L’argent ne fait pas le bon théâtre…
L’argent ne fait pas le bon théâtre…
Le théâtre subventionné se plaint -toujours cycliquement- de ne pas être assez doté. Un jour, Edmond Michelet, ministre des Affaires culturelles du gouvernement Chaban-Delmas depuis juin 69 et qui avait succédé à André Malraux, affirmait: » Je pense que la pire aventure qui pourrait arriver au théâtre, c’est d’être noyé sous l’argent et que vouloir faire du théâtre en se disant qu’on ne peut pas partir, si l’on n’a pas les moyens matériels pour cela, c’est une conception que je tiens pour tout à fait erronée et qui va à l’encontre même de la vocation profonde d’homme de théâtre qui est de porter témoignage. Or, plus le témoignage, dans certains cas, sera dépouillé, plus il sera pauvre, plus il aura une valeur exemplaire, plus il pourra démontrer ce qu’il veut démontrer. » (…) L’erreur à ne pas commettre, c’est de tout attendre de ce plus froid des monstres froids qu’est l’État. (…) Que le théâtre n’attende pas tout de l’État, mais qu’il fasse lui-même ce qu’il a à faire. Pas besoin d‘argent pour faire du théâtre. Moi, j’avais vendu ma bicyclette pour en faire. » Jean Dasté (1904-1994), alors directeur de la Comédie de Saint-Etienne, Roger Planchon (1931-2009) , lui, alors directeur du Centre Dramatique national de Villeurbanne qui deviendra le T.N.P. et le metteur en scène Claude Régy (1923-2019) étaient consternés et le firent savoir….
Ensuite, Maurice Druon, aussi éphémère (moins d’un an: de 73 à 74) qu’incompétent ministre de la Culture, se rendit célèbre avec une phrase qui fit l’unanimité: « Les gens qui viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main, et un cocktail Molotov dans l’autre, devront choisir. » La réaction ne se fit pas attendre et une quarantaine de jeunes troupes dont le Théâtre du Soleil, le Théâtre de l’Aquarium, la compagnie Vincent-Jourdheuil… « indignées (…) « considérant que ces propos constituaient une nouvelle atteinte du Pouvoir et un attentat à la liberté d’expression »…imaginèrent alors à Paris le dimanche 13 mai à dix heures, un magistral Cortège funèbre. Avec corbillard à quatre chevaux, tambours, etc. tout à fait impressionnant.
Et il y a quelques années, un remarquable énarque, membre du cabinet d’une Ministre de la Culture et qui devait avoir une solide culture en matière de théâtre contemporain, voulut réaliser des économies en sucrant la subvention de trois metteurs en scène plus très jeunes et … parfaitement inconnus de lui : Bernard Sobel, Jean-Pierre Vincent et Georges Lavaudant ! Là aussi, la réaction ne se fit pas attendre et le remarquable énarque dut ravaler vite fait son admirable projet. Il faudra un jour écrire une thèse sur le long catalogue d’erreurs de tir commises par le Ministère de la Culture… à la fois dans les nominations et dans la conception de l’enseignement du théâtre.
Je ne suis pas assez bête pour dire que, seul le théâtre sans moyens, a de la valeur. Mais le Théâtre du Soleil, le Royal de Luxe, Zingaro restent des compagnies qui coûtent beaucoup moins cher, que le réseau institutionnel français. Et le théâtre, même si vous lui coupez tout moyen, continuera à exister dans les caves, greniers, rues où il est né il y a 2.500 ans. Il a surmonté de gigantesques crises et restera vivant, même sans subventions. Une fois de plus, je parle, je parle… et ne suis toujours pas de mon avis. Il ne faudrait pas que certains esprits pervers utilisent ma parole à mauvais escient.
Jacques Livchine, ancien co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (Audincourt) Doubs)



