Moi, Elles, texte et mise en scène de Wang Jing, mis en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat e Wang

Moi, Elles texte et mise en scène de Wang Jing, mise en scène et chorégraphie d’Ata Xong Chun Tat

Wang Jing a quitté la Chine il y a dix-huit ans après la mort de sa mère  et est venue en France, alors qu’elle ne parlait pas un mot de notre langue. Mariée, elle a eu un enfant. Elle a traduit des pièces de Wajdi Mouawad en chinois et  diffuse en Chine les spectacles de Jean Bellorini, Joël Pommerat et les siens. Ici, entre danse et texte, c’est l’histoire de six femmes: une jeune Chinoise (Bao Yelu) essaye de se libérer d’un lourd passé après la mort de sa mère. Une danseuse malienne (Aminata Kane) raconte la vie avec son ami dans un très petit studio à Paris; elle se souvient du visage de sa mère aussi disparue, quand elle avait trois ans.  Sans papiers donc  avec angoisse, elle attend, cachée, la naissance de sa fille.
Et une Iranienne, opposante à l’Ayatollah Khomeini (Alice Kudlak)  évoque sa mère âgée dont la mémoire commence à s’effacer et qui voudrait avoir des nouvelles de ses enfants. Ils ont aussi fui le régime actuel et se sont  aussi  exilés un peu partout dans le monde. La jeune femme a été protégée par sa mère qui a eu sept enfants et qui leur téléphone. Elle a pu, grâce à sa fille, venir en France pour se faire soigner.

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Cette pièce à mi-chemin entre danse et théâtre est une réflexion sur l’identité culturelle avec des textes croisés où on l’aura compris,  le fil rouge est cette relation mère/fille, un leitmotiv qui peut concerner tous les spectateurs. Aucun autre décor qu’une série de chaises en plastique blanches qu’Alice Kudlak, Aminata Kane et Bao Yelu, déplaceront. Elles y sont aussi parfois assises face public ou sur un des côtés de la scène.
Debout, elles racontent des pans de leur histoire personnelle et parlent de leur mère. Bao Yelu, elle, parle des difficultés avec la langue française qu’une jeune Chinoise est arrivée en France et  propose aussi une recette des raviolis chinois -compliquée- mais dont le texte sera distribué à la sortie. Et elles dansent le plus souvent seules, ou ensemble sur une chorégraphie d’d'Ata Wong Chun Tat, accompagnées par la musique d’Uriel Bartélémi: électronique, créée à partir d’un ordinateur, et ethnique avec plusieurs percussions africaines (grand tambourin et cloches de bronze).

Wang Jing réussit à créer une sorte de réflexion sur le lien unique que peut avoir une fille avec sa mère, qu’elle soit disparue depuis longtemps, ou il y a quelques années, ou encore vivante mais âgée et diminuée. A partir de trois destinées, elle arrive aussi, malgré quelques longueurs, à dire l’universel à travers l’intime. « Il n’y a rien de plus universel que l’intime, écrivait Miguel de Unanumo, puisque ce qui est à l’un, est à tous les autres. » Le théâtre et la danse peuvent comme ici, très bien dire, encore cela.  

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 19 au 28 mars au Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XV ème).
T. :  01 56 08 33 88.

Le 12 avril, Friche de la Belle de Mai, Marseille (Bouches-du Rhône); du 28 au 30 avril, Théâtre du Nord, Lille ( Nord).

Du 27 au 29 mai, Théâtre de Dijon (Côte-d’Or) .

Les 12 et 13 juin, L’Anis Gras, Arcueil (Val-de-Marne) et en juin, à Grigny (Essonne).

