La Maison de Bernarda Alba (La casa de Bernarda Alba) de Federico García Lorca

La Maison de Bernarda Alba (La Casa de Bernarda Alba) de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy

Ce drame en trois actes (1936) a été fini deux mois avant l’assassinat du grand écrivain par des tueurs de Franco. Créée en 45 à Buenos Aires, il a été publié la même année et joué six ans plus tard au festival de Biarritz, puis au Théâtre de l’Oeuvre, à Paris. Federico García Lorca y dénonce l’oppression de la femme dans l’Espagne rurale, il y a un siècle. La pièce, très connue en France, n’a pas la même force que les autres œuvres du dramaturge. Mais Yves Baunesne l’avait montée avec succès, il y a six ans dans un décor naturel: la cour d’une belle ferme avec des bâtiments anciens au sud de Lyon (voir Le Théâtre du Blog). C’était bien vu et interprété avec sobriété.  

Après la mort de son mari, l’Andalouse Bernarda (soixante ans: un âge avancé pour l’époque!) règne, canne à la main, sur ses cinq filles. Elle veut qu’elles observent un deuil très strict, en vivant recluses pendant huit ans et  que leur soient interdites des relations amoureuses. Bien entendu, cela se passera autrement, sinon il n’y aurait pas de pièce… Le jeune et beau Pepe El Romano fascine les cinq sœurs. Il doit épouser Angustias, l’aînée (trente-neuf ans). Pas très belle, fille d’un précédent mari de Bernarda  mais riche de l’héritage de son père…
Cela se complique quand la plus jeune Adela (vingt ans) va tomber amoureuse de lui et ce sera réciproque. Magdalena, trente ans, elle reste soumise à sa mère. Amelia (vingt-sept ans),  très réservée,  croit au seul mariage d’amour. Quant à Martirio (vingt-quatre ans) jalouse et assez frustrée, croit, vu la situation imposée par sa mère qu’elle n’arrivera jamais à se marier. Dans cette communauté très fermée, soudée par des liens familiaux, Martirio dominée par la haine, découvre la liaison d’Adela et Pepe El Romano… Elle  les  dénonce  à sa mère qui n’hésitera pas une seconde à prendre un fusil de chasse et à tirer sur le jeune homme… qui aura juste le temps de s’enfuir. Mais Bernarda croit l’avoir tué! Et Adela qui le croit aussi, ira s’enfermer dans sa chambre et s’y pendra.

© Martin Argyroglo.j

© Martin Argyroglo

Une tragédie aux personnages strictement féminins- ce qui est rarissime au théâtre- où il y a aussi Maria-Josepha, quatre-vingt ans, la mère de Bernarda, mentalement diminuée et délirante. Et Poncia, juste soixante ans comme Bernarda, l’intendante de la maison, jamais avare de conseils et tyrannique. Il y a aussi d’autres employées de maison. Bref, une famille espagnole comme beaucoup d’autres à une époque où les femmes vivaient dans un climat répressif… Et où Franco arrivait…
Federico García Lorca avec cette tragédie (au sous-titre révélateur: Drames des peuples d’Espagne) dénonce la force des traditions  asphyxiantes  dans une société rurale déjà fermée sur elle-même et régie par l’église catholique…
Quatre-vingt dix ans après avoir été écrit, le texte, grâce à une nouvelle traduction précise de Thibaud Croisy, est plus vivant, avec quelques mots assez vulgaires du genre: picoler, faire le trottoir, salope… qu’on ne ressentait pas toujours avant. Et la tragédie de cette famille va devenir celle d’un peuple tout entier.

