Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes, version scénique et mise en scène Sylvain Maurice

C’est vraiment cela, le théâtre: faire parler les vivants, faire vivre les morts. La littérature aussi et on ne s’étonnera pas que Roland Barthes (1915-1980) mène un dialogue familier avec Blaise Pascal (1623-1662). Mais ici, il ne s’agit pas encore d’écriture. S’il a beaucoup écrit, et avec amour, sur Gustave Flaubert, Marcel Proust, Honoré de Balzac (S/Z, d’après la nouvelle: Sarrasine), il parlait et improvisait ses leçons (aussi «préparées», que son roman était programmé), devant son public. Difficile d’enseigner réellement en lisant un texte pré-écrit. Et ces paroles ont été notées, enregistrées, transcrites, choisies puis montées pour arriver à cette très savoureuse version scénique. Au fond, c’était aussi le sortir des tragédies antiques parvenues jusqu’à nous.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

«Au milieu du chemin de ma vie, ayant quitté le chemin droit, je me suis retrouvé dans une forêt obscure.»: le premier vers de La Divine Comédie de Dante pose l’enjeu et les repères du Projet Barthes. Ce milieu de la vie est un moment de bascule: la «vita nova ». Et peu importent la date et l’âge. Lui, le narrateur, Roland Barthes, pour le premier jour du reste de son existence, imagine la préparation d’un roman. Tourner le dos à ce qu’on attend de lui : encore des Mythologies, encore Sur Racine ! Refaire ce qu’il a déjà fait ! Non, quitter la critique, même «nouvelle », pour œuvrer dans un nouveau métier. Il parle de son projet en observateur (on ne se défait pas si facilement de la position du critique) et presque en termes de sciences expérimentales : «Je vais faire comme si j’allais écrire un roman. » «Je postule un roman.». « Pourquoi j’écris ? Parce que j’ai lu. »

Il nous éclairera ensuite avec quelques métaphores féminines : en ce temps-là, nous portions des bas qui «filaient» parfois. Roland Barthes décrit le geste que nous faisions:  bloquer la maille avec un peu de salive mise au bout de l’index: «Ecrire, c’est ça, poser un doigt pour immobiliser l’imaginaire, pour arrêter son hémorragie. »Il lui est aussi tenté de rêver, comme futur romancier, à la place qu’occupe une couturière en chambre  qui  va de maison en maison, au cœur des secrets et des corps, mais surtout qui « prépare  » une robe : choisir le tissu, couper, bâtir, retoucher éventuellement… Comme il souhaite « préparer un roman ». Et, à la cuisine, nous avons encore l’image qui s’impose: la sensation jubilatoire de la mayonnaise qui «prend ». Moment décisif, révélation inattendue, coup de foudre… Par exemple, sur le nom qui créée le personnage et entraîne le roman à sa suite (devinez ? Pour Flaubert, il s’agit tout simplement de Madame Bovary).

Mais assez dévoilé, bien qu’on ait du mal à y résister. L’auteur répond, de bonne volonté, à la question inévitable sur les conditions (et manies) de l’écriture : paix totale et moyens pour l’obtenir (ce ne sont pas les mêmes pour Gustave Flaubert ou  pour Marcel Proust), structure (qui n’est pas l’ordre, attention !) de la table de travail et de ses outils… Vincent Dissez prend en charge ces questions et réponses. La situation à jouer est directe: une leçon publique, comme au théâtre. Un minimum d’accessoires, et les fameux outils nécessaires, cela suffit et lui laisse toute latitude pour obéir au seul véritable impératif : faire naître à son tour, grâce à la voix et au geste, cette parole captée, passée par l’écrit et rendue à l’oralité, qui nous ouvrent les portes de la littérature.
Compliqué? Non. Un chemin partagé de la création littéraire. Vincent Dissez donne sa musique particulière, limpide, à ce texte; on y est, sur le vif, sans la solennité du Collège de France, sans la tentation de l’imitation et on est d’autant plus, dans le vrai. Il offre leur juste espace aux concepts sensibles de Roland Barthes et mieux, il les prépare. Et, comme Roland Barthes prépare son roman (qui ne sera pas d’actualité), il les éclaire. Le tout, avec grâce et humour. En toute simplicité, il fait honneur à l’intelligence et à la sensibilité du public. C’est cela, le charme, et notre bonheur à nous. Donc, un spectacle à ne pas manquer.

Christine Friedel

Jusqu’à 21mars, L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis).  T. : 01 43 62 71 20.

La Préparation du roman, cours au Collège de France, ( 780 pages ) éditions du Seuil (2015 ) .

 

 


Archive pour mars, 2026

Joanna Paleczka, magicienne

Joanna Paleczka, magicienne 

En octobre 2017, elle avait huit ans et a assisté à un spectacle de magie de cartes donné à son école. Revenue à la maison, elle a essayé d’en reproduire les tours mais sans succès… Quelques semaines plus tard, comme plusieurs de ses camarades, elle a voulu apprendre et est ainsi née a passion. Elle d’abord cherché des informations sur Internet et a ensuite assisté à des conférences, à lire des livres. Puis elle  participé à des compétitions internationales. « Cela et les retours et conseils de magiciens du monde entier, mon adhésion à la Magischer Zirkel von Deutschland, mes études à la Henry Evans Magic Academy et ma collaboration avec Maga Caro. Puis  le séjour d’immersion  organisé par La Gran Escuela de Magia Ana Tamariz à Madrido où j’ai rencontré le Maestro Juan Tamariz, m’ont beaucoup apporté. Et j’ai bénéficié une bourse offerte par la Fondation Santander Bank Poland. Mais en Pologne, il y a peu de jeunes magiciens et, pour de nombreux événements, il faut avoir plus de dix-huit ans… les jeunes passionnés ne sont en général pas assez soutenus, ce qui est problématique. »

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Spécialisée en magie rapprochée, notamment celle des cartes, elle travaille avec humour dans les congrès d’affaires, célébrations, expositions, salons professionnels, animations de rue, inaugurations… Son dernier numéro La Pensée intrusive lui a valu les deuxièmes prix l’an passé en cartomagie aux Championnats de France F.F.M, et à celui d’Allemagne, catégorie jeunes. Et au championnat  en magie rapprochée, d’Italie. Elle a enfin remporté un Prix spécial au Joker magic day à Budapest. « Je travaille, dit-elle, à un nouveau spectacle. Il mêlera le style de mes précédents et de nouveaux éléments. J’en prépare aussi un en soixante minutes que j’aimerais présenter à l’international. Je prévois enfin de publier un livre d’ici  2028. »

