Double fracture de et avec Jean-Baptiste Darosey, mise en scène et co-écriture de Stéphanie Gagneux
Double fracture de et avec Jean-Baptiste Darosey, mise en scène et co-écriture de Stéphanie Gagneux
La porte du théâtre à peine franchie, nous nous retrouvons aussitôt à côté de Gilberte en tablier. Elle passe la serpillère, marmonne quelques mots et s’adresse aux spectateurs qui, amusés et surpris, s’assoient… Prologue comique et convivial, vite interrompu par la sonnerie du téléphone. Gilberte gagne la scène et décroche. À la fois, témoignage éclatant et quête d’identité, la pièce évoque, avec humour et gravité, le parcours initiatique de Jean-Bastien: soit Jean-Baptiste Darosey, originaire de Chargey-lès-Port (Haute-Saône). Avec ce seul en scène, il porte un regard sensible, critique mais bienveillant sur des univers opposés: paysan et urbain. Ce qui fait encore mieux ressentir la solitude de ce jeune homme, issu d’un milieu rural mais où il se sent perdu.
Fils d’agriculteur, il a du mal à y trouver sa place. Alors, avec sa maman, il se raconte des histoires et se réfugie dans les films et comédies musicales. Mais, l’été de ses treize ans, sa maman disparaît. Désormais, seul, il se sent encore plus étranger parmi les siens dans son village, à la ferme parentale, et avec Joseph, son père. Un brave homme, à mille lieux des aspirations de son fils… Un océan les sépare! Le gamin a traversé trop tôt de dures épreuves.
Le récit imagé et rythmé et un titre bien trouvé : Double fracture- physique et psychique- suscitent l’émotion…. Avec l’intelligence du cœur, entre rires et larmes, la pièce fait place au vécu quotidien, intérieur de Jean-Bastien et à la disparition de sa mère : «Maman, maman, tu dors ? Tu m’entends ? Tout le monde dit que tu es en train de partir ? Tu pars où ? Tu pars avec Maxime Le Forestier? (un écho à la chanson Être né quelque part). Faut que tu te réveilles, tu peux pas me laisser tout seul ici. ».
Il y a aussi le regard méfiant des habitants du village et de sa famille sur l’homosexualité. Mais Double fracture évoque aussi une rencontre décisive, moment épiphanique, avec Evandra Martinez, sa professeure de théâtre et le changement de territoire, quand il arrive à Paris: «J’étais celui qui découvrait les phat thaï, les bò búns et les okonomiyaki. J’étais celui qui avait un accent très fort. «Vesoul, t’es belge alors? » Non, Vesoul, c’est… Bref, j’étais celui qui venais de Franche-Comté : «Ah ! Comme Lagarce ! »/ Qui ? »
Ou encore la découverte d’un univers artistique : la comédie musicale. Tous ces moments cocasses, tendres ou tragiques – et c’est là toute la subtilité- sont transfigurés par la poésie de l’écriture et un climat enchanté. Cette didascalie suggère la Chanson de la traite (Jean-Bastien revoit les moments passés avec sa mère: (Au centre de la scène, elle apparaît. Comme par magie, sa cotte de travail se transforme en robe à paillettes. Telle une meneuse de revue, elle chante et danse au milieu de la salle de traite avec son boa, sous le regard ahuri des vaches. ) Ou encore cette scène inénarrable où il s’amuse à refaire la bande-annonce du film Huit femmes de François Ozon.
L’originalité des tableaux est sans doute un des points forts et maintient avec jubilation, notre attention. L’auteur y met en scène plusieurs personnages, ici interprétés par lui seul, Jean-Baptiste Darosey, incroyable de vérité et de grâce. Une qualité d’interprétation déjà remarquée dans d’autres spectacles comme L’Embarras du choix, Peau d’homme, Odyssée.… Ici, en véritable funambule, il passe de Gilberte, une paysanne et voisine de Joseph, à Marinette, la petite-fille de Gilberte et à tous les autres, avec une gestuelle et une voix d’une diversité si juste! Les liens entre les personnages et leur tempérament donnent une puissance tantôt comique, tantôt sérieuse au spectacle. La langue d’une maîtrise absolue, inventive et charnelle, est singulière mais jamais caricaturale pour certains des protagonistes. «Certains ont un langage qui leur appartient, nous disent les auteurs. Il serait vain de vouloir les faire parler autrement. » et l’interprétation est d’ une théâtralité exceptionnelle.
Chacun de nous, à un moment ou à un autre, s’identifie à Jean-Bastien, en recherche d’un chemin existentiel. La beauté du spectacle prend racine dans l’écriture organique et l’état d’esprit de l’histoire. Le texte a obtenu la médaille d’or du concours Vivons les mots ! 2025. Double fracture rayonne aussi grâce à une scénographie réalisée avec peu de moyens et grâce aussi aux costumes réalistes et de music-hall conçus par Noémie Belayre accompagnant à merveille les multiples séquences. Subjugués par l’habileté de la mise en scène, nous passons de la ferme familiale, à l’hôpital, ou aux boîtes de nuit parisiennes où tout est permis.
La pièce traite de thèmes sensibles: comment parvenir à se construire, alors que tout votre environnement social et votre éducation s’opposent à vos désirs profonds, à votre idéal, à votre nature et que la mort, dès votre plus jeune âge, frappe l’être qui vous est le plus cher: votre mère. Bravo pour le travail scénique et la direction d’acteur de Stéphanie Gagneux, la co-autrice, d’une grande ingéniosité. Elle donne à la pièce son âme, son souffle dramatique et renvoie de plein fouet au spectateur, les espoirs, tourments, rêves et cauchemars de Jean-Bastien.
Nous entrons en empathie avec ce personnage dont le combat est de toute beauté. Universel, il est celui de la vie, en ce qu’elle donne la possibilité à chacun de nous d’être soi, de réaliser ses rêves, envers et contre tout. La mise en scène réunit avec brio les arts de la scène, le chant et la danse… sans vidéo ni autres artifices mais grâce au talent exceptionnel du comédien.
Sur une petite scène, Stéphanie Gagneux réussit à transfigurer le tragique des événements de la vie du jeune homme. La force poétique du récit et sa transposition au plateau, l’interprétation de Jean-Baptiste Darosey métamorphosent la violence de l’existence de ce héros contemporain, et de la mort, en une destinée lumineuse. La catharsis, pour notre plus grand plaisir, opère à merveille. Un spectacle hors-pair à ne pas manquer !
Elisabeth Naud
Jusqu’au 30 juin, Comédie des Trois bornes, 32 rue des Trois bornes, Paris (XI ème). T. : 01 43 57 68 29.

