Le Parfait Manuel, texte de Mariana Lézin et Paul Tilmont, mise en scène de Mariana Lézin

Le Parfait Manuel à l’usage des futurs dictateurs, texte de Mariana Lézin et Paul Tilmont, mise en scène de Mariana Lézin

 

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© Aglaé Bory

« Approchez, approchez, braves gens, n’ayez pas peur! Ensemble, nous apprendrons comment devenir un parfait petit dictateur en dix leçons En coulisse, une actrice célèbre et un généreux donateur usent de leur influence et façonnent l’animal politique pour en faire une bête de scène. L’homme prendra-t-il le pouvoir, ou le pouvoir prendra-t-il l’homme ? »

Le spectacle du Troupuscule Théâtre, une compagnie des Pyrénées-Orientales est une satire où les auteurs veulent montrer les mécanismes d’acquisition du pouvoir mais aussi la fragilité de nos démocraties quand un candidat à une élection présidentielle arrive à trouver l’argent nécessaire en France ou à l’étranger, au mépris de toute déontologie… Ici, on ne vise personne mais suivez notre regard. Pauline Vaubaillon, Paul Tilmont et Brice Cousin arrivent en bonimenteurs armés d’un tambour, d’une guitare sèche et d’une clarinette et chantent: « Willkommen, bienvenue, welcome”. Ils incarnent, ou plutôt représentent:  un apprenti-dictateur, une actrice aussi séduisante qu’inquiétante et un gros patron de médias privés aux discours sans complexe. Nous sommes invités à suivre les dix leçons d’un manuel pour devenir un excellent petit dictateur. Et la première leçon donnée  par l’actrice à un élégant candidat trentenaire est vraiment réussie.

Aucun nom, ni prénom pour ces personnages. Elle, l’actrice, croit à un idéal de justice sociale. Al, l’homme d’affaires a une puissance de tir financière absolue pour favoriser l’ascension d’un futur dirigeant, même et surtout dans ce qui ressemble encore à une démocratie. Et Lui va vite apprendre comment arriver à incarner une force politique: les leçons de l’actrice sur sa démarche, sa façon de s’exprimer seront très efficaces. C’est une satire farcesque où on doit voir progressivement la montée en puissance de cet homme jeune qui deviendra prisonnier du système qu’il a conçu et dont le corps va céder. Pas de noms de politiques actuels mais on aura l’embarras du choix… Bien vu. Il y a des références à Hannah Arendt et au Prince de Machiavel et à Bertolt Brecht. Et des citations des fameuses tirades  de Richard III et Jules César de William Shakespeare. Mariana Lézin s’est bien documentée et cela se sent.
Il y a aussi -un clin d’œil, une touche d’humour ?- les célèbres sonneries de trompettes écrites par Maurice Jarre pour avertir le public du T.N.P. de Jean Vilar à Chaillot et au festival d’Avignon, que le spectacle doit bientôt commencer. Après tout, pourquoi pas?
Cela dit, comment ne pas être partagé? La scénographie très précise que Mariana a conçue avec Alexis Marchetti  est efficace: un grand escalier monté sur roulettes dont les six marches renferment des coffres pour ranger les costumes et dont le fond, quand il sera retourné, il servira d’écran pour des slogans et des messages politiques télévisés à la nation. Les trois interprètes ont une diction et une gestuelle tout à fait remarquables, les courtes scènes s’enchaînent sans difficulté et le spectacle, parfaitement rodé, a une bonne fluidité. Les costumes de Patrick Cavalié et Eve Meunier sont très soignés et drôles. Trois marionnettes manipulées par les acteurs qui font aussi corps avec elles, apportent  à quelques moments une note de fraîcheur bienvenue. C’est donc tout un ensemble qui a de  belles qualités, pas si fréquente dans les créations actuelles et qui méritent d’être saluées.
Mais l’écriture reste incertaine et « poser un diagnostic sur la santé de nos démocraties » demanderait une dramaturgie plus solide, un texte moins sage et plus virulent, des personnages mieux cernés… Tout se passe comme si Mariana Lézin et Paul Timont avaient hésité à aller vers un format plus court de théâtre d’agit-prop, ce qui aurait mieux convenu au propos. On en retrouve ici certains principes: des moyens simples, de courtes scènes inspirées de l’actualité politique, des slogans mis en abyme, une langue facile à comprendre. Ce qu’avait réalisé en France le fameux groupe Octobre il y a presque un siècle avec, excusez du peu: les jeunes Jacques et Pierre Prévert, les futurs grand metteurs en scène Jean Dasté, Roger Blin, Jean-Louis Barrault. Mais aussi Sylvia Bataille, la future femme de l’écrivain, les frères Mouloudji, Maurice Baquet, Margot Capelier…
Et on aimerait bien que soit ici explicitée et mise en scène la phrase bien connue du Système totalitaire d’Hannah Arendt: « La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. »
Il y a des longueurs dans ce Manuel trop bavard qui gagnerait beaucoup à être resserré. Côté mise en scène: il faudrait éviter des criailleries trop fréquentes, d’inutiles incursions dans le public, des phrases projetées sur écran et dites en même temps: (bonjour le pléonasme…), une musique de Nicolas Repac intéressante mais qui n’a rien à faire sous les dialogues et revoir une fin un peu floue. Et la metteuse en scène aurait pu nous épargner une inutile louchette de fumigène et des lumières rouges pour faire tragique (des stéréotypes qui fleurissent aussi à Perpignan!). Dommage.
Mais d’ici le festival d’Avignon, le texte et la mise en scène pourraient être nettement bonifiés et il  y sera sans doute bien accueilli. 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 mai, relâche le 6 mai, Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.

Festival d’Avignon off du 4 au 23 juillet  au Onze, 11 boulevard Raspail, Avignon (Vaucluse).

 


Archive pour avril, 2026

Madame de Sévigné Lettres parisiennes au musée d’Histoirede Paris-Carnavalet

Madame de Sévigné Lettres parisiennes au musée d’Histoire de Paris-Carnavalet


Une exposition élégante et intelligente, consacrée à l’une des figures  célèbres de la littérature française. Il y a quatre siècles, Marie de Rabutin-Chantal (1626-1696) naissait dans l’hôtel particulier de ses grands-parents, place Royale devenue place des Vosges, un quartier fréquenté par les aristocrates et écrivains. Elle bénéficia d’une éducation privilégiée pour l’époque et se maria avec Henri de Sévigné, dont elle eut deux enfants : Françoise-Marguerite et Charles. Tué en duel, ce gentilhomme breton la laissera veuve à vingt-cinq ans!  Mais elle s’impliqua alors très vite dans la vie culturelle et politique en France.


