche, et maculée de rouge, descendra des cintres.
Et dans J’appelle la mort, titre de ce cinquième et dernier volet, le message est clair. Angélica Lidell, incontestablement, n’a rien perdu de son savoir-faire. Elle dirige ici un nombre impressionnant de figurants en alternance qui se succèdent. Mais reste à savoir si elle a encore vraiment des choses à nous dire  à part  ce leitmotiv du genre : pour qui sonne le glas: « Depuis Vudú, c’est une morte qui travaille, qui parle, qui prend congé. Je suis en train de dire adieu. Je travaille comme si j’étais déjà morte, avec cette distance que confère le départ et la conscience de ma mortalité. »

© Luca del Pia

© Luca del Pia

Mais là où ces images moins fortes que certaines de ses textes,  ont un côté parfois esthétisant, comme ces brassées d’œillets (en plastique dommage!) blancs puis rouges, qu’elle aligne en silence et avec lenteur, ensuite qu’elle disperse… Ou un vélo d’enfant tenu à bout de bras par un jeune acteur, ou à la fin, un petit corbillard doré. Alors, comment ne pas être partagé? Cela commence avec des textes d’une belle écriture. Mais ceux, comme nous, qui l’avons  suivie depuis  ses premiers spectacles, ont eu l’impression d’une n ième répétition-variation sur ses thèmes habituels: On s’ennuie? Pas vraiment mais il y a une lassitude devant ces belles images… déjà souvent vues chez elle. Cela dit, elle a signé une remarquable scénographie où, entre autres, un grand rideau bleu en fond de scène signifie sans doute une certaine volonté de pureté qui a toujours été à la base de sa recherche existentielle. 

On peut tenir -nous avons survécu- mais on ressort de là éreinté par le nécessaire et permanent aller et retour quand elle parle -très vite- avec les surtitrages qui passent aussi très vite. Et tout se passe comme si elle n’avait plus tout à fait assez d’énergie pour nous offrir au moins – hors son magasin habituel-  quelques surprises ou quelques véritables chocs! Ici, Angelica Liddell semble parfois ici se faire un peu trop plaisir et on a l’impression qu’elle maîtrise beaucoup mieux l’espace, que le temps…  Un défaut des spectacles influencés par la peinture et la sculpture contemporaines, comme les siens. Bref, ce spectacle -remarquablement bien fait mais sans doute trop sage- gagnerait beaucoup à être resserré mais c’est sûrement hors de question pour elle… Enfin, il n’y a aucun fumigène et elle n’insulte plus les critiques qui ne lui plaisent pas, comme au festival d’Avignon!
Les jeunes gens, pour une fois assez nombreux dans la salle, étaient ravis et ont fait une longue ovation debout à celle qui, après le troisième salut, est revenue seule et, semble-t-il, épuisée. Y aller ou non? Vous êtes prévenus: cela dépend de votre capacité de résistance à ce long, beaucoup trop long exorcisme de la mort… Avant l’entracte, vous aurez vu le meilleur, donc à vous de voir ensuite, si cela vaut le coup de rester. De toute façon, conseil d’ami, n’y emmenez pas votre vieille nounou, même espagnole …

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 avril,  Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris ( VI ème). T. : 01 44 85 40 40.

Le théâtre d’Angélica Liddell est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.


Archive pour 30 mars, 2026

Vudú (3318) Blixen,texte et mise en scène d’Angélica Liddell

Vudú (3318) Blixen, texte et mise en scène d’Angélica Liddell  (à partir de seize ans et en espagnol surtitré en français ou en anglais)

La grande créatrice espagnole avec La Casa  del fuerza (La Maison de la force) avait marqué un grand coup au festival d’Avignon  2010 (voir Le Théâtre du Blog). Et dans son récent Seppuku, El funeral de Mishima o el placer de morir, récemment présenté au Théâtre National de Strasbourg, elle a déjà annoncé la couleur de Vudú (3318) Blixen. « En 2010, j’ai préparé mon suicide, dit-elle, et j’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort.  »
Elle a maintenant cinquante-neuf ans et, avec lucidité parle- en cinq heures et demi!-  de sa disparition.  « Vudú naît d’une trahison amoureuse qui m’a poussée à envisager l’existence sous le prisme de la mort. C’était une mort par amour (Liebestod) qui me plaçait dans une dimension d’extrême lucidité, comparable aux hallucinations des agonisants ; je ne mangeais pas, je ne buvais pas, je déféquais, j’urinais, je me sentais désorientée et j’avais des hallucinations. Il s’agissait d’un au revoir hallucinatoire à la vie, une vengeance et une malédiction qui ne pouvaient que s’accomplir depuis le Styx, le royaume des morts. Vudú naît de là, de ma mort. À partir de Vudú, je me marie à d’autres fantômes, je les somatise et me soumets à l’influence totale de l’esprit. »
Et, toujours obsédée par la mort récente de ses parents, elle pense que, si elle disparait à leur âge, il ne lui reste maintenant qu’une vingtaine d’années à vivre, et avec un seule envie: écrire, écrire et toujours écrire. C’est aussi, en filigrane, un des thèmes majeurs de ce spectacle. Dans Ne me quitte pas, premier des cinq volets de cette Trilogie des funérailles, elle chante en français et avec plaisir, la célèbre chanson de Jacques Brel, puis dans le second, L’Heure est venue de Joe Dassin. Angélica Liddell se lance dans ces monologues logorrhéiques auxquels elle nous a habitués (voir Le Théâtre du Blog) et elle s’en prend ici avec une rare violence verbale- une fois de plus- à son ex. Selon elle, un pervers, un don Juan très doué pour séduire les femmes et les ravager sciemment, avec une profonde habileté. Et elle s’en veut d’être tombée amoureuse mais reste encore fascinée par cet homme dont nous ne saurons rien.
Puis dans le troisième volet: Astéroïde (3318) Blixen, elle évoque la baronne Karen Blixen. « Egalement connue comme Isak Dinesen, elle avait promis son âme au diable, en retour le diable lui avait promis que, tout ce qu’elle vivrait désormais, deviendrait une histoire. Ceci est mon rapport à l’écriture et à la vengeance. C’est l’histoire d’un pacte avec le diable. Une histoire volée au réel pour l’amener au mythe et la purifier. La haine aide à résister, dit Marguerite Duras, mais on ne peut se permettre de se venger que dans la « représentation », en abusant du pouvoir de la poésie à travers la forme tragique. »
Un pacte avec le diable pour avoir le don d’écrire. Comme Karen Blixen, avec laquelle elle partage une trahison amoureuse. Et elle dit à un moment: «Je dois seulement écrire, infligez-moi tout le mal que vous voudrez, moi, je n’ai qu’une seule chose à faire: écrire.» Comme si l’écriture lui donnait une sorte de passeport pour la transcendance et pour l’éternité… Et elle sait bien que la mort accompagne souvent les artistes (suicide de Mishima, alcoolisme suicidaire de Charles Bukowski qu’elle admire beaucoup, nombreuses morts prématurées dues à la dope… 