Le 27 novembre, Centre d’art et de culture de Meudon (Hauts-de-Seine)


Archive pour 31 mars, 2026

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

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 A la Comédie-Française c’était la cinquième réalisation en 2019 de cette metteuse en scène suisse (voir Le Théâtre du Blog).  La Puce à l’oreille n’y avait pas été  montée depuis 79 dans la mis en scène de Jean-Laurent Cochet où Alain Feydeau, petit-fils de l’auteur, jouait le  docteur FinacheDepuis, elle y a été jouée cent-quarante fois et est reprise au Théâtre des Amandiers-Nanterre qui l’héberge à cause de travaux, salle Richelieu. Situations burlesques, quiproquos en chaîne et un formidable personnage de sosie sur lequel est fondée l’intrigue. La Puce à l’oreille est bien construite et son auteur en avait rédigé avec le plus grand soin les didascalies. Il insiste en particulier sur le fonctionnement du mécanisme du double lit tournant qui permet d’évacuer dans une autre chambre d’un hôtel douteux, un couple illégitime. Et il décrit avec soin tous les accessoires et leur disposition, comme l’aurait fait le peintre qu’il aurait sans doute aimé être, et même les déplacements des acteurs  qu’il avait aussi dirigés.

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Lilo Baur a presque ignoré ces didascalies et a bien fait de donner un coup de jeune à la pièce en en situant l’intrigue vers 1960 à la montagne, à Noël dans un beau chalet. Murs en lattes de bois, grand feu dans la cheminée en pierre, canapé vert cru trois places, table basse, fauteuils, téléphone blanc à cadran, horloge-coucou, etc. «J’avais envie, dit-elle, d’un intérieur bourgeois avec une grande baie vitrée à travers laquelle on voit la neige. Un contraste entre le calme à l’extérieur et l’hystérie dans l’appartement. Enfin, Noël est propice aux stimulations du bien-être de l’âme, c’est le moment de l’année où il est question de chaleur et de rapprochement. Cela correspond parfaitement à l’ambiance et à la raison d’être de l’hôtel du Minet-Galant.» Ce même décor se transforme en quelques minutes, en hôtel avec escalier, hall de réception, arbre de Noël et, à cour et à jardin sont  les chambres… Une scénographie réaliste tout à fait remarquable et pleine d’humour, signée Andrew D. Edwards. Comme le sont aussi les jupe longues serrées et comme les costumes trois pièces de bonne coupe mais un peu ternes des années soixante,  signés Agnès Falque.

L’histoire est volontairement compliquée, comme toujours chez Georges Feydeau sauf dans ses dernières petites pièces. Et il a un malin plaisir à rendre inextricables les situations. Loin d’être idiots, ses personnages ont le plus grand mal à les gérer, surtout quand ils s’y sont mis eux-mêmes.   La Puce à l’oreille est fondée sur une une précision mécanique, ce qui n’est pas incompatible avec un comique de répliques souvent sublimes, du genre: «Je t’ai quitté Lucienne Vicard, je te retrouve Lucienne d’Homenidès de Histangua (Pauline Clément), ton nom a pu s’allonger, ton cœur est resté le même. » Et il y a une phrase étonnante d’une «morale délicieuse», quand il fait dire à Raymonde Chandebise ( (Claire de la Rüe du Can) : «Je veux bien encore le tromper, lui. Mais qu’il me trompe, lui ! Ah ! non ! çà, cela me dépasse. » Pas si loin finalement de Marivaux… Et comme lui, excellent  connaisseur de la langue française. Et il ne se prive pas de jouer sur les mots, comme le fera ensuite Sacha Guitry : «L’amour et l’amour propre, ça ne va pas ensemble… Si même il y en un qui s’appelle propre, c’est pour le distinguer de l’autre qui ne l’est pas.”

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Il y a douze personnages! dont Etienne, (Nicolas Lormeau qui joue les pas très malins avec virtuosité). Ce  neveu de Victor-Emmanuel Chandebise  a un grave défaut d’élocution: il prononcer les seules voyelles. Et Antoinette (Morgane Real), la cuisinière de la famille Chandebise a une liaison secrète avec Camille, le neveu (Jordan Rezgui). Bien entendu, malentendus et quiproquos pleuvent et le spectateur est toujours en avance sur la situation: un élément comique qui a fait ses preuves…. Raymonde Chandebise  ouvre «par mégarde, en inspectant son courrier” -tout le comique de Feydeau est déjà là- un paquet envoyé à son mari, un riche  assureur bourgeois, par le directeur de l’hôtel du Minet-Galant à Montretout. C’est une paire de bretelles et Raymonde se persuade alors qu’il la trompe… En effet, comme elle le dit crûment  à son amie d’enfance Lucienne, il n’est pas très en forme au lit ces derniers temps…
Et elle lui demande alors d’écrire une lettre donnant rendez-vous à Victor-Emmanuel dans ce même hôtel pour le piéger. Mais, écrite de la main de Lucienne, cette lettre tombe dans celles de son mari, Carlos de Homenidès de Histangua ( Nicolas Chupin) qui voit rouge. Jaloux, fou de colère, il veut aussitôt provoquer en duel Victor-Emmanuel…

