Goodbye Lindita de Mario Banushi

Goodbye Lindita de Mario Banushi

Second volet d’une trilogie imaginée par ce créateur d’origine albanaise de vingt-sept ans venu du cinéma et influencé par les arts plastiques, Goodbye Lindita a été créé sur la scène expérimentale du Théâtre National de Grèce à Athènes.  Le premier volet Mami a été présenté l’an passé au festival d’Avignon et le sera ici même dans quinze jours.
Un seul thème: l’exorcisme de la mort de sa belle-mère, Lindita à laquelle le créateur était attaché.
Cela se passe dans une grande pièce sombre aux pauvres meubles: côté jardin, un lit avec un dessus assez laid où dort un homme puis une femme. Et, il y a sur le côté, une commode un peu haute.  Et devant une fenêtre, une table de cuisine et quelques chaises en stratifié, un gros poste noir de télévision posé sur une table roulante: un homme, une femme et une jeune fille regardent une émission dans un silence total. Côté jardin, un seule porte qui grince et, sur le mur du fond, un tableau -grande icône dorée avec une natalité- dissimulant un vide sur l’extérieur.
Une autre jeune fille plie et range des vêtements sur la commode qui, à un moment, s’ouvrira: y repose le corps d’une femme nue, et apparemment, morte. Toute la famille va cérémonieusement laver ce corps dans le lit dont on a enlevé le matelas et qui est devenu une sorte de baignoire. Puis il sera replacé sur un autre lit étroit avec un long cérémonial où on met à la jeune femme une longue robe rouge et un masque. Ce qui lui donne l’aspect d’une sculpture faisant penser à un gisant, comme celui, remarquable, d’Isabelle d’Angoulême (XIII ème siècle) à l’abbaye de Fontevraud. Tout autour du lit, on disposera de nombreux bouquets de fleurs.

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Silence, respect de la mort, extrême lenteur gestuelle dans un lieu où une famille continue à accomplir les tâches quotidiennes comme: manger, ranger, regarder  la télévision même si on n’en a pas vraiment envie, comme pour se prouver individuellement que la vie malgré tout continue après un deuil collectif.  Comme dans n’importe quelle famille riche ou pauvre… Mais il y a dans le théâtre de Mario Banushi, tout un langage qui se crée mais c’est au spectateur de le décrypter, puisqu’aucun mot n’est ni prononcé ni écrit et il faut essayer de tirer un récit de ce qui est montré…Et bien sûr, accepter de se laisser entraîner par cette picturalité, celle, entre autres, de ce qu’on appelle des « tableaux vivants » anglo-saxons ou ceux que nous avions vus  au moment de Noël à New York vers 1970.  Tout ici est d’un extrême raffinement: jeu gestuel où le corps nu s’impose, comme chez Angélica Liddell (voir Le Théâtre du Blog) dont il cite une image (une femme nue qui marche à quatre pattes)  remarquable scénographie très réaliste de Sotiris Melanos et Mario Banuschi, lumière diffuse venant d’un seul endroit: une fenêtre carrée (la lumière n’est jamais identique selon la forme et les dimensions du cadre) et qui augmente ici le climat dramatique…
Tasos Palaioroutas sait créer des crépuscules (ou des aurores?). En tout cas, des clairs-obscurs de toute beauté (on pense bien sûr à Georges de la Tour mais aussi et surtout à Vermeer, Le Caravage, Rembrandt ou Leonard de Vinci avec ses jeux d’ombre si réputés. On peut voir l’influence en filigrane du grand Tadeusz Kantor  mais aussi de l’image cinématographique sous-exposée, comme celle de Murnau dans Nosferatu ou L’Aurore. Mario Banuschi a  aussi  réalisé un film. Et il a raison de dire que pour lui, « la lumière fonctionne comme un langage ».  Même si c’est au prix; quelquefois, d’une certaine sécheresse…

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©x Le Regard du Sourd

Bien sûr, on pense au grand Bob Wilson disparu l’an dernier, surtout celui des débuts, avec le fameux Regard du sourd (1970) tout aussi muet, que ce Goodbye Lindita et tout aussi porté par un univers sonore, ici, entre autres des bruits -de guerre-? Ce jeune metteur en scène aurait pu nous épargner l’invasion de fumigène, à la fin avec un peu d’encens soufflé par la fenêtre (tiens, au fait comme dans Le Regard du sourd *:  Bob Wilson avait aussi vingt-sept ans quand il l’a créé…). Pas grave, il y a chez lui une possibilité tout à fait intéressante de dire l’universel et ce rituel à travers une histoire intime dans un lieu fermé de Mario Banuschi réussit à toucher le public: il a un remarquable sens de l’espace et du temps: en  juste une heure, ite missa est. Allez voir ce spectacle -même s’il ne fait sans doute pas l’unanimité- vous ne le regretterez pas.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 5 avril aux Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème).  T.:  01 44 85 40 40.
Mami sera présenté du 9 au 16 avril, dans la même salle des Ateliers Berthier.

* Il existe un montage I.N.A. (dix minutes) d’extraits en noir et blanc du Regard du sourd présenté au festival de Nancy 71, avec commentaires en voix off (un peu bavards et pas exacts) de Léon Noël, qu’on peut voir sur Internet. Pas idéal, il permet d’avoir au moins une idée de ce spectacle-culte qui a influencé tout le théâtre contemporain depuis un demi-siècle. Et il y a, déjà répétés, les: « One, two, three » sur un extrait du Beau Danube Bleu de Johann Strauss. Et que l’on retrouvera en voix off dans le solo de la danseuse Lucinda Childs de son célèbre opéra Einstein on the beach sur la musique de  Philip Glas, créé au festival d’Avignon 76.

 

 

 


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