Le Parfait Manuel, texte de Mariana Lézin et Paul Tilmont, mise en scène de Mariana Lézin
Le Parfait Manuel à l’usage des futurs dictateurs, texte de Mariana Lézin et Paul Tilmont, mise en scène de Mariana Lézin
« Approchez, approchez, braves gens, n’ayez pas peur! Ensemble, nous apprendrons comment devenir un parfait petit dictateur en dix leçons En coulisse, une actrice célèbre et un généreux donateur usent de leur influence et façonnent l’animal politique pour en faire une bête de scène. L’homme prendra-t-il le pouvoir, ou le pouvoir prendra-t-il l’homme ? »
Le spectacle du Troupuscule Théâtre, une compagnie des Pyrénées-Orientales est une satire où les auteurs veulent montrer les mécanismes d’acquisition du pouvoir mais aussi la fragilité de nos démocraties quand un candidat à une élection présidentielle arrive à trouver l’argent nécessaire en France ou à l’étranger, au mépris de toute déontologie… Ici, on ne vise personne mais suivez notre regard. Pauline Vaubaillon, Paul Tilmont et Brice Cousin arrivent en bonimenteurs armés d’un tambour, d’une guitare sèche et d’une clarinette et chantent: « Willkommen, bienvenue, welcome”. Ils incarnent, ou plutôt représentent: un apprenti-dictateur, une actrice aussi séduisante qu’inquiétante et un gros patron de médias privés aux discours sans complexe. Nous sommes invités à suivre les dix leçons d’un manuel pour devenir un excellent petit dictateur. Et la première leçon donnée par l’actrice à un élégant candidat trentenaire est vraiment réussie.
Aucun nom, ni prénom pour ces personnages. Elle, l’actrice, croit à un idéal de justice sociale. Al, l’homme d’affaires a une puissance de tir financière absolue pour favoriser l’ascension d’un futur dirigeant, même et surtout dans ce qui ressemble encore à une démocratie. Et Lui va vite apprendre comment arriver à incarner une force politique: les leçons de l’actrice sur sa démarche, sa façon de s’exprimer seront très efficaces. C’est une satire farcesque où on doit voir progressivement la montée en puissance de cet homme jeune qui deviendra prisonnier du système qu’il a conçu et dont le corps va céder. Pas de noms de politiques actuels mais on aura l’embarras du choix… Bien vu. Il y a des références à Hannah Arendt et au Prince de Machiavel et à Bertolt Brecht. Et des citations des fameuses tirades de Richard III et Jules César de William Shakespeare. Mariana Lézin s’est bien documentée et cela se sent.
Il y a aussi -un clin d’œil, une touche d’humour ?- les célèbres sonneries de trompettes écrites par Maurice Jarre pour avertir le public du T.N.P. de Jean Vilar à Chaillot et au festival d’Avignon, que le spectacle doit bientôt commencer. Après tout, pourquoi pas?
Cela dit, comment ne pas être partagé? La scénographie très précise que Mariana a conçue avec Alexis Marchetti est efficace: un grand escalier monté sur roulettes dont les six marches renferment des coffres pour ranger les costumes et dont le fond, quand il sera retourné, il servira d’écran pour des slogans et des messages politiques télévisés à la nation. Les trois interprètes ont une diction et une gestuelle tout à fait remarquables, les courtes scènes s’enchaînent sans difficulté et le spectacle, parfaitement rodé, a une bonne fluidité. Les costumes de Patrick Cavalié et Eve Meunier sont très soignés et drôles. Trois marionnettes manipulées par les acteurs qui font aussi corps avec elles, apportent à quelques moments une note de fraîcheur bienvenue. C’est donc tout un ensemble qui a de belles qualités, pas si fréquente dans les créations actuelles et qui méritent d’être saluées.
Mais l’écriture reste incertaine et « poser un diagnostic sur la santé de nos démocraties » demanderait une dramaturgie plus solide, un texte moins sage et plus virulent, des personnages mieux cernés… Tout se passe comme si Mariana Lézin et Paul Timont avaient hésité à aller vers un format plus court de théâtre d’agit-prop, ce qui aurait mieux convenu au propos. On en retrouve ici certains principes: des moyens simples, de courtes scènes inspirées de l’actualité politique, des slogans mis en abyme, une langue facile à comprendre. Ce qu’avait réalisé en France le fameux groupe Octobre il y a presque un siècle avec, excusez du peu: les jeunes Jacques et Pierre Prévert, les futurs grand metteurs en scène Jean Dasté, Roger Blin, Jean-Louis Barrault. Mais aussi Sylvia Bataille, la future femme de l’écrivain, les frères Mouloudji, Maurice Baquet, Margot Capelier…
Et on aimerait bien que soit ici explicitée et mise en scène la phrase bien connue du Système totalitaire d’Hannah Arendt: « La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. »
Il y a des longueurs dans ce Manuel trop bavard qui gagnerait beaucoup à être resserré. Côté mise en scène: il faudrait éviter des criailleries trop fréquentes, d’inutiles incursions dans le public, des phrases projetées sur écran et dites en même temps: (bonjour le pléonasme…), une musique de Nicolas Repac intéressante mais qui n’a rien à faire sous les dialogues et revoir une fin un peu floue. Et la metteuse en scène aurait pu nous épargner une inutile louchette de fumigène et des lumières rouges pour faire tragique (des stéréotypes qui fleurissent aussi à Perpignan!). Dommage.
Mais d’ici le festival d’Avignon, le texte et la mise en scène pourraient être nettement bonifiés et il y sera sans doute bien accueilli.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 29 mai, relâche le 6 mai, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.
Festival d’Avignon off du 4 au 23 juillet au Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon (Vaucluse).

