De nombreux magiciens l’ont inspirée dans son parcours: entre autres, Juan Tamariz, Henry Evans, Roberto Giobbi,  Bébel, Denis Behr, Pit Hartling, Karl Hein, Edward Marlo,  René Lavand, Dai Vernon, Erdnase…. Elle est attirée par des  artistes qui veulent transmettre un message. Elle pratique surtout celle des cartes mais en apprécie la magie comique et la manipulation. Et elle a été influencée par celles et ceux qui pratiquent la magie rapprochée, et celle des cartes: espagnole, latine et allemande. Et, en général, par les livres de psychologie, l’humour, les comédies polonaises, sa vie et sa famille.
Quels conseils donnerait-elle aux débutants? « Lisez beaucoup. Demandez des avis et mettez-les en pratique. Apprenez à bien connaître les règles mais appliquez-les à votre façon. Pensez la magie, et entraînez-vous  souvent. N’achetez pas d’accessoires inutiles, ou à la mode. Rencontrez d’autres collègues mais ne les copiez jamais. Comme les temps changent, nous devons créer de nouveaux tours, sans jamais oublier les maîtres du passé. Je crois que notre art a un bel avenir. De nombreux jeunes auront une influence considérable et nous devons les soutenir. Langage universel, la magie a le pouvoir de rassembler les gens du monde entier et nous devons en être conscients. »Et à part cela, que fait Joanna Paleczka? « Je lis beaucoup, j’étudie la psychologie, apprends des langues et commence aussi à écrire des livres. Je voyage aussi à l’étranger. »

Sébastien Bazou

Interview réalisée à Dijon, le 15 mars.

https://joannapaleczka.com/

 

Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

Requiem pour les vivants, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

 C’est une reprise du spectacle créé  il y a deux ans à la Scène Nationale de Bayonne (voir Le Théâtre du Blog).  Vivre intensément, prendre son envol, plonger dans l’infini de la mer, s’approcher de l’infini de la mort, c’est le jeu de ces garçons et filles qui se lancent le même défi : sauter des falaises marseillaises – fatales, aussi, à des générations de grimpeurs -. Ce jour-là, le saut de douze mètres ! Jonas l’a fait,dans un élan magnifique, il a pris sa part de l’air et de la mer, mais un rocher qui affleurait, l’a tué. Qui était avec lui ? Comment en parler ? Comment le dire à sa mère ?

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Delphine Hecquet invite sur scène une bande de jeunes dansant, chantant en un perpétuel mouvement de vagues successives, flux et reflux… Une belle façon de donner une présence à la mer, par-delà les images. Les vagues seront aussi celles de la formation du groupe : mouvements d’inclusion/exclusion : y entrer, ou en sortir… Même si parfois, on en reste à l’exercice, cela crée une vraie vitalité, inséparable du lyrisme. Il s’agit bien d’un Requiem, pour le repos des âmes – celles des vivants-  porté par le contre-ténor Léo-Antonin Lutinier (en alternance avec Florent Baffi) et les beaux chœurs a capella sous la direction de Jérémie Poirier-Quinot. Musique et images projetées au lointain  rythment le récit et construisent la montée de l’exploit et de la chute. Le théâtre trouve ici sa place avec la question : « comment le dire  à la mère ? » Face à Marie Bunel, sobre et grave, qui  ancre » le jeu, le groupe fait les tentatives répétées et maladroites pour lui annoncer la nouvelle. Delphine Hecquet met en scène concrètement l’indicible et la culpabilité.  Dans une scénographie de
Matthieu Sampeur et Loïse Beauseigneur, centrée sur l’essentiel et efficace.

Il y a sur le plateau, l’espace nécessaire aux évolutions du groupe  et, au pied de l’écran, la maison tout en hauteur  avec baie vitrée, de la mère, ne laisse pas de place à la triche. Les lumières éteintes, ces jeunes infatigables vont y  grimper… Impressionnant! Ils font – sans façon (mais bien réceptionnés derrière) , le geste jouissif et dangereux qu’est sauter.
Delphine Hecquet aurait pu nous épargner un prologue délibérément prosaïque, avec clin d’œil au public qui n’était pas nécessaire. Mais ensuite cela marche et, comme on dit d’une peinture , cela nous parle.  Et la metteuse en scène mène son projet avec une belle énergie et raconte le moment tragique d’un groupe, sans jamais céder à l’esthétisme et sans se laisser enfermer par une chorégraphie ou par des images.

 Christine Friedel

 Jusqu’au 12 avril Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36

 Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal, éditions Verticales (2008).

 

 

Il m’arrive une drôle d’histoire…

Il m’arrive une drôle d’histoire…

 

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Je reçois une très belle lettre, émouvante même, d’une jeune femme qui me raconte à quel point notre Théâtre de l’Unité au Centre d’Art et de Plaisanterie-Scène nationale de Montbéliard (Doubs) que nous avons dirigé pendant neuf ans, lui avait ouvert  les yeux sur le monde. Et elle ajoutait y avoir découvert l’importance de l’Art. Les mots sont sincères et tout est documenté. Cela fait toujours plaisir de recevoir une lettre pareille. Mais où cela me pose problème, son autrice est Géraldine Grangier, députée du Rassemblement National ! Jamais en un demi-siècle de travail, un ou une député nous a écrit une lettre de ce style, soulignant notre importance dans le paysage théâtral. Est-ce une manœuvre? Est-ce le baiser du démon? Est-ce un piège?

 Bizarre: il m’était arrivé d’être assis à côté de la même très sympathique Géraldine Grangier à une conférence d’Edwy Plenel à Nommay (pays de Montbéliard.) Nous avions  échangé quelques paroles: A cette époque, j’étais accompagné de Titania, mon adorable berger australien que je pleure encore tous les jours. Je me suis mis à  parler à cette femme; en principe, les gens de gauche se connaissent tous, par chez nous. Et moi, très naïf, je lui demande: « Vous exercez quel métier? – Je suis votre députée. -Pas possible! Vous êtes alors du R.N., ce parti raciste, néo-nazi, anti-arabe, anti-migrants etc. -Comme vous y allez, me dit-elle…
 Et là, après m’avoir dit qu’elle adorait le patron de Médiapart, elle voulut alors de poser une question. Mais toute la salle l’empêche de parler en chantant L’Internationale. Bon, c’est une conception de la démocratie… A la sortie, Jean Cadet, le président de notre Théâtre de l’Unité, un ex du P.C.  et de la C.G.T. m’apostrophe: « Tu ne savais pas à qui tu parlais ? »
 Mais oui, Jean, je le savais, mais n’a-t-on pas le droit d’échanger quelques idées, avec des gens différents et essayer de savoir si nous avons seulement des divergences.  A force de se parler entre nous, on se dessèche.
 Je suis troublé, il s’est passé ce qui s’est passé, nous avons jeté  pendant vingt ans le  Front National aux gémonies et pendant ce temps-là, de nombreux électeurs communistes ont viré de bord et sont passés au Front National, devenu Rassemblement National. Je dois avouer quand j’écoute des orateurs à la radio, je les  trouve intéressants… Mais soudain, paf! j’apprends qu’il y en un justement qui est un R.N.! Le problème: La France Insoumise,  le Parti Communiste et le Rassemblement National sont d’accord sur de nombreux sujets.
 
