Journal de mon corps d’après Ceci est mon corps d’Agathe Charnet mise en scène de Léo Bouthier

 Journal de (mon) corps d’après Ceci est mon corps d’Agathe Charnet, mise en scène de Léo Bouthier

Lauréate de la Bourse Beaumarchais-S.A.C.D. en 2020 pour Ceci est mon corps et de l’aide à la création Artcena 2021, l’autrice a été associée au Théâtre de la Tête Noire-Scène conventionnée d’intérêt national Art et création- Ecritures contemporaines à Saran (Loiret). Et elle a été dramaturge pour Un Sacre, mise en scène de Lorraine de Sagazan créé à la Comédie de Valence en 2022. Sa première mise en scène a été celle de Ceci est mon corps la même année au Théâtre de la Halle O Grains à Bayeux.

©Félix Khadri

©Félix Khadri Louise Marie

 Ici, il s’agit d’une nouvelle mise en scène: « Dès notre première lecture de Ceci est mon corps, nous avons réalisé que chacune d’entre nous y reconnaissait des bribes de son enfance et de sa vie d’adulte. L’histoire de cette jeune fille qui devient femme nous rassemble autour de sujets fondamentaux : la sexualité, le rapport aux corps, la recherche de soi, de ses désirs, sujets que l’on aborde rarement par peur de ne pas être comprises, sans doute aussi par pudeur. Comme si ces souvenirs, enfouis dans notre inconscient avaient été déterrés grâce aux mots d’Agathe Charnet, son autrice. En parler entre nous a été un soulagement, en parler autour de nous, une évidence.
Ce texte inspire le jeu, la naïveté de l’enfance, l’amusement, l’humour et c’est ce qui a constitué notre plus grand défi : comment faire entendre tous ces événements marquants, lourds, graves, sérieux, sans oppresser ou alourdir le spectateur, mais au contraire lui montrer une issue, lui donner envie de respirer, de sourire, de dire “merde”, “ouf”, “ça. ira”. Pour toutes celles et ceux qui n’ont jamais osé ressentir, dire ou même 
vivre. Pour qui OSER est un trop grand mot. Pour la petite fille que nous avons été et qui n’a pas eu de réponses à ses questions. Pour celle qui s’est trop souvent sentie “hors norme”.

© Félix Khadri

© Félix Khadri Nina Gonzales

C’est bien de tout cela que parle cette adaptation du texte original mais sans que l’on sache pourquoi ni comment ni par qui il a été « adapté ». Sur le petit plateau, au fond, un rideau noir, trois beaux lais de tissu blanc avec quelques broderies, comme récupérés d’anciens rideaux et un banc nappé aussi de blanc- une scénographie simple et bien vue.
Trois jeunes actrices vont parler de ce qu’on tait habituellement: comme le viol de sa grand-mère pendant la guerre par un officier allemand: « Sa main dans ma culotte. /Ses doigts dans mon vagin. /Moi qui pars en courant, en laissant là le cahier de mathématiques qu’il faudra prétendre égaré./ Ma sœur rencontrée dans l’office./ Qui me dit de ne jamais en parler à Maman. / De n’en parler à nulle âme qui vive. »
Mais aussi le corps de femme qui se dessine et les relations entre filles: « Nous nous palpons, nous nous massons. Du bout des doigts, je tâte les poitrines prématurément développées, les hanches qui se dessinent brutalement à grands coups de vergetures translucides et d’amas irréguliers qu’elles nomment peau d’Orange et cellulite.Nos corps mutants sont scrutés, notés, commentés. J’observe les glaires jaunes sur la culotte de l’une, l’autre me demande, ôtant sa première brassière, de lui masser le dos. En riant, nous nous frottons dans de longues étreintes sensuelles et confuses. »   » La soif inaltérable et infinie de mon corps. »

Et  la découverte à dix-sept ans, « d’un pouvoir immense, un pouvoir plus fort que tout ce qu’il y a de plus fort. Je n’arrive pas à donner un nom exact à ce pouvoir, mais toutes les portes s’ouvrent sous mes pas d’aventurière. Je suis encore vierge et je n’ai plus qu’à faire mon choix, pour en finir avec la vie de gamine mal fagotée, de dernière de cordée et, je l’ai lu dans Biba, devenir une vraie femme.Il ne s’agit pas de percer mon hymen – je l’ai déjà fait l’année dernière avec ma brosse à cheveux surmontée d’une capote, les filaments de sang coagulé sur le manche vert – il s’agit de profiter de mon pouvoir nouveau, afin d’être rangée dans le rang de celles qui savent, afin de ne plus être une coincée, afin de, moi aussi, toute la journée, avec les copines. »

