Le Cercle des Poètes Disparus, adaptation de Gérald Sibleyras, mise en scène d’Olivier Solivéres
Le Cercle des poètes disparus de Tom Schulman, adaptation du film de Peter Weir par Gérald Sibleyras, mise en scène d’Olivier Solivérès
Philippe Torreton (ici, le professeur charismatique John Keating), écrit dans son Petit lexique amoureux du théâtre (2011) à propos du « quatrième mur » sur la scène : « Je ne sais pas quel est le comédien-maçon qui l’a monté mais je lui flanquerais bien un procès pour construction illégale. Il y a trois murs au théâtre : celui du lointain, celui de la cour et celui du jardin. C’est comme ça, le reste, celui qui manque, c’est de l’humain et l’on ne bâtit pas de murs, même mentalement entre les hommes. C’est tellement dur de parler vraiment au théâtre, de s’adresser aux gens, c’est pour cette raison que je trouve cette expression qualifiant l’avant-scène, de quatrième mur, extrêmement idiote et dévastatrice pour l’art de l’acteur. »
Avec cette adaptation théâtrale très réussie du film mythique du réalisateur australien (1989) où Robbin Williams (1951- 2014) joue John Keating, nous découvrons que ce trop fameux mur n’existe pas: les élèves de dernière année de l’Académie de Welton invitent les spectateurs à danser avec eux sur le plateau. Nicolas Bauwens, Noé Besin, Olivier Bouana, Louis Djabali, Ivan Du Pontavice, Yvan Garouel, Baptiste Gonthier, Joseph Hartmann, Clément Mariage et Arthur Toullet procurent un rythme exceptionnel au spectacle… Cela se passe en 1959 dans une Académie du secondaire aux Etats-Unis mais pourrait être au lycée Stanislas à Paris où il y a le même respect de la discipline. Elle accueille un nouveau professeur, John Keating qui, lui, enseignerait, par exemple, à l’Ecole alsacienne. Il va inculquer à ses jeunes élèves la notion de liberté, qu’il pense être fondamentale pour leur ouverture d’esprit.
Philippe Torreton -parfait- incarne un John Keating et quand il entre en scène sans parler, il a une légèreté mais aussi une folie intérieure qu’il transmettra tout au long de la pièce. « Carpe Diem »: sa devise, va s’exprimer avec, entre autres, une passion pour la littérature. Il rappelle à ses élèves que nous ne faisons que passer et en amoureux de William Shakespeare, que »nous sommes tous de la future nourriture pour les vers.» La personnalité de chacun est ici bien représentée, en particulier, celle du jeune Todd Anderson, souffrant d’une forme mineure d’autisme.
Bien sûr, les méthodes de travail de John Keating ne plaisent pas à la direction de l’Académie qui le sanctionnera, lui et ses élèves.
Ce goût de la liberté, en particulier à travers l’art, sera fatale à Neil Perry qui rêve de théâtre, alors que son père l’oblige à faire médecine. Dans une très belle scène rythmée par la lumière oscillante de la « servante », il déclamera la tirade finale de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec une vérité déconcertante. Son père veut l’obliger à démissionner la veille du spectacle: il trouve que le théâtre est un gaspillage de temps. Dévasté, Neil Perry va voir Keating qui lui conseille de rester ferme et de prouver à ce père qu’il prend très au sérieux son amour de la scène. Mais Neil se suicidera dans la nuit et son professeur sera renvoyé…
Quelle que soit leur destinée, ces jeunes ne pourront oublier les paroles de leur professeur: « Nous faisons tous partis de la horde, il faut apprendre à s’en détacher. » » On ne lit pas et on n’écrit pas de la poésie, parce que ça fait joli. Nous lisons et nous écrivons de la poésie, parce que nous faisons partie de la race humaine, et que cette même race foisonne de passions. » « C’est la guerre, les amis, méfiez-vous du danger du conformisme. » « Vous apprendrez à aimer les mots: on peut changer le monde avec des idées. »
Engagement des jeunes artistes, scénographie fluide, interprétation exemplaire de Philippe Torreton… Ce spectacle mérite vraiment la longue ovation debout que lui fait, chaque soir, le public.
Jean Couturier
Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 42 08 77 71.