Des casseroles, on en a tous. Les Communistes ont derrière eux le stalinisme avec ses camps sibériens et des exécutions par centaines, le Rassemblement National a un passé flou et des origines peu reluisantes lors de la seconde guerre mondiale et ensuite de nombreux dérapages. J’ai fait partie pendant quelques années du Conseil de développement du Pays de Montbéliard… Nous étions une assemblée de citoyens disparates, sans savoir exactement qui votait quoi, mais nous avions tous le souci de l’attractivité de notre agglomération. C’était ce qui nous unissait. Et nous avancions, nous avions des idées et nous parlions avec respect. Je rêve donc d’une Assemblée Nationale où les députés abandonneraient casaques et  drapeaux au vestiaire et où ils  pourraient se parler sans s’invectiver, vingt quatre heures sur vingt-quatre.
 J’ai bien aimé bien une confrontation de Daniel Cohn-Bendit avec Luc Ferry, un échange d’argumentations sans injure. J’ai la naïveté de croire que nous ne sommes pas condamnés à être figés dans un même système d’idées, que nous pouvons bouger. J’ai donc pris ma plume et essayé de montrer à Géraldine Grangier, toute la richesse du pays de Montbéliard avec ses cent-neuf nationalités. Nous n’irons peut-être pas très loin dans le dialogue, mais j’en suis persuadé: il faut se parler. Je me souviens de la parole d’un rabbin au mariage d’un neveu. Il avait alors expliqué au jeune couple quelle était la règle de toutes les règles: se parler.
Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs)
 

 

J’ai tué Emma S. d’Emma Santos, mise en scène de Mathilde Waeber

J’ai tué Emma S. d’Emma Santos, mise en scène de Mathilde Waeber

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Emma Santos (1943-1983) avait quinze ans quand elle a vécu avec un peintre qui en avait dix de plus. Institutrice suppléante, elle subira des avortements répétés -et clandestins à l’époque- et aura une santé psychique en berne après une séparation… Hospitalisée à l’institut Marcel Rivière, elle finira par se suicider à trente-neuf ans.
Elle a écrit L’Illulogicienne en 71. Le manuscrit, refusé par une vingtaine d’éditeurs! paraîtra chez Flammarion la même année.  Mais elle se fait surtout connaître avec La Malcastrée, édité en deux ans plus tard et à nouveau par les Editions des femmes en 76.  Ecrivaine reconnue, elle a été depuis assez oubliée…  

La performance, très en vogue il y a quarante ans, semble renaître régulièrement de ses cendres. Et cette semaine, il y a en a eu deux spectacles qui en étaient proches, avec, à chaque fois, deux interprètes féminines. Au Théâtre  Mouffetard, l’une peintre et marionnettiste, et l’autre, performeuse ( voir Le Théâtre du Blog) Et, dans la petite salle Christian Bérard de l’Athénée, Pauline Haudepin, actrice et Mathilde Waeber, performeuse et metteuse en scène qui a découvert Emma Santos grâce à l’adaptation des textes qu’en avait faite le grand metteur en scène Claude Régy. Il avait dirigé l’écrivaine qui les avait interprétés, trois ans avant sa mort dans une petite salle au Théâtre de la Gaîté-Lyrique à Paris. Mais nous ne l’avions pas vue…
Mathilde Waeber reprend ici des extraits de La Malcastrée, puis de J’ai tué Emma S. pour créer un spectacle entre performance et théâtre. Thème: la maladie de l’écrivaine qui avait interrogé la violence de l’institution psychiatrique dans ses huit livres où elle raconte en phrases incisives, internements successifs, électrochocs et médicaments hallucinogènes qui eux, au moins, l’apaisaient.   
Et c’est aussi horrible, qu’accablant: « J’entre dans un quelconque hôpital pour un contrôle médical et je n’en sors plus. Je me fais traiter de rebelle, dérangeante hostile, sans manière, asociale… Je me retrouve assommée, droguée par les psychiatres. Je résiste. Je tiens bon. Je décide de ne pas me laisser avoir. Ils vont quand même pas me faire perdre la tête, non ? » ( …)  A l’hôpital, c’était une grande salle de soixante lits alignés, séparés par une table en fer blanc sur laquelle on pose le crachoir. Au pied du lit, le bassin et la bouteille d’urine. Au fond de la salle, deux lavabos sans rideau et la porte des w.c. à demi-défoncée. La chasse d’eau cassée depuis six mois, paraît-il. On a brisé une vitre pour laisser s’échapper les odeurs. Une sorte de salle d’attente. un centre de tri. »

(…) L’immobilisme, le silence me pèsent tant. On croirait que l’asile c’est une maison pour agités. On se trompe. C’est rigide, fixé, réglementé par les médicaments. On répète tous les jours les mêmes gestes. L’inertie recouvre tout d’un voile blanc. On dort même debout, sur sa chaise. On n’existe plus. Ça commence le matin avec le bruit du chariot dans le couloir pour les soins, le petit déjeuner, les soins et encore le dîner et les soins. Jour et nuit enfermée dans cette chambre que je connais par cœur. Le seul décor, c’est le mur derrière les barreaux de la fenêtre. On n’a même pas planté un bout de vert pour évader les yeux. »
« La folie, ça commence par une jeune femme fraîchement sortie de l’Université dans sa blouse blanche nette neuve. Un peu hystérique quand même avec ses ongles rongés au-delà du «normal». Elle crie zigzaguant entre les lits : vite, vite mon Dieu, aujourd’hui il y a présentation des malades au grand patron… je n’ai pas le temps… plus tard, plus tard… Le grand patron.J ’ai envie de me lever et de crier plus fort : mais on souffre nous. Votre grand patron, il peut toujours attendre… On n’est pas des marionnettes, des joujoux à médecin. Regardez-nous un peu, Madame. Ayez honte, Madame, on est des gens. On souffre. Ne jouez pas avec nous… »

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Sur le plateau nu, une paroi couverte de terre brune humide que la metteuse en scène -pantalon et marcel noirs- griffera lentement sans  un mot, puis elle en détachera des fragments qu’elle mettra dans un baquet.