© x Portarat de Madame de Sévigné par Jean Locret

© x Portait de Madame de Sévigné par Jean Locret

Elle fréquente des cercles intellectuels d’exception, notamment de femmes de lettres, où s’élaborait une nouvelle esthétique de la galanterie. Ce sont de véritables foyers d’invention littéraire et sociale où  émerge une parole féminine influente, dans un monde largement dominé par les hommes. Elle y côtoie, entre autres, mademoiselle de Montpensier, une cousine de Louis XIV. Et elle prend activement part aux combats de la Fronde contre les troupes royales. Elle rencontre aussi madame de Rambouillet, Madeleine de Scudéry… 

Madame de Sévigné, bonne observatrice, participe aussi à l’actualité. Ses lettres révèlent un talent de chroniqueuse quand elle dépeint l’envers du décor de la vie politique, à travers celle des courtisans et aussi des affaires marquantes comme le procès de Nicolas Fouquet, ou celle restée fameuse et dite : des Poisons.
Elle aimait fréquenter les cercles amicaux mais recevait souvent aussi chez elle ses amis et connaissances, dont tout particulièrement le duc de la Rochefoucauld et Madame de la Fayette, une femme politiquement puissante qui avait accès aux cercles fermés de la Royauté.
 
©Musée Carnavalet  Hendrik Mommers, Vue de Paris et de la Seine depuis le Pont-Neuf, (vers 1665)

© Musée Carnavalet Vue de Paris et de la Seine depuis le Pont-Neuf, d’Hendrik Mommers (vers 1665)

 

Elle rencontre Blaise Pascal et s’enthousiasme pour Les Provinciales qu’elle compare aux Dialogues de Platon, mais s’oppose absolument à ce qu’il préconise dans ses Pensées :  le divertissement détournerait l’homme de sa condition et l’empêcherait de regarder vers Dieu. Ce dont Madame de Sévigné est incapable… Sa demeure pendant vingt-cinq ans, l’hôtel Carnavalet, surnommé par elle-même, la Carnavalette, donne à cette lecture, une résonance sur la ville.  Les lettres à sa fille qui vit à Grignan (Drôme) prennent une autre dimension, quand elle décrit au quotidien la vie parisienne, au gré de ses promenades et rencontres. Cette  Correspondance éditée reste un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, mœurs et événements de notre pays qu’elle a connus et dont elle a été un témoin direct .

©x Gobelet et soucoupe

©x Gobelet et soucoupe

C’est un beau parcours dont la commissaire est Valérie Guillaume, conservatrice générale et directrice du musée Carnavalet-Histoire de Paris. On peut ainsi voir plusieurs beaux portraits et des lettres originales de madame de Sévigné. Et deux cent œuvres: entre autres, des manuscrits, portraits, dessins, objets, meubles, instruments de musique, faïences… du musée Carnavalet ou provenant de collections publiques françaises et étrangères ou de  particulières réunies à cette occasion.
Un voyage assez rare permettant de découvrir les lieux, personnages et événements de Paris au XVII ème siècle qui est encore un peu le nôtre…
A noter: une lecture de lettres de madame de Sévigné par Dominique Blanc.


Solange Barbizier

Jusqu’au 23 août, musée Carnavalet-Histoire de Paris, 14 rue Payenne, Paris (III ème). Tous les jours de 10 h à 18 h.
15€ . Tarif réduit : 13€ et gratuité pour les moins de dix-huit  ans.

Le 21 mai, à 19 h, conférence-projection: Les lettres ordinaires  avec Adrianna Wallis, Orangerie du musée.

Journées d’études les 3 et 4 juin: Présence des femmes dans l’espace public parisien au XVII ème siècle. Organisées en partenariat avec le Comité d’Histoire de la Ville de Paris, elles réuniront des spécialistes pour évoquer la question des femmes dans la Capitale, à cette époque.

 Le  6 juin de 11 h à 17 h ,performance:  Les Liseurs d’Adrianna Wallis, galerie Choiseul du musée. Le 7 juin à 16 h, lecture d’un choix de lettres de madame de Sévigné par Dominique Blanc, sociétaire de la Comédie-Française.

Le 18 juin à 19 h, soirée-concert, en partenariat avec le Conservatoire à rayonnement régional de Paris-Ida Rubinstein. Le 25 juin à 19 h, master-class de Jennifer Tamas, professeure à l’Université de Stanford. En dialogue avec Mélanie Traversier, historienne et comédienne, professeure d’histoire moderne à l’Université de Lille.Le 2 juillet à 19 h, soirée-spectacle : conférence dansée d’Hubert Hazebroucq. 

 

 

 

Tous en scène! une exposition du Centre national du costume et de la scène à Moulins

 

Tous en scène!  une exposition du  Centre national du costume et de la scène à Moulins

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Une présentation de costumes, issus des collections de l’Opéra de Paris, de la Comédie Française, de la Bibliothèque de France, institutions et donations privées. Pour célébrer ses vingt ans, le Centre national du costume et de la scène de Moulins réunit une centaine de pièces d’exception sur les 10.000 conservées ici. Une jolie partition mise en œuvre par Delphine Pinasa, commissaire de l’exposition, entourée des scénographes Alain Batifoulier et Simon de Tovar. Pierre Giner artiste associé, a usé de l’intelligence artificielle pour faire vivre les costumes. Depuis  son inauguration en 2006, quelque trente expositions et 1.400.000 visiteurs! Avec  une programmation ambitieuse, en mêlant  des approches historiques et en mettant un focus sur les techniques et mises en scène spectaculaires.


Ici, un parcours en onze salles avec d’abord, vingt ans d’acquisitions…  Le patrimoine est régulièrement enrichi avec  des pièces emblématiques. Ainsi le costume du Tigre pour La Flûte enchantée, conçu par Jean-Marc Stehlé en 2000, nous accueille à l’entrée comme une figure tutélaire. Un des symboles du lieu depuis l’exposition Bêtes de scène (2006). Puis dans la deuxième salle, on pénètre dans l’intimité des réserves où s’impose une politique rigoureuse de conservation pour assurer la pérennité de pièces souvent fragilisées par le travail sur la scène… Contrôles lumière, température, humidité sont bien entendu, rigoureuses.

Puis on assiste à vingt ans de mannequinage ou l’art de sublimer les costumes… Une étape essentielle de la présentation avec un support neutre, sans trahir sa forme ni son usage: l’équilibre entre fidélité historique et lisibilité muséale n’est jamais vraiment résolu. Et ensuite on montre comment en vingt ans, on a pu révéler une collection exceptionnelle de dix costumes issus de diverses expositions. Dans la salle 5, cadeau exceptionnel aux visiteurs, ceux portés par Sarah Bernhardt (1844-1923)! Un patrimoine éternel, avec, entre autres, la robe de la reine d’Espagne que portait dans Ruy Blas, la célèbre actrice qui avait été choisie par Victor Hugo en 1872…  Alourdie par ses broderies de perles, cette robe est montrée à plat en raison de sa fragilité mais des miroirs permettenr d’en voir toute la richesse.

