Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian
Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian
Une lecture personnelle de la célèbre pièce (1666) écrite par son auteur sept ans avant sa mort. Ici, Alceste, jeune banlieusard, arrive en pantalon de sport, blouson avec capuche. Comme les autres personnages. Son ami Philinte est en costume et feutre noir. La grande bourgeoise Célimène, est elle en pantalon et gilet noir, chemisier pailleté argent. Son dressing est plein de robes, tailleurs, manteaux bien alignés sur des cintres et au-dessus, sur des étagères, de gros livres reliés. Nous aurons droit comme partout aux micros H. F., et bien sûr, à une -légère mais permanente- couche de fumigène (pour faire comme les autres metteurs en scène ?) et les arrivées de personnages se font quelque fois par la salle, un vieux truc plus qu’usé… Et Alceste arrive sur un scooter noir pour dire qu’on est bien à l’époque actuelle. On est ici, on l’aura compris, dans le pas léger, léger!
Au début, dans une sorte de prologue où, sur fond de musique baroque, les personnages du Misanthrope dont certains masqués dansotent et disant quelques répliques de la pièce. Histoire de montrer ce qu’on ne fera pas? Puis la pièce commence… Tigran Mekhitarian ne fait pas dans la dentelle et utilise les stéréotypes en vogue, sans aucun état d’âme. Cerise sur le gâteau, toujours sans doute pour faire actuel, il met quelques répliques en rap. Et il y a au centre de la scène, une arcade en tubes fluo rouge: GRAND THEATRE DE PARIS.
Un acteur fait apprendre un vers du Misanthrope à un public pas très jeune, ravi de s’encanailler et qui sera prié de le reprendre en chœur, quand on le lui demandera… Et il obéit! Tous aux abris! Par ailleurs, le metteur en scène aurait pu nous épargner ces adjectifs du genre: dégueulasses, etc. là aussi pour faire actuel? Et ne pas couper dans le texte, surtout dans la scène des petits marquis, laquelle n’offre alors plus grand intérêt…
Prendre une œuvre classique très connue et oser la monter « contemporain » est la marque de fabrique de ce metteur en scène, même si cela ne fonctionner pas vraiment (voir Le Théâtre du Blog). Bref, il y a quand même ici beaucoup d’erreurs et cela ne donne guère envie d’aller voir ce Misanthrope…
Et pourtant! Même s’il ne faut pas être trop exigeant-cette mise en scène est un peu « vulgaire » et a du mal à prendre son envol- les alexandrins ciselés de Molière sont rarement dits avec autant de respect et d’intelligence. Ce qui donne une grande force à cette pièce interprétée par de bons acteurs -dont Isabelle Gardien, autrefois à la Comédie-Française (excellente Arsinoé), Félicien Juttner, L’éclatante Marine, Souleymane Rkiba, Vénus Yaffa, Étienne Paliniewicz et Tigran Mekhitarian très crédible en Alceste. Et on retrouve avec grand plaisir les scènes-culte entre Alceste et son ami Philinte. Puis celles où, encore amoureux de Célimène (Clémentine Aussourd), il fait tout pour être insupportable. En contradiction avec lui-même, il sait bien qu’il a affaire à une élégante frivole, finalement peu sympathique et menteuse… Et qu’il n’est pas indifférent à la douce Eliante…
Il y a réussie, la scène feutrée mais d’une violence verbale inouïe entre Célimène et Arsinoé, et à la fin,, tout aussi réussie, celle où, assise au centre du plateau, est accusée comme à un tribunal, cette jeune femme dont ses amoureux vont révéler la duplicité en lisant des lettres où elle s’amuse à se moquer de chacun.Tous réunis pour cette mise à mort sentimentale, ils retransmettent à coup de portable, le visage, projeté sur le mur blanc de cette belle séductrice de vingt ans. Drôle et grinçant à la fois. Elle avouera à Alceste: « J’ai tort, je le confesse, et mon âme confuse/ Ne cherche à vous payer d’aucune excuse. »
Mais elle veut vivre sa vie- éventuellement avec Alceste qui lui pardonne ses « crimes » comme elle dit -mais à Paris et dans les mondanités- et jamais à la campagne où, par besoin d’absolu, il veut l’emmener. On sort de ce spectacle avec une certitude: Tigran Mekhitarian a une remarquable maîtrise du plateau et sait bien diriger ses acteurs mais sa mise en scène aurait beaucoup gagné, s’il n’avait pas utilisé les facilités et gags racoleurs mentionnés plus haut. Molière et le public méritent mieux.
Voilà, de quoi, nous l’espérons, éclairer votre lanterne.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 10 mai , Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris ( X ème). T. : 01 42 08 77 71.