Raymonde va donc essayer de surprendre son mari mais tomber, dans la chambre réservée du minable hôtel sur Raymond Tournel, un vieil ami de son mari (Yoann Gasiorowski). Il la drague depuis longtemps et devient…. très entreprenant! Paniquée, elle appuie alors sur un bouton d’appel mais catastrophe, la paroi du lit tourne  (Tournel/tourne: logique! ) et se retrouve, dans le  texte original de Feydeau, avec Baptistin. En fait ici, de rebondissement en rebondissement, tout va très vite se détraquer dans cet endroit douteux  “où il ne vient que des gens mariés,  comme le prétend Augustin Ferraillon, directeur de l’hôtel (Gilles David). » (…) Et Georges Feydeau lui fait préciser avec humour: «Ils ne le sont que davantage, puisqu’ils le sont chacun de leur côté.»  Il y a là aussi une pittoresque galerie de personnages: le docteur Finache, ami de Victor-Emmanuel et  dragueur impénitent  (Alexandre Pavloff) qui se vante d’y emmener ses nombreuses conquêtes, Antoinette une bonne à tout faire (Morgane Real) mais aussi Olympe, épouse de M. Ferraillon ( Sylvia Bergé ) une  ex-prostituée, M. Rugby, un client anglais original (Birane Ba) … Et Poche, le valet alcoolo (Stéphane Daublin), sosie parfait de M. de Victor-Emmanuel Chandebise Ce qui va semer une suite de quiproquos et une belle pagaille dans ce petit monde qui se connait bien et qui se retrouve là  » par hasard » sur unique décision de l’auteur.

Le sosie, vieux truc théâtral invraisemblable, marche à tous les coups; il  permet aussi  à un acteur de recevoir, cadeau royal, un double rôle où excelle Serge Bagdassarian qui réussit à passer du grand bourgeois au valet d’hôtel minable, avec une remarquable virtuosité. On vous épargnera les méandres de cette intrigue compliquée et burlesque à souhait où les personnages, enfin tous réunis dans le chalet, continueront à se disputer et à s’injurier. Il y verront enfin plus clair quand, à l’extrême fin, ils apprendront que un parfait sosie en la personne de Victor-Emmanuel Chandebise, à qui Augustin Ferraillon vient de botter sérieusement les fesses, puisqu’il le croit son valet… Et la neige tombera sur le couple Chandebise qui s’embrasse….

Côté mise en scène, Lilo Baur a réalisé un spectacle précis où l’acteur est roi. Il y a de nombreux gags faciles…mais bon! Les  treize interprètes et quatre élèves de l’académie de la Comédie-Française ( Lila Pelissier, Diego Andrea, Alessandro Sanna et Sara Valeri) sont tous impeccables et  il y a une   très bonne unité de jeu. La distribution n’est plus la même sauf Serge Bagdassarian mais tous incarnent ces personnages caricaturaux, avec un solide métier. Diction et gestuelle impeccable. Il y avait à la création des scènes pas très au point mais la metteuse en scène a rectifié le tir et réussit à régler – et ce n’est pas facile du tout- le deuxième acte à l’hôtel du Minet Galant. Elle maîtrise aussi très bien le troisième et dernier où les treize personnages se retrouvent dans le chalet. Tout ici est parfaitement rodé et les acteurs semblaient heureux de jouer ensemble à Nanterre, devant un public qui  savourait ce moment exceptionnel. Près de nous, une bande de lycéens riait presque tout le temps, ce qui est toujours bon signe…
Comme le spectacle est lourd, il doit coûter cher et pas sûr qu’il y ait une tournée. Donc  si vous  vous le pouvez, allez vite le voir à Nanterre; par les temps qui courent, faites-vous plaisir, soyez un peu égoïste et allez rire à cette farce qui a plus d’un siècle: les auteurs de  théâtre contemporain ne font pas beaucoup dans le comique et le grand Georges Feydeau reste indéboulonnable. Et ce serait bien que la Comédie-Française revienne de temps en temps à Nanterre…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 10 mai, Théâtre Nanterre-Amandiers-Centre Dramatique National, 7 avenue Pablo Picasso, Nanterre (Hauts-de-Seine). 