Dans la salle suivante consacrée à Maria Callas (1923-1977), on peut admirer l’héritage prestigieux que  représentent ses costumes dont celui porté par la diva en 1964, dans Norma, l’opéra de Vincenzo Bellini. La  salle 7 montre le travail des costumières et costumiers, mais aussi des créateurs d’illusions et dans la  8 : Ateliers et artisans/la fabrique des costumes: on trouve un bon témoignage de ces métiers exceptionnels en évolution et chaque pièce raconte l’histoire de ceux dont le talent contribue à la magie des spectacles.

© Connaissances des arts/

© Connaissances des arts/Lénan da Silva


La salle 9 Vestiaires d’artistes/Une seconde peau  regroupe la robe de Line Renaud pour le  final d’un spectacle à Las Vegas. Mais aussi ceux de Dalida, Alain Delon, Raymond Devos mais aussi de Zizi Jeanmaire, Etienne Daho…

Salle 10- les coups de cœur du public… et dans la dernière, une parade du C.N.C..S,  avec un lever de rideau sur ses vingt ans et un mise en scène des principaux personnages de spectacles qui ne se sont jamais rencontrés.

Et cerise sur le gâteau,  ils prennent vie devant nous grâce à l’IA dans une farandole? Des Q.R. codes dans chaque vitrine permettent de voir des costumes réincarnés. Un hommage à tous ceux qui ont travaillé en coulisses: plumassiers, carcassiers, tailleurs… et à toute  l’équipe du C.N.C.S qui a participé à cette belle réalisation.

Solange Barbizier

Jusqu’au 3 janvier, Centre national du costume et de la scène à Moulins  (Allier). 

 

 

 

 

Un Terrier, texte, mise en scène et interprétation d’Anne Leterrier.

Un Terrier,  écriture, mise en scène et interprétation d’Anne Leterrier, co-mise en scène de Diane Vaicle 

C’est l’ histoire très intime d’une jeune femme. Née sous X, elle a été l’objet de soins constants pendant trois mois à l’hôpital où elle est née… Puis  a été vite adoptée par un couple qui ne pouvait avoir d’enfants et qui l’a tout de suite aimée.  » Et moi, quand les ai-je aimés? » Reste donc toujours chez celle qui est devenue adulte, sinon un trauma, du moins une interrogation permanente existentielle, difficile à résoudre. Qui est cette mère « biologique » comme on dit?  « J’ai toujours su, dit-elle, que j’étais adoptée. J’ai toujours su que je te chercherai un jour quand le moment viendrait. »

© Patrice Leterrier

© Patrice Leterrier

Et comme beaucoup d’autres, malgré les réticences de sa mère adoptive, elle a fait une demande auprès du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles pour  retrouver sa mère « biologique ». Une quête d’identité assez longue mais qui a été enfin positive. Elle apprendra qu’elle est née des amours fugitifs d’un Portugais déjà marié et de Kadija, une  adolescente maghrébine. Anne veut alors retrouver cette mère qui habite à Marseille et qui, depuis, a eu d’autres enfants. Pour la connaître et essayer de comprendre pourquoi elle l’a abandonnée. Elles s’écriront et Anne finira par la rencontrer à Lyon. Reste pour ces femmes à accepter cette nouvelle situation familiale et à recomposer un puzzle.

Mais après tout, ces liens du sang sont-ils aussi forts qu’on le dit, ou une pure illusion?  Et il n’y a pas de miracle: une rencontre, même préparée, ne peut rien résoudre. Comme dans une famille normale où les enfants parfois n’ont pas toujours d’atomes crochus entre eux, alors qu’ils sont nés du même père et de la même mère, et qu’ils ont longtemps vécu ensemble. Que sont ces liens après tant d’années entre Anne et Kadija? Quelle relation Anne peut-elle avoir avec son demi-frère et sa demi-sœur dont son histoire n’est en rien la leur? Et malgré les lettres qu’elle s’adressent, la relation entre ces femmes aura tendance à se dissoudre. Bref, on ne récrit pas le passé et il faut faire avec.  » C’est, dit-elle, une histoire de secret et de dialogue, de rupture et de silence. Une histoire pour abattre les normes, détruire la toute puissance des liens du sang. »

Anne Leterrier, après des études musicologie, a réussi le concours de professeur des Ecoles et s’est formée à la marionnette. Puis elle  a quitté l’Education nationale pour se consacrer au théâtre et à la musique.  Et sur le plateau? Elle a une belle présence et fait tout pour donner vie à ce monologue, un premier texte assez léger et inégal. Et la mise en scène et la direction ne sont pas au rendez-vous… 
On sent que l’actrice veut bien faire!  Elle affiche un sourire permanent, ce qui est assez insupportable et sa diction est loin d’être précise:  ennuyeux, surtout pour un solo. Et on se demande bien pourquoi elle parle quelquefois dos au public et pourquoi elle fait lire plusieurs lettres par des spectatrices et un spectateur qu ont du mal à s’en tirer. Il y a quelques bons moments où des chants choraux féminins viennent apporter une fraîcheur et quand on entend la voix en off de sa mère adoptive, mais ce spectacle aurait nettement besoin d’une véritable mise en scène. Il y a donc encore du travail… A suivre.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 7 au 29 avril au Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, Paris (XVIII ème). T. : 01 40 05 06 96.

 

 

Morgan de Cecco

Morgan de Cecco 

Il a franchi la grande porte de la magie à vingt ans. Lors d’un repas familial, il avait rencontré un ami du grand-père de sa femme qui faisait des tours à table. Et il a senti une vraie passion, ce qui l’a intrigué. Et il en a discuté avec lui, toute l’après-midi et le même soir. Puis il a cherché à en savoir un peu plus, en essayant de trouver des tours à apprendre sur Internet. Et il est tombé sur le tuto-vidéo du Houdini change (carte qui change en la frottant avec la main), un tour qu’il a vite travaillé. Après quelques heures d’entraînement, il l’a fait devant sa femme Nathalie qui en est restée bouche bée. Et la magie est devenue une véritable passion. « C’est drôle, dit-il, si elle n’avait pas réagi positivement, je n’aurais sans doute pas été plus loin et n’en ferai sans doute pas aujourd’hui. »