Pas loin d’Untitled green on blue (1968) une œuvre du peintre Marc Rothko  dont elle dit s’être inspirée.  Sans doute aussi pour rappeler les plaques de métal couvertes de pâte qu’Emma Santos réalisait à la fin de sa courte vie. Et la gestuelle est souvent impressionnante. Pauline Haudepin, elle, dans la salle, commence à dire ce texte d’Emma Santo qui écrivait, pensait mais au ralenti, bourrée de Valium, dans une cellule où le temps n’existait plus et où elle n’avait pas de nouvelles du dehors: « Ni heureuse ni malheureuse, je n’ai plus la force de me révolter. » Dans la seconde partie, il y aura aussi quelques photos projetés dont celle d’Emma Santos.
Pendant que Mathilde Waeber commence à réaliser ce bas-relief non figuratif et recommencé à chaque représentation, la jeune actrice monte sur scène. Sympathique, Pauline Haudepin a un belle présence mais sa diction n’est pas toujours impeccable. Alors que ce genre de texte intime exige une parole ciselée…  Là, côté direction d’actrice, il y encore du travail. Et dans un salle aussi petite, le micro H. F.  n’apporte rien, quoi qu’en pense la metteuse en scène. C’est un leurre actuel de plus en plus fréquent et ce genre de béquille n’a jamais corrigé une élocution approximative, ni créé une plus grande intériorité.
Michel Maurer, remarquable ingénieur du son de Wajdi Mouawad, a dit récemment dans Le Figaro: « Nous avons toujours un objet sur, ou dans l’oreille, nous écoutons des choses en permanence. Le pouvoir discriminateur de l’oreille est atteint. Elle perd cette notion naturelle et ludique de l’écoute. On s’isole. Nous sommes dans un rapport de bruit ambiant. Nous nous habituons à un univers sonore, mais qui n’est plus réel. Nous ne sommes plus libres de notre écoute. »
Et, quelles que soient la qualité du micro et la compétence de l’ingénieur du son, rien à faire: il y a toujours une certaine distance et une sécheresse dans la voix ainsi amplifiée. Et, comme les metteurs en scène adorent souvent mettre à un très haut niveau sonore (plus de cent décibels, de musiques et/ou vidéos, c’est bien pratique pour faire entendre les interprètes. Mais, comme disait Mark Twain, les faits sont têtus: le théâtre y perd souvent son âme…
« Si la représentation a un but, la metteuse en scène, c’est de créer la possibilité  d’un espace et d’un temps où chacun puisse librement penser et sentir la réalité  de la folie, la façon dont elle se heurte contre celle de la société. » C’est une entreprise difficile et cette performance-théâtre avec l’image d’une œuvre plastique en train d’être réalisée sous nos yeux et la parole d’une écrivaine, a un peu de mal à prendre son envol. Mais il y a de très bons moments. On aimerait pourtant ressentir mieux chez cette jeune actrice « l’ordre apparent et le désordre intérieur » et toute la violence exercée par l’institution psychiatrique que ressent Emma Santos à l’époque où elle était internée…

Au milieu, entre les deux textes, il y aussi quelques phrases de Mathilde Waeber, projetées sur ce tableau de terre où elle indique qu’elle est la performeuse et metteuse en scène de  J’ai tué Emma S., et que son actrice, elle aussi, est metteuse en scène. Curieux! Peut-être histoire de montrer qu’elle se situe bien dans une performance, à mi-chemin entre arts plastiques et théâtre… Après tout, pourquoi pas? Une occasion, en tout cas, d’aller entendre la parole singulière de cette écrivaine méconnue et ce spectacle a les atouts pour aller plus loin.  Et le théâtre actuel a besoin de ce genre d’expériences. Mais attention, tout se mérite: il faut monter quatre étages pour atteindre la salle Christian Bérard, alors évitez d’emmener votre grand-mère âgée. Donc, à suivre… Dans quelques jours, notre ami Jean-François Rabain, psychiatre, nous donnera son point de vue.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 mars, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19. 

Aux Editions des femmes-Antoinette Fouque: Le Théâtre (77) La Loméchuse (78), Effraction au réel, (2020), La Malcastrée (2021) (1ère éd. 76), J’ai tué Emma S., 2023 broché (76) La Punition d’Arles (2025), Itinéraire psychiatrique ( 2025 )
Et L’Illulogicienne, Flammarion (71) La Punition d’Arles, Stock, (75, rééd. 2001), Le Mensonge-Chronique des années de crise, éditions Encres, Écris et tais-toi, Stock (78, rééd. 2001)

 

Faire le beau, conception et mise en scène de Bérangère Vantusso

Faire le beau, écriture et dramaturgie de Nicolas Doutey, conception et mise en scène de Bérangère Vantusso

 « Dans le temps qu’il se croyait méprisé de Mathilde, écrivait, Stendhal, dans Le  Rouge et le noir, Julien était devenu l’un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce ; une fois sa toilette arrangée, il n’y songeait plus. «  Eh! Bien, oui : l’habit fait le moine. Enfin, plus ou moins. Le spectacle a été écrit à partir d’improvisations de la Jeune Troupe en Région Centre-Val de Loire, du Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours et y a été créé. Il explore in vivo, expérimente (ou dissèque, mais heureusement, on reste dans le vivant !) nos rapports avec le vêtement.
S’habille-t-on pour être vu, ou passer inaperçu ? Comment avoir la « bonne tenue » pour un événement dont on ne sait pas grand-chose à l’avance? Autrement dit, comment se concilier le regard des autres? Comment se garantir de leur possible jugement négatif? Mais aussi, comment être soi-même? En uniforme, tenue de sport, robe de soirée, vais-je prononcer les mêmes mots et avec la même voix ? On dit que le vêtement dévoile la personnalité. Mais, si je veux me cacher?  Adopter une tenue neutre, invisible ? Mais alors, tout le monde voit qu’on veut se cacher…