Après l’entracte, dans les deux autres volets, il y a toujours de belles images dont certaines inspirées de Bob Wilson, de Marcel Duchamp mais aussi par l’actionnisme viennois, entre autres, celui  d’Hermann Nitsch, peintre et artiste autrichien (1938-2022), auteur de performances et rituels provocants avec sang animal et mise en scène du corps humain. Angélica Liddell lacère une vingtaine de sacs de poudre blanche avant de la répandre au sol. Une grande toile couverte de sang viendra les couvrir et une autre aussi blanche, et maculée de rouge, descendra des cintres.
Et dans J’appelle la mort, titre de ce cinquième et dernier volet, le message est clair. Angélica Lidell, incontestablement, n’a rien perdu de son savoir-faire. Elle dirige ici un nombre impressionnant de figurants en alternance qui se succèdent. Mais reste à savoir si elle a encore vraiment des choses à nous dire  à part  ce leitmotiv du genre : pour qui sonne le glas: « Depuis Vudú, c’est une morte qui travaille, qui parle, qui prend congé. Je suis en train de dire adieu. Je travaille comme si j’étais déjà morte, avec cette distance que confère le départ et la conscience de ma mortalité. »

© Luca del Pia

© Luca del Pia

Mais là où ces images moins fortes que certaines de ses textes,  ont un côté parfois esthétisant, comme ces brassées d’œillets (en plastique dommage!) blancs puis rouges, qu’elle aligne en silence et avec lenteur, ensuite qu’elle disperse… Ou un vélo d’enfant tenu à bout de bras par un jeune acteur, ou à la fin, un petit corbillard doré. Alors, comment ne pas être partagé? Cela commence avec des textes d’une belle écriture. Mais ceux, comme nous, qui l’avons  suivie depuis  ses premiers spectacles, ont eu l’impression d’une n ième répétition-variation sur ses thèmes habituels: On s’ennuie? Pas vraiment mais il y a une lassitude devant ces belles images… déjà souvent vues chez elle. Cela dit, elle a signé une remarquable scénographie où, entre autres, un grand rideau bleu en fond de scène signifie sans doute une certaine volonté de pureté qui a toujours été à la base de sa recherche existentielle. 

On peut tenir -nous avons survécu- mais on ressort de là éreinté par le nécessaire et permanent aller et retour quand elle parle -très vite- avec les surtitrages qui passent aussi très vite. Et tout se passe comme si elle n’avait plus tout à fait assez d’énergie pour nous offrir au moins – hors son magasin habituel-  quelques surprises ou quelques véritables chocs! Ici, Angelica Liddell semble parfois ici se faire un peu trop plaisir et on a l’impression qu’elle maîtrise beaucoup mieux l’espace, que le temps…  Un défaut des spectacles influencés par la peinture et la sculpture contemporaines, comme les siens. Bref, ce spectacle -remarquablement bien fait mais sans doute trop sage- gagnerait beaucoup à être resserré mais c’est sûrement hors de question pour elle… Enfin, il n’y a aucun fumigène et elle n’insulte plus les critiques qui ne lui plaisent pas, comme au festival d’Avignon!
Les jeunes gens, pour une fois assez nombreux dans la salle, étaient ravis et ont fait une longue ovation debout à celle qui, après le troisième salut, est revenue seule et, semble-t-il, épuisée. Y aller ou non? Vous êtes prévenus: cela dépend de votre capacité de résistance à ce long, beaucoup trop long exorcisme de la mort… Avant l’entracte, vous aurez vu le meilleur, donc à vous de voir ensuite, si cela vaut le coup de rester. De toute façon, conseil d’ami, n’y emmenez pas votre vieille nounou, même espagnole …

Philippe du Vignal

Jusqu’au 12 avril,  Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris ( VI ème). T. : 01 44 85 40 40.

Le théâtre d’Angélica Liddell est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

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