C’est si simple l’amour de Lars Norén, traduction d’Aino Höglund et Amélie Wendling, adaptation d’Alain Fromager et Amélie Wendling,

C’est si simple l’amour de Lars Norén, traduction d’Aino Höglund et Amélie Wendling, adaptation d’Alain Fromager et Amélie Wendling, mise en scène de Charles Berling

C’est une des quatorze Pièces de mort que le dramaturge suédois Lars Norén, né en 1944 et mort du covid il y a cinq ans, a écrites entre 89 et 95. On entend derrière un voilage dissimulant à peine des loges d’acteurs: « Une putain de bonne représentation, une foutrement bonne. On a adoré. » En fait, cette première représentation n’a pas été fameuse et ce non-dit restera en filigrane quand Robert (Charles Berling) et Alma (Bérengère Warluzel) un couple d’acteurs invitent alors chez eux pour finir la soirée  Hedda (Caroline Proust), une amie, elle aussi actrice mais qui ne joue pas souvent et son mari Jonas (Alain Fromager), un psychologue, guère bavard.

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Le quatuor boit beaucoup et, in vino veritas, la parole devient vite agressive. Comme dans Démons, cela tourne vite au psychodrame, avec grand déballage de trahisons, rancunes, secrets bien gardés, ambitions, jalousies… Une pièce sans doute inspirée par la fameuse Qui a peur de Virginia Woolf d’Edward Albee où George et Martha, sérieusement alcoolisés, s’affrontent, comme dans un spectacle, devant les jeunes Nick et Honey, fascinés et apeurés par cet homme et cette femme qu’ils pourraient devenir un jour.

Chez Lars Norén, ces couples ont à peu près le même âge. Mais Robert et Alma, très ambitieux, ont choisi de ne pas avoir d’enfant, ce qui aurait nui, selon eux, à leur carrière artistique. Hedda et Jonas, eux,  n’ont sans doute pas réussi une union impeccable mais ont fondé une famille…  Mais cette nuit-là, révélés à eux-même l’un par l’autre, ils font tous les quatre face à un constat d’échec. Et Jonas, sans y toucher, manipule ce petit jeu cruel.  Ici les mots sont crus et les insultent fleurissent: ta chatte, putain, conne, con, ta gueule… Lars Norén met ici le doigt où cela fait mal: comment concilier une vie d’acteur, une vie sexuelle et de couple. Existe-il de possibles concessions?

En filigrane, règne ici l’inquiétude au moins au début sur l’accueil fait par la presse et le public à cette création, même si on reste discret. Mais c’en est déjà trop pour Alma qui va aussi avouer à son mari qu’elle a eu un amant, un poète homosexuel, ce qui rendra fou de colère et jalousie ce Robert qui le déteste. Alma, anéantie par ce qu’elle considère être un échec à la fois social, artistique et personnel, essaye en vain de se faire pardonner mais se suicidera au petit matin.

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©x Joonas (Alain Fromager)

Pièce assez bavarde, répétitive -pas la meilleure du célèbre auteur suédois!-  dialogues joués beaucoup trop vite, mise en scène inodore, sans rythme et trop statique, scénographie maladroite ! Cela fait quand même beaucoup d’erreurs! Sur le plateau nu, un rideau blanc transparent où on voit des loges pour les acteurs… Une vingtaine de spectateurs sont assis côté jardin et côté cour sur des chaises et fauteuils drapés de blanc, comme pour casser la relation scène/salle. Bien entendu, cela ne fonctionne pas. Ou alors, il aurait fallu mettre tout le public avec les acteurs dans un salle modulable. Et encore?

Au centre du plateau, une table roulante en plastique transparent avec boissons alcoolisées et deux canapés, eux aussi drapés de blanc, curieusement un peu orientés vers le fond où, très souvent assis, les acteurs jouent  alors de trois quarts. On les voit et les entend donc parfois difficilement. Résultat : un irrésistible ennui arrive et ces deux heures sont interminables. Chose rare dans le théâtre privé, une vingtaine de spectateurs sur à peine cent! se sont enfuis…
Charles Berling qui a aussi fait la mise en scène, ne pouvait pas ne pas voir cette évasion dans cette salle  peu remplie et c’est toujours  difficile à supporter quand on joue ! Il ne semblait donc pas très à l’aise comme Bérengère Warluzel, alors que c’est un très bon acteur, notamment dans Vu du pont, mise en scène d’Ivo Van Hove ( voir Le Théâtre du Blog Sauf à la fin, où il y a une belle scène entre lui et Alma où il crie son désespoir d’avoir été aussi naïf… Caroline Proust (Hedda) -en mini-robe bouffante assez laide- peine à rendre crédible son personnage d’actrice peu employée.
Seul, Alain Fromager est bien ce psychologue un peu détaché (mais assez manipulateur) devant cette violence intime qui va incendier la soirée et la faire basculer dans l’horreur  avec le suicide d’Alma. Nous n’avons peut-être pas assisté une bonne représentation mais actuellement, C’est si simple l’amour n’a rien d’un bon spectacle. Cela irait-il déjà mieux, si Charles Berling pouvait raboter ce texte trop long et s’il revoyait sa direction d’acteurs. Espérons que Lost and found, une autre pièce de Lars Norén, aussi mise en scène par lui, et qui va commencer dans ce même théâtre, soit plus convaincante.   

Philippe du Vignal

Jusqu’au  1 er juillet, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris ( XVIII ème),
T. : 01 46 06 49 24.


