Mon père avait l’habitude de dire: j’aime la présence de jeunes autour de moi, j’aime l’environnement des jeunes, alors: il faisait table ouverte à midi dans son appartement de Meudon, dans les années 66 à 70. On n’avait même pas besoin de prévenir et on venait avec nos copains, cela donnait des repas fort animés-.
A l’époque, nous rêvions tous de révolution, alors il y avait les maoistes, les trotskystes, les communistes. On s’engueulait sous l’oeil bienveillant de mon père, lui gaulliste, anti-communiste, patron de la Bougie Dep, une entreprise de cinquante salariés. J’avais écrit une chanson satirique : “mes enfants se disent communistes, mais ils vivent tous de mon capitalisme. » Même Patrice Chéreau, un débutant aux dents longues qui venait, quand il était fauché, partager nos repas à l’époque du Cabaret des Trois baudets où nous jouions chacun notre spectacle. Madame Legros, une solide femme de ménage bretonne, faisait la cuisine, il y en avait toujours pour six.

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Eh! Bien, nous y voilà, un demi-siècle plus tard. J’y repense: je suis comme mon père. Je sors d’une semaine de Ruches à Audincourt des ateliers de spectacles fréquentée par une cinquantaine de jeunes de la génération Z, celles et ceux nés autour des années 2000. Et je suis ragaillardi, toutes mes douleurs se sont endormies, comme si la vigueur de tous ces jeunes était capable de se transmettre. Je dévore ces corps alertes, leur agilité, leur vitesse, leur plasticité et leur énergie.
Les ghettos-mouroirs que sont les E.P.HA.D. sont un scandale national. Nous avons besoin de relations aux jeunes, et ils ont aussi besoin de nous. Le transgénérationel est fondamental pour l’équilibre de la société. Je me sens un cœur à aimer toute la terre.J’ai l’impression d’avoir été transporté sur un continent d’amour et à la toute fin, les larmes montent quand un choeur me dit: Au revoir avec Reva Baia, l’hymne de notre Nuit unique et je réponds comme dans le spectacle : j’ai des amis qui m’entourent comme des garde-fous, ils ont peur quand je pars que je revienne plus.Sans doute est-ce la vérité, et là Catherine envoie la marche de la mort de Terezin, un gigantesque souvenir, trop émouvant. Putain d’émotion que je n’arrive pas à cacher.
Et j’aperçois la jeune Sasha de vingt-huit ans; comme moi, elle essaye de capter la vie dans un carnet spécial où elle dessine et légende tout ce qui se passe.
Je regagne la maison et je me dis : ce serait si bien que ces cinquante filles et garçons présents toute la semaine forment une immense compagnie de théâtre.
A la jeune génération d’agir! Je m’en vais au tombeau, je n’y échapperai pas…
Jacques Livchine, ancien codirecte
ur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, Audincourt ( Doubs).