© Nathaile De Cecco

© Nathalie De Cecco

« Au début, j’en faisais surtout pour moi-même devant mon miroir. Il y avait tant de choses à découvrir que je m’extasiais des nouveaux secrets que j’apprenais. J’ai commencé par les cartes comme tout le monde, je crois, grâce aux incontournables volumes de La Magie par les cartes de Bernard Bilis. Une véritable encyclopédie en la matière. Je me suis pris claques sur claques mais j’en demandais toujours plus ! Mais l’artiste qui a sans aucun doute changé ma vie est David Stone avec ses deux DVD The real secrets of Magic. Une révélation. Tout me plaisait, le style de David, ses mouvements, ce qu’il dégageait, mais One coin routine que j’ai trouvée magnifique,  m’a ébloui plus que les autres.
Je voyais de la vraie magie dans ses mouvements et une forme de danse artistique, poétique, bref, une véritable œuvre d’art. J’ai eu l’impression de découvrir le Graal et ce que je voulais faire… Alors peu importeraient la difficulté et le temps que cela prendrait.Je ne comptais donc pas mes centaines d’heures d’entraînement… Un 
objectif si fort, que la difficulté des manipulations n’était pas un obstacle. Et je continue à pratiquer la magie des pièces, en essayant de me spécialiser toujours plus. Et elles sont désormais présentes dans tous mes close-up.   Et commencer par des tours vus par très peu de gens, quoi de mieux. « 


Morgan de Cecco a pu entrer dans l’équipe de France de
close-up en 2018. Un appel à candidatures avait été lancé sur les réseaux sociaux et il a envoyé la vidéo d’un numéro créé pour l’occasion. Après un retour positif, il est « monté » sur Paris et l’a présenté devant Bernard Bilis, Jean-Jacques Sanvert, Ludovic Julliot, Pascal Bouché et le président Laurent Guez. « Le stress était au rendez-vous avec deux candidats retenus sur dix: Markobi et moi-même. Depuis ce jour, je travaille avec eux mon numéro de concours pour le présenter en France  et à l’international. Grâce à cela, j’ai remporté le titre de champion de France FFAP 2022 à Poitiers, un troisième prix aux championnats d’Europe FISM 2024 à Saint-Vincent en Italie, et j’ai été vice-champion de France FFM 2025 à Troyes.
Tout cela n’aurait sans doute pas été possible sans le soutien de ma femme Nathalie qui m’a inscrit à mon premier concours et qui a déclenché chez moi l’envie de continuer dans cette voie. Elle m’a aussi beaucoup aidé dans l’écriture de mes numéros. Nous nous complétons parfaitement. Très souvent, elle imagine des effets qui peuvent servir la narration du numéro et quelques instants plus tard, je les lui présente en combinant plusieurs techniques et subtilités. Photographe, elle crée aussi tous mes visuels photo et vidéo, gère mon site web et ma communication sur les réseaux sociaux. Sans elle, je ne serai sans doute pas professionnel aujourd’hui…

 Pour Morgan de  Cecco, les principales qualités sont la persévérance et la patience. « Associées, elles permettent d’accomplir presque tout ce que l’on veut. Bien sûr, tout cela ne serait rien si je n’avais pas une passion dévorante depuis quelque vingt ans…Le cœur de mon métier reste le close-up. Je travaille dans toutes les conditions possibles,  parfois inimaginables, comme un close-up en costume au bord d’une piscine municipale dont le gérant avait organisé une nocturne sur le thème du cirque. Un conseil: ne faites pas choisir de cartes dans cet environnement: vous risqueriez de le regretter…

Il propose aussi un spectacle One man show, qu’il place en général à la suite d’une déambulation, avec des numéros très participatifs de mentalisme et effets visuels, extrasensoriels  et toujours une pointe d’humour. Tout son matériel tient dans un sac de courses pour un format: vingt minutes, à plus d’une heure. « J’ai  commencé à créer quand j’ai  participé à des concours. On se dit alors que faire de la magie pour surprendre des magiciens, est dénué de sens et un peu paradoxal mais je me suis vite rendu compte qu’au fil de mes trouvailles, c’était très bénéfique pour la créativité. Avec une gymnastique qui s’assouplit d’année en année, il m’est facile de trouver des solutions techniques pour réaliser de nouveaux effets… Je ne m’étais jamais imaginé cela à mes débuts mais ils ont bluffé notre communauté. Grâce à ces concours, j’ai réussi à tracer ma voie dans la magie des pièces. Cela m’a aussi permis de réaliseravec Philippe Molinal, un DVD et VOD: l’ABC de la magie des pièces (disponible sur mon site web) accompagné d’un kit pour les débutants…  Quelle fierté !

À ses tout débuts, il a été subjugué par Criss Angel et par son aura, en créant un contexte propice à ses miracles. Mais il s’est vite rendu aperçu que cette magie, même extraordinaire, ne pouvait se faire en conditions réelles et encore moins de manière impromptue. David Blaine fait partie de ses artistes emblématiques: ses passages à la télé vers 1990 avec seulement des cartes et quelques objets du quotidien, l’ont marqué. Il trouvait génial que tous ses tours aient  pu être réalisés dans la vraie vie et devant un vrai public. « C’est un peu à ce moment, dit-il, que j’ai vu qu’il ne fallait pas forcément compter sur des effets spéciaux pour rendre dingue, un public mais que de véritables miracles pouvaient aussi se cacher dans la simplicité… De nombreux artistes m’ont depuis influencé mais surtout David Stone. Il a, véritablement changé ma vie en me faisant croiser la route de la magie des pièces, avec tout le style qu’on lui doit… David, merci !

Il aime faire des effets partout, n’importe quand, et avec n’importe quel objet: téléphone, pièces de monnaie, billets mais aussi le pickpocket et le mentalisme…Mais il n’a guère envie de s’assoir à une table derrière un tapis de cartes et présenter la nième routine d’As leader.  Il y a une  connotation bien trop « magicien » à son goût et il travaille toujours debout pour donner l’impression que son travail est en corrélation avec le sujet de conversation de ses interlocuteurs comme de façon impromptue.  La magie visuelle est sa favorite.
Il a subi nombre d’influences au fil de son évolution. »Mon répertoire d’hier n’est plus, dit-il,  celui d’aujourd’hui et ne sera sans doute pas celui de demain. Rien n’est figé dans le marbre, comme on pourrait le croire. J’ai beaucoup été influencé par les artistes cités plus haut et par d’autres, mais plus le temps passe, plus j’ai tendance à m’éloigner de toutes les nouveautés pour me centrer sur moi-même. Cela m’a permis d’entrer dans un processus créatif qui m’a ouvert sur d’autres voies: notamment mon propre style. Bien sûr, cela n’aurait pas été possible, si je n’étais pas passé par un long temps de mimétisme et répétitions…

 Que recommander aux débutants? « Si je devais donner un conseil et un seul, ce serait avant tout d’avoir une passion pour ce que l’on fait et de l’entretenir. Je suis moi-même passé par des niveaux de passion variables qui se calquaient en partie sur les épreuves de la vie. Il est très facile de tout lâcher à la moindre difficulté. Il faut se donner des objectifs personnels. Pour ma part, les concours et leurs dates m’ont fait grandir comme jamais dans le métier. Le chemin à emprunter est propre à chacun et en fonction de nos ambitions. Tout le monde n’aspire pas à devenir  professionnel et veut souvent que la pratique de la magie reste un moment d’évasion agréable. sans stress, ni contrainte. Et donc amusez-vous, tout simplement…