 

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Archive pour mai, 2026

La Dame de chez Maxim de Georges Feydeau, adaptation de Philippe Person, mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person

La Dame de chez Maxim  de Georges Feydeau, adaptation de Philippe Person, mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person

Un projet né à l’Ecole du Lucernaire avec vingt-et un anciens élèves. C’est une adaptation de cette pièce créée en 1899 (cinq cent représentations!) – la plus longue du célèbre auteur : deux bonnes heures avec une trentaine de personnages) mais sans doute et pour cause, elle est moins jouée que les autres… Et fondée sur une invraisemblable  suite de quiproquos. En 2010, elle avait été brillamment mise en scène par Jean-François Sivadier avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief. Et ensuite par Zabou Breitman. Elle est ici ramenée à quatre-vingt dix minutes et onze personnages.
Le docteur Petypon, a passé la nuit au restaurant Maxim avec son ami Mongicourt qui le retrouve en plein sommeil sous un canapé renversé, alors qu’il est midi…  Il y a aussi pas loin , une belle jeune femme en chemise dite la Môme Crevette, danseuse au Moulin-Rouge. Le général Petypon, un riche oncle, débarque à l’improviste, retour d’Afrique. Comme il ne sait pas grand chose de son neveu, il prend la Môme Crevette pour sa femme. Et le docteur Petypon le laisse persister dans l’erreur.
Le général est venu inviter son neveu au mariage de sa nièce Clémentine dans son château en Touraine et le docteur se voit donc obligé d’emmener la Môme Crevette avec lui. Bien entendu, les choses se compliquent quand Gabrielle, l’épouse du docteur, reçoit tardivement le faire-part de mariage et décide alors de rejoindre le château en Touraine. Et Mongicourt, quand il l’apprend, y va aussi. Tous se retrouvent donc là-bas mais la Môme Crevette, libre, indépendante et qui a son franc-parler va semer la panique. Les jeunes provinciales snobinardes invitées vont l’imiter et reprennent  son expression fétiche, pas très claire mais à connotation sexuelle: « Et allez donc, c’est pas mon père ! »

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©x Une apparition jouée aussi par l’actrice  de la Môme Crevette

« Nous retrouvons avec bonheur notre auteur fétiche dit Philippe Person, C’est l’occasion d’une joyeuse cavalcade, de la rue Royale, au château de Touraine, des nuits parisiennes endiablées, au mariage de province. Et de dresser une galerie de portraits hauts en couleur: de la danseuse du Moulin-Rouge qui revisite la langue française et se joue de tout et de tout le monde, au général grivois, du docteur pas si respectable, à l’épouse naïve ou à l’ami noceur. »
Et cela donne quoi? L’intrigue est ici légèrement orientée années cinquante avec costumes d »époque ». Pourquoi pas? Et avec quelques simples éléments de décor et guirlandes lumineuses…Ces jeunes acteurs n’ont pas tous l’âge du rôle mais sont très vivants: un sacré bon point.  Mais on se demande pourquoi les metteurs en scène les font si souvent crier! Enfin, il n’y a ni micros H.F. ni fumigène…Un autre bon point.
En tout cas, mention spéciale à la jeune actrice qui joue la môme Crevette, pratiquement tout le temps en scène et qui illumine le spectacle, surtout quand elle est avec Petypon: « Oh ! vrai, t’es un peu mufle, tu sais !… t’as une façon !… Si j’avais seulement pour deux sous d’idéal! » Ce à quoi, il lui répond cyniquement : « Oui, mais comme tu n’en as pas ! « - Oh! Oh ! tu peux me dire « tu». La  jeune actrice dont nous n’avons pas le nom, a toutes les qualités pour aller loin.
Mais la distribution est inégale comme la mise en scène et à cause des coupes, le rythme va parfois cahotant surtout vers la fin que l’auteur a eu visiblement du mal à boucler sa pièce. Pourtant, aux meilleurs moments, on retrouve ici, du moins en partie, la folie et la liberté de Georges Feydeau. Cela sent le travail d’école mais ces jeunes comédiens sympathiques semblent heureux de faire revivre ces personnages qui n’ont pas grand chose à voir avec leur génération et qui pourraient être leur arrière-arrière-arrière grands-parents. Le public, lui, pas très jeune, les a applaudis généreusement. Alors à voir? Oui, peut-être  pour cette explosion de jeunesse et surtout pour cette incarnation de la môme Crevette! Pour le reste, mieux vaut ne pas être trop exigeant..

Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 août, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-dame des champs, Paris ( V ème). T. : 01 45 44 57 34.

Multi Layered Body « Animal » conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Multi Layered Body « Animal », conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok

Le butō, danse-théâtre, est né au Japon  vers 1960. Cette « danse du corps obscur » a été une sorte de révolution et a été créée par Tatsumi Hijikata (1928-1986), avec lequel travailla le grand Kazuo Ōno (1906-2010) venu plusieurs fois en France et que nous avions vu autrefois au Festival d’Automne.
Butō, de Bu: danser et tō : taper au sol. Le butō, inspiré entera autres par l’expressionnisme allemand, le surréalisme, est aussi imprégné de bouddhisme et shintôisme. Il participe d’une introspection et le corps est presque nu, souvent peint en blanc, le crâne rasé, est avec des mouvements qui peuvent être très lents avec parfois,  chez certains danseurs, des connotations érotiques.  

Nombre d’artistes japonais se posaient alors la question de leur identité et de savoir comment résister à  une culture  de leur pays américanisée mais aussi à une esthétique conservatrice et s’inspiraient des avant-gardes occidentales du commencement du XX ème siècle. Et le fameux groupe Gutaï fondé en 54 par Jirō Yoshihara, a été influencé à la fois par le travail de Jackcson Pollock mais aussi par celui du Français Georges Mathieu. Il prônait « la réconciliation de l’esprit humain  avec la matière, qui ne lui est ni assimilée ni soumise et qui, une fois révélée en tant que telle se mettra à parler et même à crier. L’esprit la vivifie pleinement et, réciproquement, l’introduction de la matière dans le domaine spirituel contribue à l’élévation de celui-ci.  »
Allan Kaprow, créateur du  happening aux États-Unis, a reconnu au groupe Gutaï un rôle fondateur. Le Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990) donnait au corps une place fondamentale dans ses œuvres plastiques et ses performances, comme  le metteur en scène et cinéaste Terayama Shuji (1935-1983) dont nous avions vu en 71 à Paris La Marie Vison, avec des acteurs américains jouant dans des lieux séparés (on ne pouvait donc pas voir la pièce entièrement!). Et la compagnie Sankaï Juku, bien connue en Europe, s’inscrit dans cette même avant-garde japonaise qui, dans les années soixante, réalisa de nombreux happening subversifs dans les rues, avec parfois arrestations de leurs dirigeants.