Il y aussi l’arrivée des premières règles, l’envie de faire l’amour, la première fois qu’on le fait: « C’est finalement avec un sympathique militaire, rencontré en boîte de nuit, Que je fais, pour la première fois, L’amour. Il a seize ans de plus que moi. Je lui enlève son jean, j’arrache ma culotte en coton petit bateau. » Et là aussi l’autrice nous épargne rien: « Les tampons chimiques qui font des chocs toxiques et des irritations terribles quand je les enfonce à sec PSCHIT. Le flux intuitif libre spécial périnée musclé et corps connecté au Grand Tout qui couvre mes jeans de sang lorsque je ris ou j’éternue SPLASH. Les culottes absorbantes en fibres de bambou recyclables qui sentent fort le steak moisi à la fin de la journée. »

Et il y a une très belle scène collective éclairée par trois bougies: « Alors Pardon. Pardon. Pardon Pardon d’avoir traversé la rue trop vite Pardon d’être arrivée en retard Pardon d’avoir dansé trop près Pardon d’être sortie trois soirs de suite Pardon d’être atrabilaire Pardon d’être à découvert Pardon de ne pas savoir lire une carte routière Pardon d’être en tout point une enfant, une éternelle enfant Pardon de parler fort dans les cafés Pardon d’être maladroite, de tout laisser tomber Pardon de ne pas savoir aimer assez, de ne pouvoir qu’aimer mal Pardon de recevoir trop de messages Pardon si la colère se propage, si la colère se partage, si les mêmes mots odieux sortent de concert de nos lèvres déchaînées, si les insultes les plus ignobles pleuvent en canon( …)  De reculer quand tu avances Je confesse devant Toi que j’ai péché, en pensée, en parole, par action et par omission. Oui, j’ai vraiment péché. Je reconnais que je suis pécheresse. Seigneur, j’ai péché. J’ai beaucoup péché. J’ai tellement péché. Pardon d’être ça. Désespérément ça. Une fille d’Eve. »

Et c’est aussi souvent juste que cru, même si ce n’est pas très bien mis en scène : » Je ne suis jamais au-dessus de lui. Toujours en dessous. Je ne sais pas être au-dessus. Je ne saurais pas faire. Je ferais mal. Je ne décide pas des positions à prendre. De la vitesse de la pénétration De la profondeur de la fellation quand il vient au-dessus de mon visage. Quand il me sodomise, il attrape mes hanches en me reprochant par réflexe de m’éloigner. Le petit ami : « Je ne comprends pas. Tu dis toujours ça. Que tu aimes le sexe, tu dis que tu veux être comme ça. Comme dans les films. Ressembler le plus possible aux filles des films. Que je te dise que tu es une soumise. Une vraie petite Pute. Mais tu n’aimes pas ça en fait. Tu aimes ça ou pas? » Il est en colère quand je ne suis pas assez mouillée le matin, quand il me pénètre avant même le réveil. (..) Enfin l’attente d’un enfant et la découverte d’une orientation sexuelle différente…

© Félix Khadri

© Félix Khadri Maïlse Fernandes

Cela sonne juste et rappelle, bien sûr, Les Monologues du vagin de l’écrivaine américaine Eve Ensler créés par Tilly en France en 2000 et vus à l’époque comme une référence du féminisme et joués dans des dizaines de pays. Cette suite de courtes scènes est jouée avec précision par Maïlise Fernandes, Nina Gonzalez et surtout Louise Marie (en alternance avec Charlotte Goutagny). Mention tout à fait spéciale à celle que nous avions déjà vue dans les travaux d’élèves au Conservatoire National: elle a su profiter de son enseignement: remarquables diction et gestuelle, concentration et présence exceptionnelle. Quant à ses camarades, Léo Bouthier  devrait les faire retravailler : leur jeu et leur diction sont encore trop inégaux.
Côté mise en scène, il y aurait aussi des choses à corriger. Entre autres: un rythme trop inégal, des lumières led rouges pléonastiques comme en voit partout, l’incursion d’une actrice dans la salle pour offrir des sacs de chips, des appels au public (inutiles et assez consternants: tous aux abris!), une fausse fin… Et surtout, il faudrait qu’il y ait une meilleure mise en valeur de ce texte (et là, il y a encore du boulot !). Mais bon, si vous avez envie de découvrir une écriture et une jeune et excellente actrice, cela vaut le coup d’aller à La Flèche. Ce petit lieu est vraiment un bon tremplin, et les Dieux du théâtre savent que, par les temps qui courent nous avons besoin… Et la salle est pleine, ce qui est encourageant. Attention, pas l’idéal mais ce spectacle comme les autres, ne se joue ici qu’une fois par semaine. 

Philippe du Vignal 

Jusqu’au 6 juin, les samedis à 19 h, Théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40

Le texte d’Agathe Charnet est publié aux éditions L’Oeil du Prince.

 

 


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