 Quel regard porter sur la magie actuelle? Morgan De  Cecco trouve qu’elle est plus que jamais en ébullition et que la nouvelle génération la remet en lumière à travers le monde et lui redonne ses lettres de noblesse, en la dépoussiérant avec des innovations surprenantes. « Toute cette créativité, dit-il, n’aurait sûrement pu voir le jour, sans l’expansion d’Internet et des réseaux sociaux qui ont placé notre discipline sous stéroïdes. Mais, revers de la médaille il y a  toutes les vidéos de révélations que l’on peut trouver sur les plateformes de partage, le Magic porn comme on l’appelle. Je pense que nous pouvons aujourd’hui trouver la quasi-totalité de notre patrimoine débiné impunément par des  gens n’aspirant qu’à une course aux clics  et n’ayant même pas conscience du mal que cela génère.
Malheureusement, nous n’avons pas d’autre choix que d’accepter cette situation regrettable et qui s’amplifiera avec le développement de l’ I.A. Bien sûr, la transmission est très importante pour perpétuer notre art mais il doit être mérité et non proposé à tout le monde qui le consomme par voyeurisme. Ce qui génère beaucoup de tort aux créateurs. Par chance, nous sommes encore un peu protégés: la masse d’informations disponibles est telle, que trouver ce que l’on cherche devient vite un incroyable parcours du combattant. Trop d’informations tue l’information… Bien que le monde du numérique évolue de manière exponentielle, je pense que la magie ne mourra pas…  Même  si on connait le TRUC
, le cerveau se fera à jamais berner par un « faux dépôt » motivé, ou une belle « misdirection »

 Et l´importance de la Culture dans tout cela?  » Je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de traverser le globe. Mais les différences ethniques, religieuses, socio-éducatives… nous offrent une richesse précieuse dans notre apprentissage. Et les réactions sont très différentes en fonction des pays. Les Français -et je les connais bien- sont un des publics les plus durs qui soient: ils ne s’extasient pas facilement. Au contraire, les Américains se laissent volontiers emporter et profitent pleinement. J’ai la chance d’avoir de la famille outre-Atlantique et j’ai pris beaucoup de plaisir à faire du close-up : le public se transforme là-bas en grands enfants dès les premières secondes. Les Russes sont inexpressifs et froids en apparence, mais aiment beaucoup se faire bluffer. Les réactions que nous produisons ne sont pas un critère de qualité. Pourtant, nous les recherchons en priorité: cela nous flatte et nous galvanise mais je pense qu’il faut apprendre à se détacher des apparences: les émotions ressenties pendant nos petits miracles sont souvent bien plus fortes, que les réactions extérieures…

Morgan De  Cecco pratique la guitare électrique depuis qu’il a eu douze ans et aime beaucoup jouer du rock instrumental style Joe Satriani ou jazz/rock… Et il essaye de trouver un peu de temps pour sa  passion de la musique qui est toujours restée la même. À côté de cela, il aime aussi courir et faire du vélo mais le principal reste quand même sa femme et ses garçons de huit et dix ans. « Plus le temps passe, dit-il, plus je me rends compte que la chose la plus importante, est d’être avec ses proches. »

 Sébastien Bazou

Interview réalisée le 24 avril à Dijon ( Côte-d’Or).

 

Shechter II In The Brain, chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

Shechter II In The Brain, chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter

© Tom Visser

© Tom Visser

Depuis 2010, ce chorégraphe est programmé par le théâtre de la Ville et cette pièce de cinquante-cinq minutes est dansée par la nouvelle promotion de la Shechter II. Huit interprètes ont été sélectionnés sur mille deux cents candidats! pour cette compagnie d’apprentissage: c’est dire l’intensité de leur engagement personnel. Hofesh Shechter aime faire vivre de façon physique, sa chorégraphie au public et associe les images qu’il crées au travail de lumières en mouvement de Tom Visser et à de très fortes variations d’intensité musicale.
Parfois, notre corps vibre à l’unisson des danseurs et nous retrouvons ici les codes habituels de cet artiste avec une danse ancrée au sol et des supplications, bras en l’air, vers le ciel. Sensuelle et sauvage, elle est inspirée de Cave qu’il avait créée en 2022 pour la Martha Graham Company, une pièce issue du « clubbing » et du monde nocturne…

Cela commence avec une sorte de magma humain naissant lentement dans la pénombre, puis les danseurs se séparent, chacun s’inspirant  à sa manière, de la musique. « Il me semble, dit Hofesh Shechter, que le clubbing est, en quelque sorte, la version actuelle de la danse traditionnelle ou folklorique. C’est l’endroit où les jeunes trouvent la possibilité de se rassembler et s’exprimer; ils créent leurs rituels, flirtent et ont le sentiment d’être en communauté. Cela leur permet aussi de recharger leurs batteries. Ils peuvent se perdre et accéder à un monde spirituel offrant une échappatoire à leur vie au quotidien. »
Sur les plans technique et artistique, ces jeunes interprètes se sont parfaitement imprégnés du style Hofesh Shechter, pour danser cette  courte pièce, modèle de son art chorégraphique. On entre -ou pas- dans son univers mais nous sommes très client. Attention: bien se protéger les oreilles !

Jean Couturier

Spectacle joué du 1er au 25 avril, au Théâtre de la Ville-Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème). T. : 01 42 74 22 77.
Et du 25 juin au 11 juillet.

FauxFaire FauxVoir, conception et coordination générale de Thierry Collet, collaboration artistique de Cédric Orain

Festival de magie de Nice (suite)

FauxFaire FauxVoir, conception et coordination générale de Thierry Collet, collaboration artistique de Cédric Orain

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Cela se passe à la chapelle des Franciscains (XIII ème siècle) sur une place jouxtant le vieux Nice. Après un atelier de magie l’après-midi pour enfants (et parents) assez réjouissant de Nicolas Gachet, l’assistant de  Thierry Collet. Puis une lecture de textes passionnants de Robert Houdin, le grand maître du XIX ème siècle et d’extraits d’Harry Potter par des acteurs du Théâtre National au café à côté de la Chapelle, la journée se conclut avec le spectacle de ce magicien remarquable (voir Le Théâtre du Blog) fondé en grande partie sur les tours que nous jouent nos yeux et notre cerveau. Dans un monde où tout n’est qu’illusion, en quoi et en qui pouvons-nous encore avoir confiance? Il explique aussi très clairement sa démarche au public (il a été élève au Conservatoire National et a une maîtrise absolue de l’art oratoire). Mais aussi du détournement d’attention: une des bases de la magie depuis toujours…
Il nous emmène en quatre vingt-dix minutes avec ses collaborateurs Soria Ieng et Nicolas Gachet sur des terres inconnues d’où le public ressort fasciné. « Dans mon travail, dit-il, j’aime que les effets magiques ouvrent des portes philosophiques, politiques et critiques, sans renier, bien sûr, la jubilation que cet art populaire permet de créer. Je rêve d’une magie qui nous réveille, plutôt que de nous endormir. »