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Le buto est aussi né d’une résistance chez des artistes qui essayaient d’établir, en dehors de l’art officiel, une autre communication avec le public, en mettant en valeur le corps humain et il y a maintenant trois générations d’interprètes qui  se sont succédé. Conan Amok (trente-neuf ans) appartient donc à la plus récente. L »animal » désigne chez lui un retour à un état physique anonyme, non contrôlable, antérieur au langage (même s’il dit quelques mots en anglais), à la raison et à l’identité sociale. Conan Amok entre crâne rasé, pieds nus, d’abord en pantalon collant, puis il sera juste en slip noir, le visage masqué par une longue écharpe transparente qu’il retirera ensuite… Il est diplômé en sculpture de la Musashino Art University et son corps, à la musculature imposante, ressemble lui-même à une sculpture. Depuis plusieurs années, il crée une danse qui est aussi une philosophie corporelle.
« Le corps, dit-il dans  le spectacle, n’est pas une entité unique. C’est un champ où s’entrecroisent des forecs multiples. Une impulsion surveint de l’extérieur. Un événement s’amorce. » (…) Le souffle précède le sens. la voix précède le langage. (…) Ce dont vous êtes témoin c’est le corps négociant sa propre limite. « 
Sur  le grand plateau noir convulsions, reptations, tremblements, poses stables, puis effondrements du corps entier… Ici, le corps du danseur passe par des états successifs très intenses proches, si on a bien compris, d’une certaine extase. Et d’une beauté exceptionnelle.
Nous avons moins aimé les éclairages bleu, rouge, vert sur des carrés de feuille d’aluminium que Conan Amok décollera du sol puis transformera en une boule qui cachera un moment son visage. Le tout dans un calme et un silence impressionnant, ou, à certains moments, sur la musique électronique d’Huleyzone Amida et Kohsetu  Narukami.
Il faut faire un effort et accepter d’entrer dans l’univers spatial et philosophique de cet artiste mais nous avons été fascinés par cette réflexion dansée sur le corps humain et l’animalité. Sa performance de soixante minutes, d’une remarquable précision, ne peut laisser personne indifférent… Mais elle est seulement encore présentée ce soir…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 28 mai, jusqu’au 29 mai, à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris ( XV ème). . T. : 01 44 37 95 95. 

 

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L’Avenir des reflets, texte et mise en scène  de Lazare

L’Avenir des reflets, texte et mise en scène de Lazare

Cet auteur et metteur en scène reconnu (voir Le Théâtre du Blog) ouvre un nouveau cycle théâtral: La Comédie du mauvais sang. Avec d’abord, cette création à propos de la Révolution française où on trouve entre autres et au centre,  Marat et Olympe de Gouges dont on a contesté la légitimité quand elle parlait justice, égalité, lutte contre l’esclavage, refus de la peine de mort… On aperçoit aussi Danton, Robespierre, Théroigne de Méricourt, Camille Desmoulins…
« Ils sont réunis par l’amour de l’écriture et de l’édition et la conviction de la puissance de mouvement et de soulèvement de la parole contre l’ordre qui fait chanceler les plus faibles, dit Lazare. (…) En creusant dans les échos d’une mémoire personnelle et familiale, j’ai construit une œuvre où des personnages naissent et se heurtent dans les rêves, le refoulé et les trous de l’Histoire de France. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je ressens la nécessité d’ouvrir mon écriture à des espaces nouveaux. Face à la maladie du monde et à l’impuissance de la révolte, ce sont des figures et des images de l’institution de ceux qui ne sont pas mes aïeux – la Révolution française – qui viennent me hanter. Dans L’Avenir des reflets, les personnages, les récits et les mythes de la Révolution traversent le temps pour apparaître, reflets directs des batailles de notre état de vie. »

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Ce n’est pas, pour Lazare, l’occasion de retracer l’histoire même de la Révolution française mais d’imaginer, si nous avons bien compris, une sorte de fresque poético-politique avec des moments de vie intime ou collective de célèbres personnages  Ici, joués par toute une équipe singulièrement efficace d’actrices et d’acteurs. Et certains sont aussi parfois musiciens.
Anne Baudoux (Madame de Lamballe, Madame de Venus…) Ava Baya (excellente Olympe de Gouges) joue aussi Ninon de Lenclos, un homme de Bailly, imprim’espion). Jérôme Billy (Beaumarchais, docteur, un perroquet, un propriétaire de plantations, l’imprimeur Meunier, Louis XV, un fermier général,  un valet du Roi…), Myrtille Hetzel (Lamartine, Chérubin, Marie-Thérèse d’Autriche).
Gabriel Tur (le Marquis de la Fayette, Robespierre, un journaliste radio, un docteur, cocher, Nicolas-Edme Restif de la Bretonne, le chien d’Olympe, Molière, un soldat, Brissot, imprim’espion). Et exceptionnel, très souvent sur le plateau, Denis Lavant interprète surtout Marat mais aussi le chat d’Olympe, un commissaire, un mouton, Théroigne Méricourt, Marie-Antoinette, un enfant pauvre, un garde, le singe d’Olympe, Louis XVI, Nicolas…)
Et l’ensemble arriverait à fonctionner sur trois heures vingt, avec un court entracte de dix minutes? Absolument pas, même si Lazare sait créer de belles images, comme cette scène de revendications avec une grande banderole. Tout se passe comme si Lazare semblait avoir voulu se faire plaisir et les intentions sont un poil prétentieuses, du genre: « Il n’actualise pas l’histoire : il en ravive la charge de questionnement, afin que le passé redevienne une force active dans notre présent. » (…). La pièce interroge cette puissance ambivalente du langage : sa capacité à éclairer comme à blesser, à rassembler comme à diviser, à produire du commun, comme à imposer une violence. Les mots n’y commentent pas l’action; ils en constituent l’un des lieux essentiels.  »

 