A notre place d’Arne Lygre, traduction de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, mise en scène de Stéphane Braunschweig

A notre place d’Arne Lygre, traduction de Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, mise en scène de Stéphane Braunschweig

Le metteur en scène connait très bien l’œuvre du grand dramaturge norvégien Arne Lygre et a réalisé ( voir Le Théâtre du Blog),  Je disparais (2011), Tage unter (Jours souterrains, 2012), Rien de moi (2014). Ici, dans A notre place, nous sommes chez Astrid:  grand lit, canapé et fauteuils blanc crème, murs et sol blancs. Elle a soixante ans ou un peu plus  et va céder à son fils qui en a besoin, la plus grande partie de  sa maison et se réfugiera au sous-sol. Sara, à peu près la cinquantaine est mariée et a un frère plus jeune qu’elle. Elle a rencontré Astrid au cours d’une promenade il y a un mois et devenues très amies, se voient tous les les jours. Et elles parlent de leur amitié parfois récente  mais aussi  d’un fils, d’un père, ou d’un frère, d’une mère déjà âgée, d’un mari … soit une dizaine de personnages que nous ne verrons jamais mais qui sont bien présents.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Eva, la plus jeune, trente-cinq/quarante ans,  les rejoindra un peu plus tard. La rencontre  entre Astrid et Sara a-t-elle été le facteur déclenchant? Mais Eva avoue avoir besoin de prendre un peu de distance avec Astrid avec laquelle elle reste pourtant très intime. Aucun déchirement ni brouille véritable mais comme l’ombre de l’ombre d’une certaine jalousie? Ici, ces femmes affrontent le terrain des non-dits, confidences, besoins inavoués, mots qu’on lâche trop vite… pour les regretter aussitôt. Bref, de tout ce qui fait aussi une amitié, jamais impeccable mais toujours aussi solide malgré les années qui passent. Et Eva arrivera dans ce salon sur un terrain qu’elle sent, à raison ou non, un peu miné par Sara.

 

Dans le second volet, cela se passe au sous-sol  de sa maison où Astrid a trouvé refuge. Elle ira faire une course- vieux truc dramaturgique- Sara et Eva qui se connaissent peu, se retrouveront seules et on ne reverra pas Astrid. Le metteur en scène sait créer un climat fermé qu’aèrent juste quelques notes au piano. Il y a au commencement comme un léger retard à l’allumage dans le texte mais il dirige à la perfection ses trois actrices. Diction et gestuelle remarquables: Chloé Réjon et Cécile Coustillac sont tout de suite crédibles mais mention spéciale à Clotilde Mollet (Astrid) qui avec un jeu d’une grande subtilité, arrive à créer un personnage  moins simple qu’on n’aurait cru. »C’est si fragile, dit Arne Lygre, c’est si difficile de trouver l’adéquation entre ce qu’on veut dire et ce qui parvient à l’autre. Ce que l’autre peut en comprendre. » Mais pourquoi dans cette petite salle, Stéphane Braunschwseig -il a sûrement ses raisons- utilise-t-il des micros H.F. qui uniformisent les voix? Seul bémol à cet impeccable spectacle que le public savoure en deux heures, dans un silence aussi rare  qu’impressionnant… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 avril, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte- Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

 

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