Un spectacle où le public suit alternativement trois ateliers.Thierry Collet, Sorian Ieng, Nicolas Gachet montrent des illusions d’optique comme ces damiers où, par habitude mentale, nos yeux persistent à voir un carré blanc à côté d’un noir, alors qu’il y a ici deux blancs. Aucun trucage, aucun détournement d’attention puisque nous sommes seuls aux manettes mais la réalité existe bien! Effrayante!  On imagine ce qu’on pourrait nous faire avaler!
Comme ces rectangles de surface différente: évident quand on les regarde, alors que c’est absolument faux! Cela voudrait-il dire qu’on peut nous manipuler très facilement? Ou encore ces exercices de calcul où tout le monde  trouve le même nombre: ici encore pas la moindre magie mais juste une raison mathématique… Ou encore des illusions à partir de sensations. C’est juste parfois un peu long puisque le public reste debout.

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Puis invités à nous asseoir sur des gradins, Thierry Collet réalise quelques tours classiques comme ce verre à pied rempli de soi-disant vin blanc surgissant d’un foulard rouge. Puis est d’abord projeté un curieux et magnifique petit film en noir et blancLa Télévision, œil de demain (1947) réalisé par le documentariste J.K. Raymond Millet (1902- 1974) à partir d’une nouvelle d’anticipation de René Barjavel.

On y découvre ce que sera la télévision en format portable et comment nous interagirons avec cet écran, ancêtre bien réel du smartphone aux dizaines de fonctions. On voit aussi une femme manquant de se faire renverser par une voiture quand elle traverse une rue, les yeux rivés sur son téléphone! Il y a aussi des voitures connectées où les informations sont diffusées en direct. Les images sont assaisonnées de commentaires assez caustiques.
Dans ses romans d’anticipation comme Ravage, ce  visionnaire qu’était René Barjavel, fils de boulanger et petit-fils de paysan drômois, avait aussi imaginé la Tour Montparnasse. Et le paiement par carte, le téléphone portable. Incroyable! Ensuite, l’écran fait place, pour un grand moment de mentalisme, à un tableau blanc où seront écrits par Sorian Ieng quelque vingt prénoms de spectateurs qui sont candidats. Charlotte, Thomas, John, Florence, Calypso…

 

© Romain Lalire

© Romain Lalire

Thierry Collet donnera à chacun une carte tirée d’un paquet mais lui, ne la regardera pas et ils la garderont soigneusement avec eux. Puis il prend une carte de son jeu, la montre au public et demande à Charlotte si elle a bien le dix de cœur. Oui, dira-t-elle. Il continuera aussi calmement ce questionnement et à chaque fois, Sorain Leng dira, puis effacera le prénom exact. Oui, diront aussi tous les autres, j’ai bien le huit de pique, le  roi de trèfle, etc. Et cela sans aucune erreur ou approximation chez Thierry Collet.
Un classique du mentalisme… Bien sûr, il y a un trucage mais très difficile à percevoir et que nous ne vous dévoilerons pas. Comme Thierry Collet sait admirablement y faire, le public se laisse embarquer. Et sonné par ce tour si bien réalisé, il a longuement applaudi les trois artistes. Technique supérieure de bluff, simplicité apparente, jubilation… Un très bon cocktail entre dialogue avec le public,pensée philosophique, expérience sensorielle, un soir de printemps niçois. Que demande le peuple? 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été présenté les 22 et 23 avril à la Chapelle des Franciscains-Théâtre national de Nice, 6 place Saint-François, Nice (Alpes-Maritimes).

Et du 5 au 9 mai, La Villette, Grande Halle, Espace Boris Vian, Paris (XIX ème) .

 

 

L’argent ne fait pas le bon théâtre…

L’argent ne fait pas le bon théâtre…

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Le théâtre subventionné se plaint -toujours cycliquement- de ne pas être assez doté. Un jour, Edmond Michelet, ministre des Affaires culturelles du gouvernement Chaban-Delmas depuis juin 69 et qui avait succédé à André Malraux, affirmait:  » Je pense que la pire aventure qui pourrait arriver au théâtre, c’est d’être noyé sous l’argent et que vouloir faire du théâtre en se disant qu’on ne peut pas partir, si l’on n’a pas les moyens matériels pour cela, c’est une conception que je tiens pour tout à fait erronée et qui va à l’encontre même de la vocation profonde d’homme de théâtre qui est de porter témoignage. Or, plus le témoignage, dans certains cas, sera dépouillé, plus il sera pauvre, plus il aura une valeur exemplaire, plus il pourra démontrer ce qu’il veut démontrer.  » (…) L’erreur à ne pas commettre, c’est de tout attendre de ce plus froid des monstres froids qu’est l’État. (…)  Que le théâtre n’attende pas tout de l’État, mais qu’il fasse lui-même ce qu’il a à faire. Pas besoin d‘argent pour faire du théâtre. Moi, j’avais vendu ma bicyclette pour en faire. » Jean Dasté (1904-1994), alors directeur de la Comédie de Saint-Etienne, Roger Planchon (1931-2009) , lui, alors directeur du Centre Dramatique national de Villeurbanne qui deviendra le T.N.P.  et le metteur en scène Claude Régy (1923-2019)  étaient consternés et le firent savoir…. 

 

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Ensuite, Maurice Druon, aussi éphémère (moins d’un an: de 73 à 74)  qu’incompétent ministre de la Culture, se rendit célèbre avec une phrase qui fit l’unanimité: « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main, et un cocktail Molotov dans l’autre, devront choisir. » La réaction ne se fit pas attendre et une quarantaine de jeunes troupes dont le Théâtre du Soleil, le Théâtre de l’Aquarium, la compagnie Vincent-Jourdheuil… « indignées (…) « considérant  que ces propos constituaient une nouvelle atteinte du Pouvoir  et un attentat à la liberté d’expression »imaginèrent alors à Paris le dimanche 13 mai à dix heures, un magistral Cortège funèbre. Avec corbillard à quatre chevaux, tambours, etc. tout à fait impressionnant.
Et il y a quelques années, un remarquable énarque, membre du cabinet d’une Ministre de la Culture  et qui devait avoir une solide culture en matière de théâtre contemporain, voulut réaliser des économies en sucrant la subvention de trois metteurs en scène plus très jeunes et … parfaitement inconnus de lui : Bernard Sobel, Jean-Pierre Vincent et Georges Lavaudant ! Là aussi, la réaction ne se fit pas attendre et le remarquable énarque dut ravaler vite fait son admirable projet. Il faudra un jour écrire une thèse sur le long catalogue d’erreurs de tir commises par le Ministère de la Culture… à la fois dans les nominations et dans la conception de l’enseignement du théâtre.