© Felice d'Agostino

© Felice d’Agostino

Pourquoi pas? Mais malgré ces pieuses intentions quant au rôle du langage au théâtre, Lazare a bien du mal à faire décoller ce spectacle! Il a pourtant certainement disposé d’un budget conséquent. Malgré une direction d’acteurs précise, les belles lumières de Philippe Bertomé, les costumes réussis de Marion Xardel, la puissance des acteurs, en particulier Denis Lavant, brillantissime. Malgré aussi quelques phrases musicales bienvenues, chantées et/ou jouées sur scène.
Rien à faire, le texte, bavard et trop long, sans fil rouge ni véritables personnages, distille vite un ennui pesant. Après le court entracte, la salle, déjà pas bien pleine, s’est encore vidée. Ce qui devrait quand même faire réfléchir l’auteur et metteur en scène qui assistait à cette représentation… 

Il maîtrise pourtant bien l’espace que lui offre ce grand plateau mais la scénographie compliquée de Marguerite Bordat avec escaliers, galeries, praticables, trappes… ne facilite pas le jeu et déconcentre le regard. Et Lazare gère beaucoup moins bien le temps! Un défaut de nombreuses réalisations actuelles et ces trois heures vingt -interminables- ont été fraîchement applaudies. Dommage! Il y a ici un « travail en cours » avec un univers poétique intéressant qui gagnerait à être mieux exploité. Il n’est pas trop tard et si Lazare pratiquait de sérieuses coupes, le spectacle gagnerait en clarté. Pour le moment, nous ne pouvons vous conseiller d’aller voir cet Avenir des reflets.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  20 juin, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris ( XX ème). T. : 01 44 62 52 52.  

Les 11 et 12 février, Le Mixt-terrain d’arts en Loire-Atlantique. Le 17 février, La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor).

Le 1er avril, Bonlieu-Scène nationale d’Annecy (Haute-Savoie). Les 14, 15 et 16 avril, Théâtre National de Bretagne-Centre Dramatique National, Rennes ( Iles et Vilaine). Les 27 et 28 avril, L’Empreinte-Scène nationale Brive-Tulle (Corrèze).

Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove, (spectacle conseillé à partir de quinze ans)

 Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove,  (spectacle conseillé à partir de quinze ans) 

C’est une reprise – avec une autre distribution- de la mise en scène que pour le quatre-centième anniversaire de la naissance de Molière, le 15 janvier 2022, Ivo Van Hove- troisième collaboration avec la Comédie-Française- avait faite de cette version reconstituée d’après celle originelle en trois premiers actes, donc inachevée, selon le fameux registre de Lagrange- mais aussitôt interdite à sa création en 1664 (voir Le Théâtre du Blog). Le personnage de ce dévot, fourbe et lubrique, passait mal auprès de certains représentants du clergé catholique, alors tout puissant.
Louis XIV se laissera  convaincre d’interdire à Molière de représenter « une pièce de théâtre capable de produire de très dangereux effets. » Le 5 août 1667, Molière en donnera au Palais-Royal, une version en cinq actes L’Imposteur. Interdite aussi, elle n’a eu qu’une représentation. Dix-huit mois plus tard, la version définitive, enfin autorisée, connaît alors un grand succès public. Molière l’avait rendue moins provocante et a visiblement écrit le dernier acte pour faire plaisir à un Louis XIV tout puissant. Ici, il récompense les services rendus jadis par Orgon, lui pardonne de faits délictueux commis autrefois et punit ce Tartuffe délateur, coupable d’autres crimes. Ce n’est évidemment pas le meilleur des cinq actes…

Cette première version est donc différente de celle plus connue et jouée partout actuellement. A l’origine inspirée entre autres, par un certain Charpy, abbé de Sainte-Croix qui s’était introduit dans un famille ultra-catholique et y avait séduit l’épouse d’un homme assez naïf pour ne rien voir. Et ces trois premiers actes sont  plus axés sur l’arrivée d’un Tartuffe, assez miséreux, recueilli dans la rue par Orgon, un riche bourgeois et sur le tsunami qu’elle provoque dans sa famille. Lui-même, sa mère madame Pernelle et son épouse Elmire, le chouchoutent et admirent celui qu’ils considèrent comme un maître spirituel; aujourd’hui, ce serait un gourou séducteur et riche d’offrandes reçues par les membres d’une secte.D’un autre côté, leur fils Damis, Cléante, le beau-frère d’Orgon et Dorine, la gouvernante toute dévouée mais lucide et qui sait, au besoin, se faire entendre, le supportent très mal. Convoitée par Tartuffe, Marianne, la sœur de Damis et son amoureux, le beau Valère, ne sont pas encore les personnages classiques de cette première version.
Cette crise familiale va s’envenimer et tout explosera quand, pour «sceller ce lien unique », Orgon, complètement fasciné par Tartuffe, veut en faire son seul héritier.  Ce « pauvre homme » selon lui, n’a aucun scrupule à essayer de séduire la seconde jeune et belle épouse. Mais il sera finalement chassé..

Ces trois actes correspondent approximativement aux actes IIII et IV de la version définitive et,  comme le suggère Georges Forestier, on revoit madame Pernelle qui refuse de croire à la culpabilité de son Tartuffe. Elle provoque ainsi l’exaspération de son fils Orgon, qui, lui-même, ne voulait pas y croire. Et la pièce se termine plutôt qu’elle ne finit, sur quelques mots de cette insupportable dévote.
Cela se passe dans la Halle de la Villette investie par la Comédie-Française pour quelques semaines à cause de travaux à la salle Richelieu. Gradins pour quelque sept cent spectateurs, ouverture de scène comparable à celle de Chaillot, soit dix-huit mètres… Pas facile de loger cette pièce aux scène intimes dans un espace aussi vaste… Jan Versweyveld a conçu une intelligente scénographie un poil esthétisante avec des séries de huit  lustres  rideaux et passerelle noirs au fond du plateau… Mais, bien vu, il utilise le même genre de dispositif que Jean Vilar, il y a soixante-dix ans; le directeur et metteur en scène avait imaginé un praticable au centre du plateau quand il mettait en scène des comédies… de Molière, entre autres, L’Avare.