 Mais le vêtement, c’est aussi et d’abord, l’Histoire. Parenthèse : les collectionneurs de vêtements anciens trouvent parfois des merveilles dans les malles des châteaux.  Et les musées du costume les exposent. Mais des costumes populaires (mis à part ceux de fête), point. Et pour cause : chacun avait le strict nécessaire, usé jusqu’à la corde, puis jeté. Revenons à l’Histoire. Le pantalon a fait triompher les « sans-culotte » (plus que modérés !)  constituant la bourgeoisie. L’aisance qu’il donne au mouvement a affermi la domination masculine sur des femmes empêtrées dans leurs jupons…
Puis George Sand (on célébrera en juin le cent-cinquantième anniversaire de sa mort) l’impose scandaleusement, alors qu’il était interdit aux femmes par décret du 17 novembre 1800. Aboli le 13 janvier 2013, il avait été sans doute oublié et nous l’avions aboli
de facto (mais non sans luttes) et depuis longtemps. Mais nous aurons eu, auparavant, un savoureux rappel des formes vestimentaires imposées aux femmes, avec l’idée derrière la tête -masculine- que le costume doit souligner leurs «appâts » : taille  encore affinée par le corset, seins remontés, fessier à la fois caché et exagéré par les vertugadins ou autres «faux-culs»… La Femme, quoi.

© Ivan Boccara

© Ivan Boccara

« L’habit est un fait social total, dit Bérangère Vantusso. Simultanément artistique, économico-politique et sociologique, il touche directement à l’expression de l’identité sociale. » N’espérez pas qu’on vous raconte le spectacle: le plus simple est d’aller le voir. Félix Armard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillières, Luka Mavaetau et Tatiana Paris qui mixe et joue de la guitare, de la basse en direct, se met en quelque sorte à notre disposition en (presque) inépuisables Fregoli, pour une série d’expériences et démonstrations virtuoses, drôles et parfaitement scientifiques de ce qui se joue dans notre façon de nous habiller. On doit à Sara Bartesaghi, assistée de Marion Montel, Odile Cretault et Cathie Hirigoyen, l’invention et la fabrication de ces costumes à transformation, presque animés d’une vie propre, magique, au service des acteurs et du propos. Cerise Guyon a inventé ce qui est plus qu’une scénographie: une machine à jouer, avec un alignement sinueux de housses où l’on peut se cacher, faire apparaître des éléments de costumes ; bref, un outil sans cesse au travail. On le sait, le théâtre est un art du collectif et il faudrait aussi nommer nombre de personnes qui ont travaillé à cette réalisation. Merci à eux.

On aura pris grand plaisir à ce spectacle  (il est toujours joyeux de parler chiffons) qui nous emmène, mine de rien, sur des chemins de pensée sur la société, sur ce que nous sommes. On entendra la voix de Pierre Bourdieu, interrogé à propos de son livre La Distinction et on s’entendra soi-même chercher à se distinguer, tout en suivant les modes… et son mode de vie. Jusqu’à s’y perdre? Le spectacle pose la question avec humour et virtuosité. Faire le beau est vraiment un beau travail, fait main et bien dans sa tête.

Christine Friedel

 Jusqu’au 20 mars, Théâtre Public de Montreuil (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 70 48 90.

Du 8 au 10 avrilComédie de Béthune-Centre Dramatique National Nord-Pas de Calais.

 

 

 

 

Santa Park, conception, texte et mis en scène d’Ambre Kahan (à partir de huit ans)

Santa Park , conception, texte et mis en scène d’Ambre Kahan (à partir de huit ans)

Cela se passe dans une forêt brumeuse avec côté jardin, l’enseigne lumineuse d’un « Santa Park » et, côté cour, une petite et merveilleuse  maison ronde avec une fenêtre toute de guingois,  qu’on voit d’abord depuis l’extérieur. Puis le toit et les murs s’ouvriront pour laisser apparaître une habitation avec lit pliant aux pieds zigzag en bois et remplie d’objets précieux comme on en voit chez les brocanteurs- ne valant rien en valeur d’usage mais vendus très chers (le prix de l’étrangeté poétique..)  et dans le fond, un grand réfrigérateur blanc et pansu des années cinquante. Vous savez, ceux devenus culte -parois épaisses et consommant peu d’électricité-  de la marque Frigidaire.  Ici, vers la fin, en sortira un vampire. Une scénographie réussie de Jean-Luc Malavasi à laquelle Santa Park doit beaucoup…

 

© Christophe Raynau de Lage

© Christophe Raynau de Lage

Ambre Kahan a créé à Lyon son premier spectacle pour  enfants; après une quarantaine de représentations, il arrive à Paris très bien rodé. Les acteurs -masqués- font ici un travail solide et d’une grande précision. Il y a ici, en slip blanc et chapeau rouge cylindrique un certain  Gardien. Dans le coma après un accident, il erre, inquiet pour les enfants qu’il a laissés dans sa maison.
Il y a aussi le jeune
Arthur, son cousin pas très courageux et sa cousine capricieuse, Hécate, qui a le nom de la déesse grecque, celle de la nouvelle lune (ou lune noire), symbolisant la mort.  Cette jeune fille capricieuse (Elise Martin) ira jouer au ballon avec la tête de son frère. Il y aussi Arthur et un gros fantôme tout blanc impressionnant avec de gros yeux d’un rouge lumineux. Et Pépé, une sorte de chauve-souris aux ailes très noires, montée sur deux pattes.
Vers la fin, ils jouent à un jeu curieux : se couper la tête et il y a du sang sur une toile blanche et ils parlent – beaucoup trop- sur fond d’angoisse et absurdité : maladie, hôpital, coma… et le public attrape des mots comme: 
Playmobil, Margaret Thatcher, intermittent du spectacle... sans trop comprendre le sens du texte. Si on a bien compris, il y a ici comme un passage de relais: les enfants ne pourront le rester longtemps et devront accepter d’être adultes. Avec un nouveau corps, un nouveau langage et de nouvelles relations entre eux. Il leur faudra accepter qu’« apprendre est tout ce dont vous avez besoin. » Ainsi, va la vie et malheureusement, aucun moyen de faire autrement. Tout cela assez angoissant (enfin juste la doe qu’il faut pour des enfants…)

© Ch. Raynaud de Lage

© Ch. Raynaud de Lage

En fait, le spectacle -trop long: une heure trente- tient beaucoup à la très grande qualité d’un univers sonore impressionnant: grondement d’un orage avec éclairs, bruit de la pluie, et celui fabuleux d’un train qui passe deux fois dans la nuit. Et à toute une série d’images proches de l’univers visuel de B.D. Comme, entre autres, la lumière des fenêtres des wagons qui défilent, ou, en fond de scène, la forêt de hauts sapins, les objets mystérieux de la petite maison, le gros fantôme blanc… Mais on ne voit pas bien la relation qui existe avec ce Santa Park qui semble abandonné et dont l’enseigne lumineuse changera plusieurs fois de couleur. Dans le coma après un accident, l’âme de Gardien erre, inquiète pour les enfants qu’il a laissés seuls dans sa maison.

