Le Cid de Corneille, mise en scène de Denis Podalydès

Le Cid de Corneille, mise en scène de Denis Podalydès

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

 «Le mot: tragi-comédie ne désigne pas une œuvre mi-triste, mi-drôle mais une pièce à péripéties qui finit bien, dit le metteur en scène, mais j’aimerais retrouver quelque chose de cet éclat juvénile, de l’énergie trempée qui parcourt tous les caractères de la pièce, de cette force tragi-comique, héritée du théâtre espagnol qui séduisait tant Corneille, de cet excès de puissance et d’invraisemblance dont on s’émerveillait, comme on s’émerveille devant le charme d’une œuvre qui en fait trop, qui dépasse les bornes, déjoue les attentes et semble prendre un malin plaisir à multiplier les ruptures, hyperboles, contrastes, voire les contradictions. Sous bien des aspects, Corneille est plus proche de Shakespeare, mort vingt ans avant Le Cid, que de Molière et Racine. ».

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Denis Podalydès a vu juste: après deux heures trente de spectacle, nous sommes emportés par la folie jubilatoire de ses comédiens tous très justes. La pièce regorge de tirades que nous avons tous en mémoire. Sans qu’elles deviennent des morceaux de bravoure pour chaque interprète, nous entendons avec bonheur ce texte et l’on se prend à rêver d’en utiliser les mots pour interpeller autrui dans la vie courante. Le comte de Gormas, père de Chimène et redoutable homme de conviction (Christian Gonon) n’hésite pas à offenser Don Diègue, père de Don Rodrigue. Et Didier Sandre, excelle dans le chantage affectif envers son fils: «Venge-moi, venge-toi ; Montre-toi digne fils d’un père tel que moi. Accablé des malheurs où le destin me range, Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge. »
Don Rodrigue (Benjamin Lavergne,  exceptionnel de justesse) semble subir cette destinée malgré une grande fragilité, comme un Hamlet infiltré dans une tragédie de la vengeance… Bakary Sangaré (Don Fernand, premier roi de Castille) interprète le plus beau rôle de sa carrière de sociétaire: magnanime et plein de bonhomie,  il a un sourire désarmant. Quand Don Alonse, un des gentilshommes castillans, lui apprend que Chimène demande justice pour la mort de son père, sa réplique est d’une puissante vérité: «La fâcheuse nouvelle, et l’importun devoir ! Va, je ne la veux pas obliger à te voir. Pour tous remerciements, il faut que je te chasse. Mais avant que sortir, viens, que ton roi t’embrasse. ».

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Chimène, traversée par des sentiments contradictoires, brûle d’un amour incandescent pour Rodrigue, meurtrier de son père. Suliane Brahim est bouleversante. A l’acte IV, elle clame avec rage sa vengeance: « Reprenons donc aussi ma colère affaiblie : Pour avoir soin de lui, faut-il que je m’oublie ? On le vante, on le loue, et mon cœur y consent ! Mon honneur est muet, mon devoir impuissant ! Silence, mon amour, laisse agir ma colère : S’il a vaincu deux rois, il a tué mon père. Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu’ait produit sa valeur. Et quoi qu’on die ailleurs d’un cœur si magnanime, ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments,voiles crêpes, habits, lugubres ornements, Pompe que me prescrit sa première victoire, Contre ma passion soutenez bien ma gloire Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir, Parlez à mon esprit de mon triste devoir, Attaquez sans rien craindre une main triomphante. »

Bravo à Denis Podalydès et à toute son équipe de techniciens et interprètes. Le texte devient ici un formidable hommage au théâtre, comme souvent avec Éric Ruf pour la scénographie et Christian Lacroix pour des costumes. Ici plutôt sobres pour les hommes mais flamboyants pour le Roi et très colorés pour les personnages féminins,  à part à la fin, la robe de deuil noir et blanc de Chimène, chef-d’œuvre de haute couture.
Ce spectacle (actuellement complet) sera repris et il ne faudra surtout pas le manquer. « La pièce est baroque,  dit le metteur en scène. Et irrégulière, contrastée, changeante, parfois lumineuse -éblouissante- parfois sombre et nocturne. Tantôt, je lis et crois voir un roman d’aventures, une série historique, remarquablement construite et rythmée, proposant des situations claires et dessinées, des personnages vivants et généreux pour leurs interprètes, palpitants pour le public. Tantôt, elle me paraît archaïque et lointaine, étrange, difficile d’accès ou de sens ultime, malgré ses séductions, son alexandrin puissant et souple. Mais c’est l’écart lui-même qu’il faut préserver, à l’intérieur de la pièce, écart qui existe en chacun des caractères: cette tension irrésolue, vibrante, dont la scène, le petit théâtre dans le grand théâtre, je l’espère, éprouvera la résistance, en saura rendre énergie et beauté. »

Jean Couturier

Jusqu’au 17 mai, Comédie-Française hors-les-murs, Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin, Paris (X ème).  T. : 01 42 08 99 41.

 


Répondre

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...