© Comédie-Française

© Comédie-Française

Ici, juste, un grand rectangle blanc où jouent les personnages, souvent dans la pénombre. Et on aimerait que l’ensemble soit vraiment davantage éclairé! Que voient les spectateurs des derniers rangs? Et les voix sont amplifiées par micros H.F. d’où une certaine sécheresse mais comment faire autrement dans ce bâtiment conçu avec une indispensable hauteur quand s’y passaient et s’y vendaient des bovins par centaines. Et nous n’avons pas bien compris la raison d’être de surtitrages, genre : « Qui piège qui?  » Comme s’il fallait aider  le public à se retrouver dans le scénario, pourtant simple.
Très brillante interprétation avec, en particulier, Marina Hands (Elmire), Christophe Montenez (Tartuffe), Thierry Hancisse (Orgon). Loïc Corbery (Cléante) Et les scènes érotiques quand Tartuffe déshabille presque Elmi et la caresse sans qu’elle s’y refuse son très soigneusement traitées et crédibles. Mais Ivo Van Hove aurait pu nous épargner ces flots de fumigène au début comme à la fin et ces lumières stroboscopiques que l’on voit partout. Ce spectacle mérite franchement mieux que ces procédés devenus la signature obligatoire des spectacles actuels. Et tout se passe comme si les metteurs en scène, toutes générations confondues, découvraient un nouveau joujou… peu coûteux mais polluant  (glycol!) et sans aucun intérêt artistique
A ces réserves près, Ivo Van Hove a réussi le pari de nous donner à voir avec intelligence cette première version de Tartuffe. Mais on aimerait  revoir cette mise en scène sur la scène Richelieu, mieux adaptée au quasi-huis clos de cette pièce-culte. Une fois de plus, une réalisation vraiment réussie dépend beaucoup du lieu où elle est présentée. Et cette grande halle était loin d’être idéale…

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 juillet, Comédie-Française, Grande Halle de la Villette, 211 avenue. Jean Jaurès, Paris ( XIX ème). T. : 01 40 03 75 75. 

 

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène d’Anissa Allali et Francis Bolela ( à partir de dix ans)

Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène d’Anissa Allali et Francis Bolela  (à partir de dix ans)

Cette comédie-ballet en trois puis cinq actes a été créée le 14 octobre 1670 devant la cour de Louis XIV, au château de Chambord par la troupe de Molière,  musique Jean-Baptiste Lully et  ballets de Pierre Beauchamp. Molière ridiculise un très riche bourgeois d’origine modeste qui veut prendre l’ascenseur social et imiter le style de vie des  nobles,  et surtout en acquérir la culture. 
Il va passer commande d’une beau costume et veut apprendre l’escrime, la danse, la musique, la philosophie…. Fasciné par Dorimène, une jeune marquise veuve, dont son amant, un comte autoritaire, va essayer de profiter de l’argent de ce nouveau riche assez naïf. Madame Jourdain le surprendra en train de dîner avec la la belle Dorimène et ne croira pas un mot à ses justifications embrouillées… Elle et Nicole, sa servante se moquent de lui.  Et elle lui rappelle que leur fille Lucile veut se marier avec  Cléonte… Un beau jeune homme mais d’un rang social pas assez élevé aux yeux de  M. Jourdain qui refuse cette union…
Avec l’aide du valet Covielle, Cléonte, pas  bien riche mais rusé, va alors se faire passer pour le fils du Grand Turc arrivé en France et M. Jourdain se fait berner en croyant être admis dans la plus haute noblesse après avoir été couronné Mamamouchi lors d’une cérémonie turque, complètement loufoque.  Et Cléonte et Lucile pourront se marier…

La pièce est très souvent jouée,  et il y eut une belle réalisation de Jérôme Savary en 81 puis en 86, avec Michel Galabru dans le rôle-titre. Puis, en 2015, Denis Podalydès l’avait aussi mise en scène devant la façade du château de Chambord, avec douze actrices et acteurs dont le remarquable Pascal Rénéric en M. Jourdain,  sept musiciens,  trois danseuses et trois chanteurs. Le spectacle fut ensuite longuement joué à Paris. Et en 2025, dans une réalisation de Jérémie Lippmann, avec Jean-Paul Rouve et cette année au début 2026, Le Bourgeois gentilhomme a été mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq.
Molière se livre ici à une critique féroce de riches bourgeois récemment anoblis à son époque et méprisés par les aristocrates. Une vieille histoire encore actuelle: le changement de classe sociale, promotion ou régression ne va jamais sans difficultés…  chez les individus et dans leurs familles avec, parfois, dans le premier cas, un sentiment de trahison ou de culpabilité…  Et dans le second, avec des effets psychiques:  Pierre Bourdieu raconte son arrivée dans une grande école de la capitale : «La violence des interactions prenait souvent la forme d’un racisme de classe appuyé sur l’apparence physique ou le nom propre. »

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Ce Monsieur Jourdain est ici joué par Bakary Sissoko avec une verdeur et une remarquable présence. « Je suis Malien et Français, dit-il, j’ai le cul entre deux chaises. Alors, Vitry, où il y a plein de personnes issues de la diversité, où on a une histoire… C’est mon refuge. (…) “C’est ça, être banlieusard, et fier de dire d’où l’on vient.” Il a visiblement bossé et tout compris du personnage! Il en parle avec une certaine tendresse: « C’est un mec de cité qui a réussi, et cherche à intégrer un milieu social plus élevé. »
Ce Jourdain hâbleur et sûr de lui mais aussi ridicule quand il drague la marquise, se fait piéger par madame Jourdain jouée une très bonne actrice-entrant à l’improviste. Il y a déjà chez ce jeune acteur, ancien dyslexique, une envie d’en découdre et il est, par delà les siècles, ce personnage burlesque transposé d’un milieu grand bourgeois, à celui d’une banlieue où on aime danser et rire. Et il l’incarne avec une gestuelle et une diction parfaites: aussi bien que les acteurs du Français dans Tartuffe, mise en scène d’Ivo Van Hove il y a quatre ans, et repris  en ce moment à la Villette et dont nous vous reparlerons.  