Mais Ambre Kahan aurait pu nous épargner la série de poncifs actuels: les très faciles fumigènes à gogo (dont les enfants comme les adultes n’ont guère besoin de respirer le glycol), lumières stroboscopiques, et rouges quand cela va mal, tubes fluo clignotants, voix par moments amplifiées… Et elle maîtrise mal son projet: concilier un tissu narratif inspiré de films d’horreur, celui justement qui fait la matière d’un conte pour enfants où on joue à se faire peur- et un dialogue véritablement théâtral. Même si, encore une fois, Hicham Boutahar, George Cizeron, Élise Martin et Tristan Rothhutf font un travail remarquable de précision, et que nombre d’images sont d’une grande beauté, ce Santa Park, réflexion sur la mort destinée aux enfants  mais dont la fable reste assez confuse, ne nous a pas vraiment séduit…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 mars, Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses,  31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.

Dracula,(Lucy’s Dream), d’après Bram Stoker, mise en scène d’Yngvild Aspeli, composition musicale d’Ane Marthe Sørlien Holen

Dracula, (Lucy’s Dream), d’après Bram Stoker, mise en scène d’Yngvild Aspeli, composition musicale d’Ane Marthe Sørlien Holen (à partir de quatorze ans)


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L’Irlandais Bram Stoker (1897) a écrit son célèbre roman à base de journaux intimes, lettres, articles de presse,  documents… avec des personnages comme le comte Draculavampire professionnel,  Abraham Van Helsing, chasseur de vampires, Jonathan Harker, clerc de notaire  envoyé en Transylvanie pour conclure une affaire immobilière avec le comte Dracula. Retenu prisonnier dans son château vide et témoin de phénomènes surnaturels, Jonathan pense qu’il est une créature démoniaque.
Il veut en effet  le livrer à trois femmes-vampires mais une fois qu’il est parti pour l’Angleterre. Jonathan réussit à s’évader du château. Pendant ce temps, Dracula voyage jusqu’en Angleterre à bord du navire Demeter dont il éliminera l’équipage et attaquera alors Lucy Westenra, la  meilleure amie de Mina Murray, la fiancée somnanbule de Jonathan Harker et il l’attire dans un cimetière. Le médecin Abraham Van Helsing comprend alors qu’elle est victime d’un vampire.
Adapté de nombreuses fois en B.D. et au cinéma avec deux cent films! où Dracula tient le rôle principal mais rarement au théâtre.  Il y a eu q
uelques comédies musicales aux Etats-Unis, au Québec et en France, avec Dracula l’amour plus fort que la mort, réalisée par Kamel Ouali en  2011.

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Yngvild Aspeli reprend ce Dracula qu’elle avait créé il y a quelques années et où elle s’inspire très librement et assez loin du roman, tout en conservant le climat et privilégiant le personnage de Lucy, victime du comte Dracula. C’est une variation avec un arrière-fond érotique, sur la lutte que mène Lucy contres ses démons personnels qui vont la détruire.  Scène nue et noire, très peu éclairée où cinq acteurs-manipulateurs:Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova et Kyra Vandenenden font vivre tous ensemble et à tour de rôle ce Dracula, comte maléfique et cette jeune femme-marionnette aussi grande et aussi vraie que nature, avec des images fabuleuses de poésie. Il y a aussi en projection vidéo, des oiseaux noirs ou des chauve-souris. On a parfois du mal  à tout saisir mais c’est sans importance.

Aucun effort à faire pour se laisser embarquer dans cette aventure psychique la nuit entre Eros et Thanatos. Yngvild Aspeli maîtrise admirablement l’espace, le temps, la lumière, le jeu masqué et la manipulation des marionnettes. Il y a bien sûr, en amont, un travail magistral de fabrication  réalisé par elle-même et Manon Dublanc, Pascale Blaison, Elise Nicod, Sébastien Puech, Delphine Cerf. Et la scénographie Elisabeth Holager est exemplaire de sobriété et d’efficacité. Ce spectacle très fluide (une heure) est aussi fascinant qu’émouvant.

© Cristin Afloy-Opdan

© Cristin Afloy-Opdan

Le public surtout jeune- ce qui est rare au théâtre- a fait une longue ovation méritée à ceux qui savent donner une superbe vie à ce Dracula… Nous conseillons (mais il n’ira jamais!) ce spectacle à Laurent Vauquiez, lui qui, sans aucun scrupule, voulait en 2015 «fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes». La honte pour un agrégé d’histoire et énarque…
Rappelons-lui que cette grande artiste norvégienne avait choisi d’aller apprendre l’art de la marionnette à l’Ecole de Charleville-Mézières. Elle a ensuite fait de nombreuses et remarquables créations dans notre pays et a été récemment nommée directrice artistique du Nordland Visual Theatre aux îles Lofoten. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 15 mars, Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, Paris (XVème). T. : 01 56 08 33 88.

 

Philippe du Vignal

En 2019, le roman bénéficie d’une nouvelle traduction d’Alain Morvan dans le cadre de l’anthologie Dracula et autres écrits vampiriques parue dans  La Pléiade ( Gallimard).

 

Pro Bono Publico par le Blick Théâtre, conception plastique et marionnettique de Sarah Darnault et Fer Flores, mis en scènes, mise en scène de Dominique Habouzit mise en scène de Dominique Habouzit

Pro Bono Publico par le Blick Théâtre, conception plastique et "marionnettique" de Sarah Darnault et Fer Flores, mis en scènes, mise en scène de Dominique Habouzit
mise en scène de Dominique Habouzit

En latin, « pro bono publico »: «pour le bien public ». Dominique Habouzit est allé observer dans les services psychiatriques et y a trouvé un motif d’espérer là où s’inventent des méthodes plus humanistes de soigner.
Sur le sol, un grand rectangle couvert de plastique et en  fond de scène, un mur, les deux blancs. La comédienne et marionnettiste Sarah Darnault, raconte un pan récent de l’histoire de la psychiatrie française avec quelques-uns de ses praticiens exemplaires.
A l’origine, à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère), un bouleversement des soins psychiatriques sous l’impulsion de Paul Balvet, son directeur entre 36 et 43.
 Et Jean Oury  fonda en 53 la clinique de Cour-Cheverny (Loir-et-Cher) dite clinique de la Borde  qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 2014. Il y avait développé la psychothérapie, dite « institutionnelle ». L’expression (1952) due au psychiatre Georges Daumezon (1912-1979), désigne «une thérapeutique de la folie fondée sur l’idée de causalité psychique de la maladie mentale ». Et l’accent est mis sur la dynamique de groupe et les relations entre soignés et soignants. A Fleury-les-Aubrais (Loiret) dès 36, il avait instauré des activités artistiques ou sportives et des réunions sur la vie de l’établissement.  Et Félix Guattari, psychanalyste et philosophe français (1930-1992) avec d’autres intellectuels,  s’engagera dans cette nouvelle thérapie.