Comment ne pas être partagé? D’un côté, la redécouverte d’un texte qui sonne juste. Mais la scénographie de Sallahdyn Khatir -de hautes colonnes en polyester transparent verdâtre côté jardin, côté cour et dans le fond,  cinq chaises paillées sur le grand espace- tient plus d’une installation d’œuvre d’art contemporain… Mais elle ne traduit pas l’enfermement physique et mental de cette mère et de ses cinq filles. Ce qui, à la base, est une erreur de conception… Et les costumes parfois hypertrophiés et manquant- volontairement? d’unité- n’arrangent rien.
Mais Charlotte Clamens est une remarquable Bernarda et, seul homme de la distribution, Frédéric Leidgens est tout aussi remarquable en Poncia, l’Intendante et il  a, comme elle, une excellente diction, Laurence Roy (La Grand-mère) est excellente et tout d’un coup, il y a comme une fulgurance sur le plateau… Mais on ne comprend pas bien pourquoi le metteur en scène a choisi des actrices plus âgées, que leur personnage pour jouer les cinq filles, ce qui déséquilibre les situations. Alors que Charlotte Clamens, elle, est plus jeune que son personnage. Et pourquoi, il a doté tout le monde de micros H.F., uniformisant les voix! Pourtant, le plateau n’est pas si grand! Pour rattraper une diction souvent approximative? Les personnages ne sont guère convaincants alors qu’elles sont toujours, ou presque, sur  scène. Tout se passe comme si les actrices étaient aussi un peu écrasées par le jeu brillant de Charlotte Clamens et Frédéric  Leidgens.
Cela commence plutôt bien avec une jeune femme de chambre essuyant des couverts en argent mais après quelques scènes, la pièce a bien du mal à prendre son envol… A cause ici d’une direction imprécise, voire académique dans les placements, et tout se perd sur ce trop grand plateau. Sauf pendant un dîner aux chandelles sur une longue table nappée de blanc, une citation du grand Tadeuz Kantor… Et il y a dans cette mise en scène un côté esthétisant qui n’a rien à voir avec l’univers de l’écrivain.
Et tout se passe finalement comme si le second et troisième actes de cette pièce inégale que son auteur aurait sûrement à nouveau travaillé, s’il n’avait pas été assassiné, résistaient à Thibaud Croisy: même s’il y a de belles scènes, notamment entre la Mère et certaines de ses filles, l’ensemble reste sec et manque singulièrement d’émotion! Le texte de Federico García Lorca, grâce à cette nouvelle traduction, apparait sous un angle plus neuf et, au moins, Thibaud Croisy nous épargne la recréation folklorique d’un monde rural espagnol d’il y a un siècle, impossible aujourd’hui sur un plateau. Mais l’ensemble reste bien décevant. Dommage…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 avril, T2G-Théâtre de Gennevilliers-Centre Dramatique National, avenue des Grésillons  (Hauts-de-Seine).

Théâtre de la Cité internationale, Paris ( XIV ème), Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès, du 13 au 17 octobre.

Le Quai, Centre Dramatique National d’Angers (Maine-et Loire), les 18 et 19 novembre.

La Comédie de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Fondation d’entreprise Hermès, les 13 et 14 janvier. La Comédie de Béthune-Centre Dramatique National (Nord) en janvier. Les Bords de Scènes Grand-Orly, Seine-Bièvre (Val-de-Marne) le 27 janvier.

Le Phénix- Scène nationale de Valenciennes (Nord), les 24 et 25 mars.

La Maison de Bernarda Alba, traduction de Laurey Braguier et Thibaud Croisy, est éditée chez L’Arche, 2026.


Archive pour 18 avril, 2026

L’ordre du jour d’après Éric Vuillard, adaptation et mise en scène de Jean Bellorini

L’Ordre du jour d’après le livre d’Éric Vuillard, adaptation et mise en scène de Jean Bellorini

