L’Ecole des femmes, de Molière, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini
L’Ecole des femmes, de Molière, adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini
Il était une fois un barbon (la quarantaine, ce qui reste :vieux de nos jours, pour une adolescente) qui veut l’enfermer dans une tour, en attendant (quand même !) qu’elle grandisse et puisse devenir SA femme, sa possession, son bien. Il l’aura rendue « idiote autant qu’il se pourrait » pour être sûr qu’elle ne pense à rien et surtout pas à l’amour, surtout pas à un autre homme que LUI. Le jour venu, il lui annonce son projet mais elle lui dit ce qu’elle a vécu, elle, en son absence,; et alors tout s’écroule. Pour lui, la possession exclusive de ce petit être… et pour elle, l’espoir d’épouser Horace, l’amour, la liberté. Mais dans les bons contes, la princesse est délivrée à la fin.
La pièce a fait scandale à sa création devant une cour hypocrite qui se régalait d’abord des aventures personnelles de Molière. Le scandale étant un ingrédient du succès, l’auteur et chef de troupe sut en tirer parti : suivront La Critique de l’Ecole des femmes où Molière égratigne ses détracteurs avec talent et finesse. Et L’Impromptu de Versailles où il montre sa troupe au travail, à la recherche d’une pièce qui la fasse vivre.Mais foin (comme diraient le chevaux du Roi) de ce passé lointain, la pièce « marche toujours et c’est un grand classique fondateur : liberté, égalité, droit des filles à l’éducation et au plaisir.
Frédérique Lazarini et le décorateur François Cabanat enferment la jeune fille dans une cage de verre, sous la surveillance renforcée de caméras: « Souriez, vous êtes filmés. » L’espace restreint du plateau délimite le champ d’action d’Agnès : sa chambre donc, et une allée de promenade qu’elle partage avec son seigneur et maître, qui, lui, habite son appartement avec porte blindée et écrans de contrôle. La vidéo n’est pas utilisée ici à titre décoratif, mais bien au cœur du sujet.
Avec la même acuité, Cédric Colas donne une nuance inédite à Arnolphe, ou Monsieur de la Souche – ce qui permet au personnage de jouer, et de perdre sur deux tableaux… Et si, comme beaucoup d’hommes, Arnolphe cherchait à prolonger sa jeunesse en vampirisant celle d’Agnès, et même celle de l’amoureux gaffeur Horace (Hugo Givort) ? Ce fils d’un ami proche, il le reçoit avec des effusions qui effacent la barrière des générations. On peut regretter qu’il reste plus désarçonné, que malheureux devant l’échec final. Dans ce cas, le spectateur serait encore plus cruel qu’Agnès envers lui…
Quant à Agnès, Sara Montpetit est parfaite dans le rôle : nature, « bête » selon son maître et selon son propre jugement, mais affectueuse, vraie, réfléchie, malgré les limites qui lui sont imposées, et très douée pour apprendre : « …L’amour est un grand maître /Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être ». Sa tenue banale d’adolescente, jeans-pull-baskets, fait d’autant mieux ressortir l’actualité, la pertinence du personnage et le chemin parcouru le temps de cette journée « particulière », vers une émancipation pas si évidente.
On a vu souvent Molière joué en costumes contemporains – par nécessité économique d’abord : cela ne choque pas et fonctionne très bien. Mais ici les costumes (Dominique Bourde et Isabelle Pasquier) sont réellement « dramaturgiques», ils jouent, et jouent bien. Comment verrions cette petite société aujourd’hui ? Pour Alain et Georgette, les gardiens, on vous laisse la surprise, comme pour l’apothéose finale (abrégée) qui arrange tout pour chacun, à l’exception du pauvre Arnolphe. Cette Ecole des femmes fait le plein depuis février et on comprend pourquoi : rien que la pièce, toute la pièce, poussée dans des retranchements parfois inexplorés. C’est beau, profond et drôle, comme l’espèce humaine en général.
Christine Friedel
Artitic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, Paris (XI ème). T. : 01 43 56 38 32.

