Psicofonía, Silences d’Espagne texte et mise en scène de Faustine Noguès

Psicofonía, Silences d’Espagne texte et mise en scène de Faustine Noguès

Le théâtre de cette jeune metteuse en scène est ancré dans la vie contemporaine  avec des thèmes comme l’accession au pouvoir d’un humoriste punk (Surprise parti), l’impossibilité de ne penser à rien (Moi c’est Talia), le délit de solidarité (Grand pays), le commerce clandestin de carburant frelaté en Afrique de l’Ouest (Impulsion).
Ici, Franco meurt en 75 mais les choses ne sont pas si simples et, comme le dit Faustine Noguès, il ne faut pas oublier que la moitié du pays avait voté pour lui. L’Espagne va donc aller vers la démocratie,  tout en ayant du mal faire le deuil de cette période tragique de son Histoire. Mais, dit Faustine Noguès, comment oublier la guerre civile avec les combats sanglants entre antifascistes et franquistes qui a déchiré le pays. »Ils attrapaient les femmes républicaines, ils les tondaient et pour signifier qu’elles étaient porteuses de ce qu’ils appelaient le gène rouge, ils ne leur laissaient qu’une mèche de cheveux sur laquelle ils attachaient un ruban rouge. Elle ajoute aussi que, parfois, avant de les tondre, ils les forçaient à boire de l’huile de ricin, un puissant laxatif. Et qu’après les avoir tondues, il les faisaient défiler en culotte pendant qu’elles se chiaient dessus à cause du ricin. » Et l’assassinat du grand écrivain Federico Garcia Lorca, le déchirement de familles entières… La liste est longue! Faustine  Noguès, elle, est née  en France dans une famille de républicains exilés en Corrèze et elle va essayer de retrouver  toute cette mémoire en écoutant les survivants, comme les disparus. Mais comment avancer parmi les fantômes de cette époque révolue?

 © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

De nombreux membres républicains de sa famille ont été  torturés, assassinés et dit-elle, comme de nombreux autres, ils n’ont jamais rien dit ou si peu de cette tragédie nationale.  Comme en France, minée par la guerre avec les nazis. Un immense acteur décédé, une grande comédienne encore vivante…  dont les pères ont été d’actifs collabos. Une proche amie dont le père a été tué dans un combat en Allemagne et dont l’oncle a aussi ouvertement collabo et a été fusillé par les résistants juste après l’armistice… Une autre amie dont le père,  avait travaillé  comme prisonnier en Allemagne dans une ferme  et qui n’avait jamais été retrouvé…  Disparu mais pas officiellement mort à la guerre. Et dont l’épouse ne pouvait être donc recevoir aucune pension!  Un copain de cet ancien prisonnier le croise par hasard  dans une ville allemande… Les guerres laissent longtemps des traces! En Espagne, 15 octobre 1977, tous les crimes commis par la dictature franquiste depuis 36 sont prescrits à la suite du vote à l’unanimité du Parlement espagnol… Ce qui signifiait aussi que tous  les crimes du régime franquiste  et les  nombreuses exécutions après la guerre civile, ne pourraient jamais l’être.

Ici, rien sur la scène noire, qu’une petite pierre carrée,  éclairée par un pinceau lumineux, celle d’une maison proche de Belchite, un village anéanti en 37 par les armées de Franco qui décida d’en conserver les ruines. Cela commence par  une expérience sonore – chaque spectateur est  doté d’un casque- pour essayer d’entendre un bruit dit « blanc » qui « donne la sensation d’un signal brouillé, une menace planante qui s’approche et se retire. »  Même dans un silence que nous croyons le plus absolu.
Cette entrée en matière est sans doute un peu longue mais  l’autrice nous emmène ensuite dans l’espace de sa mémoire et il y a des moments de grande beauté, avec parfois des ponctuations musicales interprétée par un violoncelliste, un guitariste et une percussionniste/danseuse de flamenco. Et on entend des documents d’archives  mais aussi des extraits d’entretiens avec des Espagnols qui ont vécu cette histoire et  de documentaires. Comme celui où on entend la voix de son grand-père espagnol de quatre-vingt quatorze ans, juste ici figuré par une paire de chaussures et dont la parole est sur-titrée.  Un moment très émouvant.
Faustine Noguès sait habilement nous emmener à travers l’histoire intime de sa famille exilée en France et à retracer, celle universelle de tout un peuple si proche de nous et qui a dû appendre à « faire avec » un passé aussi douloureux. Encore si présent, alors que le franquisme  est né en 36…

« Belchite, village espagnol détruit pendant la guerre d’Espagne est, par hasard, la première ruine de ma liste. C’est en me retrouvant au contact de l’Espagne de 1937, que je suis malgré moi ramenée vers l’histoire de ma famille. Cette part fictionnelle est née du désir de ne pas me positionner d’emblée comme maîtrisant l’histoire de la guerre d’Espagne, alors que je cherche précisément à exprimer l’incapacité à me saisir intellectuellement du sujet qui m’a habitée pendant des années. »Et comme elle a une bonne diction, une voix claire, on écoute  avec  une grande attention ce récit. Malgré quelques longueurs et le port du casque à la longue assez gênant, c’est un rare spectacle bien réalisé et attachant. Et un des rares qu’on a envie actuellement de revoir.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 13 avril, Théâtre de la Cité Internationale, Paris (XIV ème).

Les 10 et 11 mai, Théâtre d’Aurillac (Cantal).

En juillet, Théâtre des Halles, festival d’Avignon,

En novembre, Odyssud, Blagnac ( Gironde).

Les textes de Faustine Noguès sont publiés aux éditions Théâtrales, aux Éditions de l’Oeil du Prince, et chez Lansman Éditeur.

 


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