« Le pouvoir est un théâtre. Il joue, il nous trompe, dit l’auteur. Il est par nature désireux de s’accroître, il se concentre et il est asymptotiquement celui d’un seul. La Comédie-Française est une troupe permanente, le théâtre public par excellence. On y joue un autre jeu que le pouvoir, un jeu collectif, qui serait idéalement celui de tous.  »
Un peu partout, le temps se couvre, la situation empire. C’est dans la réverbération des événements qu’une pièce se monte et Jean Bellorini le sait bien, c’est toujours à la fois dans le monde et dans une sorte d’anfractuosité, de décalage, que le théâtre prend forme, et tente de défaire le jeu du pouvoir: « Par sa nature même, dit-il, le théâtre ouvre un espace poétique, comme une caisse de résonance du monde. Je n’ai pas choisi ce texte  -qui déplie soigneusement les faits qui ont conduit à la seconde Guerre mondiale –sans en mesurer les échos contemporains. Je suis souvent troublé par l’adéquation entre un texte choisi plusieurs années auparavant et le contexte d’actualité dans lequel sa mise en scène est présentée. L’intuition, l’observation, la prémonition sont sans doute des aptitudes d’artistes! Aussi, je dois dire l’effroi, au moment de commencer les répétitions, de constater à quel point, ce qui est décrit pour l’année 38, résonne en 2026. »

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Le metteur en scène utilise ici le grotesque pour faire revivre sur scène les moments funestes de l’histoire contemporaine. De tels comportements humains. sont à mettre en parallèle avec notre actualité nationale et internationale et cela devient terrifiant. Julie Sicard, Laurent Stocker, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty de la Comédie-Française, sont méconnaissables et exceptionnels d’engagement et cruauté, dans cette farce qui n’en n’est pas une. Ils nous transportent dans notre passé, portant des masques, créés par Cécile Krestchmar. « Ils représentent, dit Jean Bellorini, les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque: Hitler, Göring, les industriels allemands… On pense à Guignol, aux caricatures d’Honoré Daumier mais l’on reconnaît aussi leurs traits humains, banals, presque familiers. »
Eric Vuillard révèle les compromissions des milieux industriels et financiers allemands avec le parti nazi naissant, avant les élections de 1933: « Ainsi, les vingt-quatre ne s’appellent ni Schnitzler, ni Witzleben, ni Schmitt, ni Finck, ni Rosterg, ni Heubel, comme l’état-civil nous incite à le croire. Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, machines à laver, produits d’entretien, radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre.  »
La corruption, poste incompressible du budget des grandes entreprises, a plusieurs noms: lobbying, étrennes, financement de partis. Pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or le parti nazi n’avait plus un sou vaillant et la campagne électorale approchait. Alors, Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank de 24 à 30, et de 33 à 39, mais aussi ministre de l’Économie du Troisième Reich de 34 à 37, se leva, sourit à l’assemblée et lança : « Et maintenant messieurs, à la caisse!  »
Après cette fameuse réunion des vingt-quatre, les comédiens qui en jouent les protagonistes, nous font vivre, étape par étape, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. La faiblesse mentale du chancelier autrichien Kurt Schuschnigg, la cécité morale de l’Anglais Lord Halifax et du Français Edouard Daladier, les mensonges d’Hermann Göring et les stratagèmes de Joachim von Ribbentrop… Tous ces handicaps sont ici remarquablement mises en évidence.

Le public, grâce à un système de grands miroirs pivotants, se voit ainsi reflété et participe aux récits de cette entreprise de destruction. L’art du mensonge est ainsi dévoilé à travers les mécanismes de propagande de l’Allemagne nazie. Le théâtre peut éveiller les consciences mais intéresse aujourd’hui une faible partie de la population. Le plus grand nombre préfère s’informer grâce aux réseaux sociaux qui, d’une certaine manière, font le lit du totalitarisme.
« Ce cabaret effrayant et salutaire n’est pas une fiction mais un miroir déformant d’une réalité de l’Histoire, dit Éric Vuillard. » Et c’est d’une cruelle réalité aujourd’hui, quand on observe Donald Trump ou les candidats à la prochaine élection présidentielle en France. Nous sommes prévenus: que va-t-il advenir de notre « civilisation des lumières » ? Le résultat des urnes reste dangereux et Hitler est arrivé au pouvoir démocratiquement… Il sera bon de s’en souvenir en 2027 ! Le spectacle -complet- sera repris à la saison prochaine.

Jean Couturier

Jusqu’au 3 mai, Comédie-Française-Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.

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