 Cela dit, et à ma grande honte? je ne suis pas loin d’être en accord avec Edmond Michelet. Le théâtre a besoin d’argent mais dans bien des lieux, il est ventripotent : les équipes administratives atteignent parfois les cinquante personnes, certains directeurs de Centre Dramatiques Nationaux ont des salaires qu’on n’ose imaginer! Alors, bien sûr, il faut réduire la voilure: ce n’est pas une quantité d’argent qui fera naître de grands spectacles. J’ai même bien peur que ce ne soit le contraire. Les grandes œuvres de l’Histoire du théâtre sont souvent nées dans de modestes laboratoires, et pas dans les institutions importantes.
 Pour peu que l’on recherche l’émotion, on la trouvera dans les pièces d’une sincérité totale, non dans les budgets à  cinq chiffres. En France, le remarquable théâtre de marionnettes Le Bread and Puppet américain jouait en 68 dans une usine occupée Un Homme dit au revoir à sa mère. Un spectacle de rue devenu célèbre qu’il avait dû monter en deux jours avec quatre acteurs, un avion-jouet et une poupée. Mais la beauté à l’état pur… Et j’ai récemment assisté à Un Terrier dans la petite salle de la Reine blanche à Paris, une magnifique œuvre  intime qui vous arrache des larmes.

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Je ne suis pas assez bête pour dire que, seul le théâtre sans moyens, a de la valeur. Mais le Théâtre du Soleil, le Royal de Luxe, Zingaro restent des compagnies qui coûtent beaucoup moins cher, que le réseau institutionnel français. Et le théâtre, même si vous lui coupez tout moyen, continuera à exister dans les caves, greniers, rues où il est né il y a 2.500 ans. Il a surmonté de gigantesques crises et restera vivant, même sans subventions. Une fois de plus, je parle, je parle… et ne suis toujours pas de mon avis. Il ne faudrait pas que certains esprits pervers utilisent ma parole à mauvais escient.

Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (Audincourt) Doubs)

 

  

Nage libre texte et mise en scène d’Elsa Wurmser

Nage libre,  texte et mise en scène d’Elsa Wurmser

Après quelque vingt réalisations dont Explosif ( 2024) d’Elise Wilk (voir Le Théâtre du Blog), cette autrice  a écrit et mis en scène les retrouvailles de trois anciennes sportives, autrichiennes à Vienne en 1995. Après avoir été forcées de s’exiler en 39, elles ont vécu cinquante-neuf ans à l’étranger!  Elles faisaient partie du légendaire club Kakoah fondé en 1909 parce que les juifs n’étaient pas acceptés dans les autres clubs sportifs viennois. Quelques jours après l’Anschluss, il fut dissous par les nazis, ses installations confisquées, son palmarès effacé et le nom même d’Hakoah, interdit en 41. Dirigeants, joueurs et salariés furent assassinés ou déportés.
Ces championnes, elles, ne s’étaient jamais revues. Ici, dans la pièce d’Elsa Wurmser, Rachel, la plus âgée, a vécu aux États-Unis et revient pour récupérer ses prix. Hannah, elle, pour voter,  et Esther pour transmettre son histoire à sa petite-fille Lou. Elles sont aussi venues aussi nager dans « leur » piscine. Lisa Wurmser s’est inspirée  du documentaire israélien Watermarks ( 2004) de Yaron Zilberman qu’il faut voir ou revoir: Ruth Langer, Luci Goldner et Judith Deutsch, championnes du Hakoah, résistèrent au troisième Reich, en refusant de participer aux Jeux Olympiques de 1936. Elles seront interdites de compétition et leurs records furent effacés. 
Nous sommes à Vienne en 95 quand enfin! leurs prix furent remis aux sportifs juifs de la capitale… La même année où l’Autriche entra dans l’Europe. Kurt Waldheim (1918-2007) ancien officier de la Wehrmacht, a été secrétaire général des Nations unies de 72 à 81 et Président fédéral de la République d’Autriche de 86 à 92!

« A l’heure où l’Europe ferme ses portes aux étrangers, dit Lisa Wurmser, il est bon de rappeler l’histoire de ces femmes qui, à l’époque, avaient pour seule arme de résistance, la natation. L’extrême-droite arrive au pouvoir dans de nombreux pays européens et même si leur discours se veut rassurant et onctueux, il n’en reste pas moins proche des idéaux totalitaires et antidémocratiques des années 30. »
Hannah, soixante-quinze  ans, championne de natation  a émigré à Buenos Aires. Elle était amoureuse de Matthias Sindelar, champion de football autrichien sans doute assassiné en 39 avec son amie juive italienne, Camilla Castagnola.

© Ludo Leleu

© Ludo Leleu

Ici, Rachel, quatre-vingt ans, partit pour New-York. Championne de natation, elle était mariée à Max, l’entraîneur du club Hakoah. Esther, soixante-quinze ans, championne de plongeon, mariée à un champion d’escrime a émigré à Tel-Aviv… Hannah est revenue pour voter et que son vote compte. Destituées de leurs titres, quand elles refusèrent de participer aux Jeux Olympiques de 1936, elle avaient été interdites de compétition à vie. Il y a aussi Lust, à la fois directeur et chanteur du cabaret L’Enfer et aussi conseiller municipal de Vienne qui accompagne leurs retrouvailles et leur offre le champagne. Cela commence plutôt bien avec ces retrouvailles, un demi-siècle après la tragique histoire de ces  femmes déjà âgées, heureuses de se retrouver  après tant d’années dans cette Vienne qui avait consacré leur réussite.

Et à la fin, on les verra dans leur piscine d’Amalienbad. Pour les incarner, des actrices d’exception à la présence fabuleuse: Francine Bergé (quatre-vingt sept printemps), Bernadette Le Saché (soixante-quinze) et Flore Lefebre des Noettes, la plus jeune. Toutes absolument crédibles, avec une gestuelle et une diction impeccables. Et Nicolas Struve- habit queue de pie et chapeau claque noirs- est aussi drôle que précis dans ce rôle de maître d’hôtel obséquieux et s’efforçant d’être gentil…
Des interprètes bien dirigés par Elsa Wurmser. La scénographie, sobre et efficace, de Floriane Benetti pour suggérer ce cabaret: juste deux tables rondes, quelques chaises, un paravent et un rideau leur permet d’évoluer facilement. Il y aussi des chansons en anglais, yiddish, espagnol et allemand. Tout serait donc dans l’axe. Et pourtant cela ne fonctionne pas! Le texte, assez faible, part dans tous les sens et on se demande ce qui se passerait si ces interprètes exceptionnelles n’étaient pas là… Elles arrivent quand même à être crédibles et nous assistons en une heure quinze à un exercice de haute-voltige auquel les élèves d’école de théâtre devraient assister: comment réussir à intéresser un public quand il y a juste un semblant de dialogue qui n’arrive jamais à prendre corps, faute d’une véritable dramaturgie. Même quand Nicolas Struve arrive à l’aérer…
« Un fait est comme un sac, disait Luigi Pirandello : vide, il ne tient pas debout. Pour qu’il tienne debout, il faut d’abord y faire entrer la raison et les sentiments qui l’ont déterminé. » Mais ici, rien à faire, le fait: ici l’argument, est sans doute un faux bon argument. Dommage! Mais vous pouvez toujours aller voir jouer ensemble et avec une belle unité: Francine Bergé, Bernadette Le Saché, Flore Lefebre des Noettes et Nicolas Struve-une distribution exceptionnelle et rare dans le théâtre actuel! C’est vraiment un grand plaisir! Voilà, à vous de choisir…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 mai, Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème)