Mais ici  pas de micros H.F. ni scénographie importante… Juste une table carrée, quelques palettes, un grand pan de tissu rouge vif pour figurer un canapé, un frigo et un bar en planches couvert de graffitis. Et cela fonctionne. La circulation des douze acteurs. Bon, il y a encore des choses à revoir: les acteurs ont tendance à crier souvent trop, il y a des facilités de jeu, les costumes actuels ne sont pas fameux (on peut donc avoir du mal à identifier qui est qui, sauf la jeune marquise en étonnante robe longue sexy en faux cuir de la jeune marquise et la distribution, sans doute inégale.
Mais qu’importe!
 Souad Arsane,  Meziane Bella, Medina Diarra, Billy Malesa, Olivia Kuy, Nephtys Laurent, Margaux Lubamba, Nolan Masraf, Arthur Ooms et Lamine Yall Kane arrivent avec à leur tête, Bakary Sissoko, à emmener un public en majorité très jeune qui a beaucoup applaudi dans cette fable délirante mise en scène avec précision et respect du texte. Et ces quatre-vingt dix minutes passent vite.
Décidément, Molière en cette année aura été beaucoup joué et, petit miracle, trois siècles et demi après, les dialogues, superbement écrits, restent tout à  fait clairs, du genre: « Cet homme-là fait de vous, une vache à lait. » « Il le gratte par où il se démange. » « On ne peut être heureux sans amoureux désirs ; ôtez l’amour de la vie, vous en ôtez les plaisirs ». Et encore pour la route ce merveilleux: « Buvons, chers amis, le temps qui fuit nous y convie; profitons de la vie, autant que nous pouvons. »

Philippe du Vignal

Jusqu’au 20 juin, attention: les vendredi et samedi, Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, Paris ( XX ème). T. : 01 87 44 61 11.

Cirk Court le petit festival des arts de la rue (quatrième édition)

Cirk Court,le petit festival des arts de la rue à Romainville (quatrième édition)

Garçon, un kir par la compagnie Les Encombrants, conception de Didier Guyon, nouvelle mise en scène d’Etienne Grebot

Cela se passe dans la cour d’une école à Romainville (Seine-Saint-Denis) une ville jouxtant Paris, devant quelque deux cent spectateurs assis sur des gradins en bois (les enfants sur une moquette). A la lumière du jour, cinq maîtres d’hôtel (pantalon, chaussures, nœud-papillon noirs et chemise blanche immaculée) préparent l’installation d’un apéritif sur une grande table nappée de papier blanc devant de grands châssis noirs. Les ordres du chef de rang, muet, très autoritaire, les font filer doux et bien entendu, il y a de la révolte dans l’air. Dans ce spectacle comique et muet à part quelques mots et borborygmes, les gags s’enchaînent devant et sur cette table-scène.  

 

© Vincent Arbelet

© Vincent Arbelet ( photo non retouchée)


Ici, aucune logique et les objets mènent souvent leur vie propre avec de beaux trucages,  d’où une cascade de gags, à partir de situations réalistes de la vie quotidienne, avec dérapages inattendus à la clé. Les Encombrants montrent ici la domination au travail, vieux thème de films mais moins au théâtre. Comment résister face à ceux qui dominent ? On se souvient dans 7 minutes de Stefano Massini qui s’était inspiré du combat des femmes à l’usine Lejaby à Yssingeaux en 2012 ( voir Le Théâtre du Blog). On pense au célèbre Lapin-Chasseur (1989) de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps où jouaient, entre autres, François Morel, Yolande Moreau, Olivier Saladin, Lorella Cravotta… Et pas loin de Buster Keaton et des Monthy Python.

Personnages simples et crédibles, grande précision gestuelle, sens de l’espace, fluidité des enchaînements, effets inattendus, poursuites, chutes collectives ou individuelles sur la table à la nappe blanche et disparition subite, main qui réussit à attraper enfin un verre de vin à deux mètres, incroyable saut d’un serveur (Benjamin Mba) par dessus le chef de rang impassible (Julien Barbazin) ou lancer de couteaux d’une dangerosité absolue (bien entendu, remarquablement truqué!).

Emile Faure, Etienne Grebot, Julien Jobert et Matthieu Verbeke (les autres serveurs) sont aussi très justes. Et il y a ici un remarquable sens de l’image aux meilleurs moments de ce spectacle qui a été beaucoup joué dans le monde entier et ici recréé avec une nouvelle équipe. Cela a un peu de mal à prendre son envol (le plein air n’est pas idéal pour une pièce comique) et on est un peu loin du jeu des acteurs. Mais quel bonheur de voir un public qui ne va sans doute jamais au théâtre, autant rire à un spectacle… de théâtre.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 22 mai dans la cour de l’école Langevin-Wallon, quartier des Bas-Pays, Romainville  (Seine-Saint-Denis).

Le 31 mai,  Mai en Anjou (Maine-et Loire.) 

Les 10 et 11 juillet, festival Les Rugissantes au Creusot (Saône-et Loire). Le 12 juillet, Crépy-en-Valois (Somme). Les 13 et 14 juillet, Rouen (Seine-Maritime). Le 25 juillet, Vaujany (Isère).

 Le 23 août, Le Grand-Bornand (Haute-Savoie). 

 Le 5 septembre, Quétigny (Côte-d’Or). Le 26 septembre Romagnat (Puy-de-Dôme). 

 Le 17 octobre, Roanne (Loire).

 

 

La Lettre, spectacle de Milo Rau

La Lettre, spectacle de Milo Rau

Tout commence par une lettre d’adieu. Ce n’est pas la fin, mais le début d’une longue, mystérieuse et inévitable transmission. Le garçon : Arne de Tremerie, a un rêve : jouer dans La Mouette d’Anton Tchekhov. Ce rêve, il le tient de sa grand-mère qui rêvait de jouer Nina ou Arkadina… Elle n’aura été qu’une star de la radio… mais dans  la Flandre entière.
La fille: Olga Mouak (les comédiens donnent non seulement leur corps, mais aussi leur prénom aux personnages), est traversée par un souvenir, peut-être même simplement un mythe familial: sa grand-mère camerounaise entendait des voix, dit-on, et un jour a péri dans l’incendie de sa maison. De plus, Olga a habité Orléans et a assisté au pénible défilé annuel où une jeune fille en armure, censée être «irréprochable», parade à cheval  suivie par la moitié de la ville «ès qualités» sous les yeux de l’autre moitié. Olga, en toute logique, ne rêve que d’être Jeanne d’Arc. Mais les rêves s’entremêlent et elle sera, de plus en plus, Nina, celle de La Mouette, la jeune provinciale attirée par ses paillettes, qui voulait faire du théâtre…