© Manu Buttner

© Manu Buttner

Pendant que Sarah Darnault fait cette sorte de conférence, Fer Flores va dessiner en silence à grands traits noirs de petites maisons, celles des centres hospitaliers de Saint-Alban, de la Borde et inscrit les dates mentionnées plus haut et peindra au rouleau de longues bandes de couleurs primaires sur le mur du fond et… sur le sol.
Et ces artistes vont fabriquer quelques remarquables têtes, avec juste du papier blanc froissé de leurs mains et un personnage, vêtu d’une longue cape, d’un masque et d’une haute coiffe ridicule prononçant un discours fabriqué sur l’institution psychiatrique: Nicolas Sarkozy, alors président de le République en 2008, avec son tic bien connu sur la joue droite que le public reconnait aussitôt: « Médecins, psychologues, infirmières, aides-soignantes, techniciens, agents de service, personnels administratifs en milieu psychiatrique, il n’y a aucune raison de cacher votre métier, vous êtes indispensables à la société, le rôle du chef de l’État, c’était d’abord de dire aux Français : regardez ces professions dont nous avons besoin. De tous les soignants, vous êtes sans doute ceux qui connaissent le plus intimement vos patients. Vous prodiguez des soins au long cours à des personnes qui, pour guérir, doivent pouvoir s’ouvrir à vous et aux autres. Établir une relation personnelle entre vos patients et vous, c’est la clé. C’est ce qui fait l’extrême exigence de votre rôle. C’est ce qui en fait également sa noblesse. »

C’est un excellent moment de ce spectacle où l’art de la marionnette en papier est porté à un niveau élevé et, à la fin, il y a comme une espèce de chaos, tout en papier froissé blanc, lui aussi, de toute beauté. Ce spectacle est comme le petit-fils du fameux happening- terme créé par Alan Kaprow, peintre américain d’œuvres d’abstraction lyrique qui, en 59, en présenta le premier aux Etats-Unis.  Précédé par le Japonais Jirō Yoshihara (1905-1972), fondateur quelques années avant, et théoricien du célèbre mouvement Gutaï qui a mis en valeur le matériau et la gestuelle de l’artiste:  » L’art gutaï ne transforme pas, ne détourne pas la matière ; il lui donne vie. Il participe à la réconciliation de l’esprit humain et de la matière. » Cet acte, revendiqué comme éphémère, lui-même héritier du dadaïsme, du surréalisme, a été influencé par Marcel Duchamp, Antonin Artaud et le compositeur Erik Satie.
Et fondée sur une interaction entre peinture non figurative, voire une élaboration de sculpture comme ici, avec texte, jeu, musique en direct, cette manifestation est réalisée avec des  matériaux de récup, sans scène ni lumière artificielle, maquillages… avec quelques peintres, artistes, acteurs, musiciens, danseurs.  non rémunérés -et sans entrée payante- dans un musée, une galerie d’art, un centre culturel ou, à l’extérieur, dans un campus universitaire. Sont privilégiés entre art et non-art: l’unicité de l’acte, la notion de hasard, la perception du temps (en général, une heure) et de l’espace, la mise en valeur du corps et le travail physique d’un ou de participants et, éventuellement, l’implication de spectateurs.
C’est un peu tout cela qu’on retrouve dans ce spectacle mais la direction d’acteurs n’est pas au rendez-vous: on entend souvent mal le texte. Et la relation entre peinture facile avec couleurs primaires, à grands coups de rouleaux et cette mini-conférence, reste assez factice. Le spectacle a de bons  moments mais est décevant!
Par ailleurs il y a chez le metteur en scène -et c’est désolant- une regrettable absence de conscience écologique: chaque soir, des dizaines de m 2, en rouleaux de beau papier blanc neuf; donc utilisé chaque fois, dix soirs de suite! Des effets scéniques réussis… mais à quel prix? Gas-oil pour la coupe du bois, carburant pour les  voitures des ouvriers, fabrication et entretien des machines, transport du bois par camions jusqu’à l’usine, fabrication et blanchiment du papier au dioxyde de chlore ou au peroxyde d’hydrogène! Puis, à nouveau, transport du produit fini jusqu’au théâtre. Et carburant pour le transport en camions-bennes au centre de traitement des déchets à Ivry-sur-Seine et ensuite transport vers une usine de recyclage et à nouveau, dépense d’énergie… Tout cela, à coup de gas-oil, essence, électricité: un cauchemar environnemental…
Rappelons que le coût par kilo de papier est d’environ 1,5 kg de CO2 !  
Et que l’énergie nécessaire à la production d’une simple feuille A 4 est de cinquante watts/heure! Arts, spectacles, que d’attentats contre la planète, commet-on en votre nom! Le détroit d’Ormuz, un nom que l’on redécouvre le matin, aux infos et dont on n’a pas fini de parler… Quel rapport, du Vignal? Cherchez et vous trouverez…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 19 mars, Théâtre Mouffetard,  73 rue Mouffetard, Paris (V ème). T. :  01 84 79 44 44.

Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

Je suis né d’un récit brûlant, texte, conception et jeu de Jean Alibert

 

Un théâtre-récit, précise tout de suite l’acteur, seul en scène. » On peut même dire aussi que je suis ici en tant que citoyen, puisqu’un des fondamentaux du théâtre-récit, c’est de s’intéresser à des événements de notre Histoire commune qui restent problématiques, des événements dont le souvenir est parfois occulté, des événements oubliés, mais qui sont des plaies encore ouvertes ou mal cicatrisées. »
Il n’a pas vécu en Algérie mais y a vécu par les récits de son père dont il raconte sa mort en France suite à une amputation d’une jambe atteinte de gangrène. Il avait été le dernier maire français de Tenira (10.000 habitants) près de Sidi-el-Habbès où vécut le grand poète Kateb Yacine de 80 à 89. Il raconte ce que lui a dit son père, propriétaire expatrié: le jour de l’indépendance quand il y a eu changement de drapeau: le bleu- blanc-rouge, plié avec soin, a été remplacé par celui, vert et rouge.
Il 
disait à son fils quand il lui racontait cette histoire: » «Ça s’est passé proprement. » Mais ajoute  Jean Alibert avec lucidité: « Après le déchirement organique des peuples à travers des centaines de milliers de morts, après les enfumades de Bugeaud, les massacres de Setif et Gelma et du Nord-Constantinois, les massacres de la rue d’Isly, de Melouza, après les tortures, les éventrations, les humiliations, les trahisons, après les déportations, les exils forcés, les émasculations, les exsanguinations, après les brûlures et les amputations, après les attentats et les explosions, après les assassinats de femmes de vieillards, d’enfants, après les exécutions et les viols dans des souffrances qui dépassent l’imagination, après les enlèvements, les douleurs, les horreurs, les blessures que le temps seul ne pourra pas guérir, et j’en passe, oui, j’en passe, comment là, à Tenira dans la commune de mon père et parce c’est lui qui me l’affirmait, cela avait-il pu se passer proprement ? Franchement. »

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Jean Alibert parle aussi du voyage qu’il a voulu faire en 2000 jusqu’à ce village, comme une sorte d’exorcisme: « Trente-huit ans plus tôt, la tête penchée vers un hublot comme celui-ci, mon père voyait le fort de Santa Cruz. Il était chassé de son paradis.Dans deux heures et vingt-cinq minutes, mes yeux verront ce qu’il a vu, de l’Algérie pour la dernière fois. C’est presque un sacrilège. »
Reçu chaleureusement par les habitants dont un âgé: «  
Et pendant qu’il prend tout son temps pour me scruter de la tête aux pieds, je l’entends me poser cette question en français : «Tu es le fils d’Alfred ? ». Pour la première fois de ma vie à l’âge de quarante quatre ans, quelqu’un que je ne connais pas , m’a reconnu, parce qu’il se souvenait du visage de mon père. » Un autre lui dit « Soyez le bienvenu, me dit l’inconnu, je m’appelle Hakem, je connaissais bien votre père. » Et je lui serre la main et je tiens sa main serrée (…), « Vous êtes le premier à revenir. On n’a vu personne depuis l’indépendance, on n’avait pas de nouvelles. Et votre père, comment va- t-il ? Il est toujours vivant ? ».Je lui apprends que non.

Alors d’abord il ne sait pas quoi dire, alors il ne dit rien, et puis il fait un geste. Le geste que font tous les algériens quand il n’y a plus rien à dire, sauf si c’est Dieu qui l’a voulu, et puis tout bas, simplement il dit : «In Shaa Allah ! » Suivit aussitôt par tout le petit groupe qui dit: «In Shaa Allah!»et moi, un peu pris au dépourvu, je dis aussi: «In Shaa Allah. » Tout surpris de me l’entendre dire.
Comme si ces mots avaient enfin trouvé leur place pour être entendus. »Hakem, c’est à la fois le guide, le témoin et l’historien. Il me conduit à travers le village vers une maison où a séjourné le poète Kateb Yacine  quand il était directeur du théâtre de Sidi Bel Abbès. Cette maison, c’était la maison de ma grand-mère, Victorine Siegel. Il me montre la cave viticole Saint Paul, construite par mon grand-père Paul Alibert, et en face la ferme familiale, construite par mon arrière-grand-père Pierre Alibert. »
Sans doute le moment plus émouvant de ce seul en scène, où l’intime rejoint le passé collectif d’un village, ici tellement lié au présent.  

Jean Allibert parle aussi du massacre du 4 juillet 62 à Oran. Trois mois et demi après la signature des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie et deux jours après la reconnaissance officielle de l’indépendance. Et de sa naissance quand sa mère accouchait de lui  mais avec une grave hémorragie et quand trouver du sang relevait du miracle.
Une fusillade d’origine inconnue, probablement due à l’Armée de libération nationale et à des civils algériens. Selon l’historien Jean-Jacques Jordi,  plus de trois cent cinquante 
Européens sont morts et disparus et une centaine de musulmans morts et disparus. Sans que l’armée française  n’intervienne. Même si le capitaine algérien Bakhti, lié aux ultras, affirme qu’aucune manifestation n’est prévue et en informait jusque-là le général français Katz. Un épisode soigneusement caché par le gouvernement de Georges Pompidou et par tous les suivants… pendant soixante ans,
Enfin Emmanuel Macron déclara en 2022 devant des associations de rapatriés que le «massacre du 5 juillet 1962 à Oran, qui toucha des centaines d’Européens, essentiellement des Français, devait être reconnu ». 
Il y aura à la fin du spectacle, la projection sur fond noir de la longue liste de ces victimes. Sans aucun doute un choc pour l’enfant qu’était Jean Alibert arrivé bébé en France mais dont la famille, loin de ce village tant aimé, devait continuer à y vivre mentalement…
Il dit tout cela avec une émotion retenue: « 
Le théâtre-récit est tragique, parce qu’il dit l’irréparable de notre histoire commune. L’irréparable des faits et de la manière dont on les a pensé et souvent même, pas pensé du tout .Que faire de ces 800 morts aujourd’hui. si rien n’est réparable. »

Ce sont les meilleurs moments d’un spectacle sincère, juste et généreux mais qui aurait besoin d’être revu sur le plan dramaturgique: le début est lent et on ne comprend pas très bien ce que viennent faire ici le  trop long récit de sa naissance, et encore moins surtout, cette histoire d’assiette que Jean Alibert, enfant, avait renversée au restaurant…
Et la longue liste de ces premiers morts et disparus, le 5 juillet 62, à la fois dite et projetée sur écran: 
Akoka René, Alarcon Maurice, Albaladejo Antoine, Albergé  Etienne, Aleman Charles, Almouzni Henriette, aurait mérité d’être mieuxmise en scène… Ce théâtre-récit a une fausse fin et est un peu long… Il gagnerait beaucoup à être resserré et joué sans cet inutile micro H.F. qui uniformise la voix de Jean Alibert. Mais on ne peut être insensible à un tel spectacle. Donc à suivre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 9 mars. Du  9 au  14 juin, Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis impasse Ruelle, Paris (XVIII ème)

Festival d’Avignon, La Reine Blanche à 12 h 30.

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