      

Festival de magie au Théâtre National de Nice

Festival de magie au Théâtre National de Nice ( à suivre)

Heka (Tout n’est que faux semblant)  par  le Gandini Juggling, mise en scène de Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala, consultants magie: Yann Frisch et Kalle Nio

 Quatrième édition de ce festival de magie. « Il s’impose désormais comme un rendez-vous majeur de notre théâtre, dit Muriel Mayette, la directrice du Théâtre National de Nice. En l’accueillant, nous affirmons notre volonté d’explorer les formes qui inventent le théâtre de demain. Car la magie d’aujourd’hui n’est plus seulement l’art de tromper l’œil : elle est devenue un terrain de recherche, un espace de création où se mêlent récit, mouvement, technologies, illusions et dramaturgie… Elle propose une autre manière de raconter et faire surgir les émotions et l’imaginaire. Ces créateurs interrogent le regard, déplacent les évidences, et nous entraînent vers une perception élargie du théâtre.
Nous n’avions pu voir ce spectacle en décembre à Paris au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville.  A Nice, cela se passe à  la Cuisine, une  belle salle, ancien théâtre provisoire de Carouges (Suisse) à l’écart du centre-ville mais très accessible par le tramway. Un remarquable spectacle fondé à la fois sur le jonglage et la magie.  « Quand j’étais enfant je voulais être magicien. Ce qui me plaisait c’était l’entraînement., dit Sean Gandini, le directeur. La première partie du spectacle est inspirée de l’univers de Yann Frisch * (voir Le Théâtre du Blog). Ce qui est drôle avec Yann, c’est qu’il a le parcours inverse du mien, il est passé du jonglage et du clown, à la magie. Nous nous sommes inspirés d’un de ses premiers numéros sur table, Baltass, avec lequel il a tourné dans le monde entier et gagné des prix. Les autres parties proviennent d’idées expérimentales du Finlandais Kalle Nio. »

Imaginez un grand plateau aux rideaux noirs à jardin et à cour, avec au fond, un autres à lamelles bleu brillant. Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männistö, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala sont d’abord assis à une longue table nappée de blanc. Ils jonglent -toujours assis- avec des balles rouges qu’il se refilent avec une grande virtuosité. Et un ensemble de mains  en bord de table surgit comme par enchantement. Ce qui suppose une redoutable maîtrise gestuelle et une excellente coordination.
Tous habillés de noir, avec chaussettes aussi noires tenues, comme dans les années trente-cinquante par des fixe-chaussettes quand elles n’étaient pas encore pourvues d’élastique. Ces trois femmes et ces trois hommes seront ensuite rejoints par Sean Gandini, lui, en superbe costume rouge, puis blanc. Il y a ici comme une conjugaison parfaitement maîtrisée d’un univers pictural, de magie, de théâtre et danse. Dans une performance collective, avec une  attention constante portée à la  beauté du geste.

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Les numéros se succèdent à la fois individuels mais le plus souvent à deux, ou à six, voire à sept. Avec des boules rouges ou blanches, puis avec trois cercles de dimension différente: et là on atteint la folie pure: un jongleur en lance trois  puis les rattrape un par un puis les relance et ils s’envolent, avant qu’il ne les fasse revenir.  Absolument « magique » mais grande simplicité: ce qui, en fait, suppose un très long travail: à la fois d’invention, mise au point et  répétition, avant d’arriver à offrir ce moment d’une exceptionnel richesse poétique au public qui, sans doute aime, se sentir floué par  cette virtuosité où l’objet est  à la fois roi, et sujet obéissant. Et Sean Gandini, qui joue aussi les maîtres de cérémonie  parle peu mais bien. il cite le grand Robert Houdin, maître de la magie moderne: « Le magicien est un acteur qui joue le rôle d’un magicien.  Ce n’est pas un jongleur. « Mais ici, la jonglerie est à la base même du spectacle.
Et ici, comme le dit Aimé Césaire, « la connaissance poétique est celle où l’homme éclabousse l’objet de toutes ses richesses mobilisées. C’est bien ici de poésie, qu’il s’agit. Et le public ressent profondément cette lutte permanente entre ces jongleurs/magiciens et leurs accessoires (un mauvais mot, puisqu’il s’agit de leurs partenaires: aussi muets qu’efficaces). Et sur cette scène, il  y a de la métaphysique dans l’air, et à la différence de ce que dit William Shakespeare, dans Jules César ( « Ils apprécient l’objet qu’ils ne possèdent pas bien, au-dessus de sa valeur. » ) Autrement  dit, à part quelques sages les humains cherchent toujours en quête de ce qu’il n’ont pas.
Ici l’objet fascinant – puisqu’il peut nous survivre- devient égal à l’être humain, fait comme tous les vivants, de peu de chose, arrive à avoir une vie propre. Comme ces boules uniques qui, en une seconde à peine, changent de couleur ou en accouchent de deux ou trois…  Ou qui apparaissent en une série de six d’une manche, sans doute -mais c’est tellement bien fait que l’on ne soupçonne rien-  ou ces cercles  qui  s’envolent.  Et ce que proposent  Sean Gandini et ses camarades est d’une rare théâtralité, si on veut bien s’en remettre à l’étymologie. Teatron,  en grec ancien, thea: « regarder et tron : lieu… Muriel Mayette-Holtz aura réussi son pari. 

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué les 21 et 22 avril  et le festival se poursuit Jusqu’au 25 avril, 10 € pour les spectacles, et 15 € pour le Grand Gala de magie. 5 € : Solidaires (UniCA, minima sociaux, associations Politique de la Ville.
Réservations sur tnn.fr ou entre 14 h et 18 h du lundi au vendredi, à la billetterie : 4-6, place Saint-François et à : 04 93 13 19 00. Et au guichet,  1h avant le début des représentations, à l’entrée des salles.

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