©  Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage


Ici, à Montreuil, pas de paillettes. Le spectacle créé au dernier festival d’Avignon comme « petite forme en itinérance», a repris son chemin. Embarqué par le Théâtre Public de Montreuil avec son TP Mob: un vélo-cargo avec le minimum nécessaire (un bureau pliant d’accueil du public, un affichage signalant le lieu et le strict nécessaire technique… et quelques gradins ultra-pliants pour n’importe quel sol plat, et voilà…
Le théâtre vient dans les centres sociaux, associations et à tous les lieux portes ouvertes au pied de chez vous. Aucun effet coûteux mais des trésors théâtraux : le jeu des interprètes, l’échange avec le public et le  thème : de quoi s’agit-il, sinon des rêves, projets, difficultés, espoirs de jeunes artistes en devenir…

Le spectacle est souvent drôle, aidé en cela par la connivence créée avec le public : chacun retrouve ses propres fragilités, espoirs immenses et fluctuants. Arne «aspire» Olga dans son rêve de La Mouette, avec sa pièce apocalyptique, peut songer à Nina et à sa future vie d’actrice : finalement, brûler les planches, plutôt que sur une place à Rouen… Arne et Olga deviennent très vite nos amis, comme nos voisins de banc, sans la moindre mièvrerie. Et s’il y a là, de « bons sentiments », c’est qu’ils sont vrais. On ne vous dévoilera rien de plus, parce que vous irez voir vos futurs amis…

Christine Friedel

Les 26 et 27 mai à 20 h, Théâtre des Roches, 18, rue Antoinette Montreuil (Seine-Saint-Denis) le 28 à 20 h, Fondation Fiminco, 43 rue de la Commune de Paris, Romainville (Seine-Saint-Denis) et le 30 mai à 18 h, Théâtre Public de Montreuil, salle Maria Casarès, 63 rue Victor Hugo.  T. : 01 48 70 48 90.

Mosaïque par le Ballet de l’Ouest parisien, direction artistique, chorégraphie et mis en scène d’Alice Psaroudaki, création lumières de Jonathan Oléon

Mosaïque par le Ballet de l’Ouest parisiendirection artistique, chorégraphie et mise en scène d’Alice Psaroudaki 

Cette compagnie fondée par Alice Psaroudaki en 2015 à Boulogne-Billancourt, développe les échanges entre danseurs, acteurs, auteurs, musiciens, artistes, photographes…. Et pour ses créations, elle recourt volontiers aux systèmes de notation du mouvement l’un inventé par le chorégraphe hongrois Rudolf Laban et publié en 1928 et l’autre par les Anglais Rudolf et Joan Benesh en 1956.
Danseuse formée en Allemagne, chorégraphe, maîtresse de ballet et pédagogue, Alice Psaroudaki revisite le répertoire classique au sens large du terme: danses traditionnelles, baroques, danses académiques, voire néo-classiques. Elle se réfère à la fois à Michel Fokine, George Balanchine, Hans van Manen, Rudi van Dantz
ig, Maurice Béjart, Roland Petit, Jiří Kylián, Bertrand d’Ath… Nous avions vu deux pièces courtes et variées du Ballet de l’Ouest parisien et ces morceaux choisis relevant de l’esprit du collage, sont signées Alice Psaroudaki, sauf Delibes Suite (2003) de José Martínez.

Le Souffle du printemps (2020), lui a été inspiré par un tableau non figuratif de la peintre boulognaise Sylvette Mageux. L’image agrandie fait office de toile de fond. Sur le Concerto pour piano n° 2 de Sergueï Rachmaninov, la chorégraphe propose des correspondances entre l’agencement des couleurs, «le souffle vivifiant de la nature », les éléments : terre, eau, air, feu, et l’énergie du mouvement. La moitié des interprètes s’y exprime à tour de rôle avec variations, pas de deux et travail d’ensemble. Et ils portent beau les magnifiques costumes dessinés  comme habituellement par Alice Psadouraki et réalisés par Natalia Maciel.

 

© Patrick Herrera

Sérénade (2025-2026), clin d’œil à George Balanchine, qui en donna une version dès 1935, est une œuvre d’envergure et de longue haleine, avec de nombreuses entrées et sorties des interprètes. Malgré les thèmes abordés par Alice Psaroudaki : « recherche de l’âme sœur, joie d’être ensemble, absence, douleur du vide »,

 Rêverie (2019), musique de la Méditation de Thaïs de Jules Massenet- un court solo d’Olga Totukova- est inspirée par une œuvre figurative de la sculptrice autodidacte Cris Pereby. Les notes au piano de l’introduction sont graves et le tempo de l’orchestre, relativement lent. La pièce sert de bande-annonce au programme à venir,  et alterne poses et accélérés, nombreux portés, échappées solitaires et travail de groupe à l’unisson.

Delibes suite (2003), une chorégraphie de José Martínez, médaillé d’or au Concours international de ballet à Varna (Bulgarie). Danseur-étoile à l’Opéra de Paris, avant d’en être nommé en 2022, directeur de la danse, il exige de ses interprètes un très haut niveau technique et des qualités artistiques au-dessus de la moyenne.  Comme Lidya Kovalenko et Vassiliy Evlachev: à juste titre, ils se sont taillé un beau succès à l’applaudimètre. Lui, aligne une série de sauts de haut vol. Elle, fluide, extrêmement vive, toujours juste, nous révèle un talent comique. Et ils portent beau les magnifiques costumes dessinés par Agnès Letestu et réalisés par Natalia Maciel. Torse nu, Vassiliy Evlachev est en pantalon rouge et Serge Mouawad en pantalon beige. Hania Fourneau, en jaune, Daniela Giannuzzi, en bleu, Lidya Kovalenko, en blanc et Olga Totukhova, en brun.

George Balanchine innovait en prolongeant les scénographies lumineuses du siècle qui l’avait précédé (on pense aux panoramas et dioramas d’Eugène Cicéri, Louis Daguerre pour les ballets romantiques du XIX ème  siècle comme Giselle ou La Sylphide donnés à l’Opéra de Paris et les Rundhorizont chers aux Allemands. Ici, la chorégraphe utilise systématiquement le cyclorama éclairé par les lumières de Jonathan Oléon. Le couple Lidya Kovalenko-Serge Mouawad est perturbé par les incessantes incursions d’Hania Fourneau sur la musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski.
Nous retrouvons Olga Totukhova que nous avions remarquée en 2018 dans
Aperto libro: style intense, retenue, mouvements déliés, nets et précis. Ici, elle nous propose une version de La Mort du cygne, suivant à sa façon la chorégraphie que Michel Fokine avait créée en 1907 pour Anna Pavlova sur le dernier thème du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Olga Totukhova a un beau port de bras, sans aucun effet pathétique. La  musique de piano -enregistrée- est heureusement enrichie par les lignes de violoncelle jouées en direct par le talentueux Enguerrand Bontoux.
Pour conclure ce gala, dans 
Look!, quatre interprètes, interviennent en alternance sur les mouvements du Concerto pour violon et orchestre en la mineur de Jean-Sébastien Bach. Lidya Kovalenko et Serge Mouawad, remarquables dans le pas de deux de la seconde section avec, pour tout accessoire, un foulard qui les unit, les retient, les contraint. Hania Fourneau et Daniela Giannuzzi font des entrées et sorties sur les premier et dernier mouvements. Au final, ces couples créent un splendide pas de quatre.

 Nicolas Villodre

Récital de danses vu le 23 mai, au Sel de Sèvres (Hauts-de-Seine).

George sans S, un spectacle de Camille Trouvé, Brice Berthoud et Jonas Coutancier

George sans S, un spectacle de Camille Trouvé, Brice Berthoud et Jonas Coutancier

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Qui c’est, celui-là? Celle-là? Une écrivaine prolixe et quelquefois prodigieuse, un  curieux mélange d’aristocratie (la famille de Saxe, quand même) et de peuple, une femme engagée, une mère parfois empêtrée avec ses enfants, qu’elle admire et adore (surtout son fils), entre deux amours forcément romantiques: cela se passe autour vers 1830. Cette épouse a su se dépêtrer dès qu’elle l’a pu -il a fallu un procès en séparation- de la tutelle d’un mari, chasseur, buveur et autres marques d’un virilisme pesant. L’audacieuse a obtenu de la Préfecture, le droit exceptionnel de porter le pantalon, et malgré cela, elle est vue comme une scandaleuse… Bref, une femme, un écrivaine, qui a dû inventer son nom et son genre pour pouvoir vivre librement de son travail. « Une chambre à soi » : elle s’en est donné les moyens et le temps qu’il faut. Petite scène de nuit : -G.: « J’ai besoin de la nuit pour écrire ».-C. (le mari) : «J’ai besoin de toi pour dormir. » Simple malentendu, à l’origine d’une œuvre et d’un combat : en examinant sa situation et en y trouvant remède, Aurore Dupin devient objectivement féministe.

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© xLes Anges au plafond

Quatre actrices portent cette histoire avec vivacité et grâce: Camille Trouvé, Christelle Ferreira, Gaelle Grassin, et, à la traduction en langue des signes qu’on envierait presque, nous autres, favorisés de l’ouïe , Angela Ibanez Castano. Le spectacle est bilingue, inclusif et surtout interdisciplinaire. Les marionnettes, figures humaines ou animales, sont très belles, parfaites dans leur manipulation, aussi vivantes et présentes, que celles qui les animent, leur donnent la réplique et discutent avec elles.
Hommage au petit castelet-théâtre de Maurice Sand: le fils de George a choisi le côté maternel, et non celui de la baronnie Dudevant: les petites marionnettes à gaine s’invitent sur le plateau, sous le regard de la grande marionnette, belle et mélancolique de George Sand pour de brefs intermèdes hilarants et politiques: «La République, c’est pas gagné. »


Cette rencontre entre différents formats, matières, articulations -un cerf grandeur nature en bois léger, des silhouettes humaines en simple carton, un chien articulé qui sait dormir en rond, un lion féroce. à la taille d’un chat mais à la crinière cruelle, des arbres en tenue d’hiver-, donne un charme particulier au spectacle. Et encore, on ne vous dit pas tout et il y a de belles surprises. S
amedi, la représentation était précédée d’une visite tactile du décor et objets: Le spectacle est proposé aux non-voyants, équipés d’un appareil d’audio-description pour la représentation. La rencontre avec la matière est un « plus » : toucher ce qu’on va entendre jouer, en sentir la réalité, même les voyants y prendraient plaisir, comme avec un magicien qui vous démonterait ses tours : vous croiriez quand même à la magie, et peut-être plus encore.
George sans S nous a enchanté,  à un bémol près: le statut du texte: dialogues et récit sont en retrait  des autres arts scéniques. Les marionnettes et accessoires nous emmènent vers le conte… qu’on aimerait aussi entendre. Restent les fées: les actrices, les constructrices des objets,  la costumière, les régisseurs, les auteurs du spectacle: soit une équipe de presque quarante personnes. Et nous gardons avec bonheur en mémoire, le beau texte final de George Sand elle-même (enfin !) sur son amour des arbres et de la forêt.

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Ensuite, le mieux serait d’aller visiter la belle maison de George Sand à Nohant (Indre). Peut-être aurez-vous la chance de voir la pièce en petit format dans le théâtre familial, ou sur le castelet de Maurice Sand. Et avoir le temps de lire quelques-uns des romans de notre George.

 Christine Friedel


George sans S, spectacle des Anges au plafond-Centre Dramatique National de Normandie, Rouen (Seine- Maritime)

 Les 7, 8 et 9 juin au Théâtre Jean Lurçat-Scène nationale d’Aubusson (Creuse).

Puis, en tournée : plus de cinquante dates en France, de novembre prochain à mai 2027. (voir  le  site du C.D.N. de Normandie).

 

 

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