Repentirs, texte et mise en scène de Bertrand de Roffignac

Repentirs, texte et mise en scène de Bertrand de Roffignac

Repentirs: en peinture, le terme désigne une modification apportée à un travail en cours. Tiens, justement cela se passe dans l’atelier de la Grande Chaumière à Paris, un célèbre atelier créé en 1906. Mais aujourd’hui vendu, et que le Théâtre de  la Suspension créé par Bertrand de Roffignac a pu investir quelques mois. Là, sont venus dessiner et peindre, entre autres, Amedeo Modigliani, Marc Chagall, Antoine Bourdelle, Louise Bourgeois, Jean de Brunhoff, le créateur de Babar et son fils Laurent de Brunhoff, Berenice Abott, photographe. Mais aussi Meret Oppenheim, peintre et photographe, Alberto Giacometti, Sam Szafran, le grand pastelliste et Henri Goetz, peintre et graveur  -les deux seuls que nous ayons un peu connus… Donc, un endroit encore hanté par tous ces artistes du XX ème siècle. Il y a encore quelques dessins sur les murs de cet atelier et un gros poêle au feu rougeoyant (illusion réussie!)  au long tuyau et qui sera, à la fin, un des personnages parlants.

Ici, une vingtaine d’artistes issus du théâtre, de la danse, de la musique, du cirque, de la scénographie et des arts numériques ont la volonté de créer un espace expérimental. Comme Fils de chien, une pièce ancienne mais reprise en janvier dernier (voir Le Théâtre du Blog), Repentirs est proche d’une performance où le corps, la gestuelle d’un artiste-peintre sont mis en abyme. Nous entrons dans la brume et la pénombre; cet ancien atelier -dont la haute verrière a été  occultée par des rideaux noirs-  a été aménagé  rustiquement avec des  bancs en bois et tabourets pour une cinquantaine de spectateurs. On pense à la salle toute noire de Jerzy Grotowski à Wroclaw en Pologne qui nous avait beaucoup impressionné.
Près de l’entrée, un pianiste qui joue sur la majeure partie du spectacle, sera vite coiffé d’un pot rempli de peinture rouge qui dégoulinera sur son visage. Mais il continuera à jouer, indifférent…
Le spectacle fait penser à une sorte de puzzle où il faut picorer, sans jamais arriver à tout comprendre de ce que son auteur veut nous dire.

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©Omnia pro motu

Bertrand de Roffignac semble hésiter entre un texte théâtral quelquefois un peu faible: ses personnages parlent beaucoup et fort mais  l’essentiel est sans doute dans une satire visuelle de l’art contemporain où un peintre à la tête monstrueuse juché en haut d’une escabeau en bois n’en finit pas de peindre une toile que nous ne verrons jamais.
Le Critique – Qu’est-ce que vous peignez ? Le Maître – La Joconde Le Critique – Encore ! Le Maître – Oui tous les jours depuis…Le Critique – Depuis…Le Maître – Depuis que je sais que je vais mourir. Le Critique – Vous peignez et repeignez la Joconde. Le Maître – Non je ne la repeins pas, tout le monde la repeint, pas moi. Le Critique – Tout le monde la repeint ? Le Maître – Oui ! C’est même la catastrophe de l’art aujourd’hui, repeindre sempiternellement la sempiternelle et emblématique Joconde. Le Critique – Vous voulez dire que l’art est devenu un discours sur l’art. Le Maître – Vous voyez quand vous faites un effort… Le Critique – Votre tableau importe peu à nos lecteurs. Ce qui les intéresse, c’est votre manière de peindre. C’est le geste derrière le tableau. »

Il y a seulement un vrai portrait posé contre le mur du fond qui sera balafré de peinture rouge. Sur deux murs et en hauteur,  sont  projetées les photos de toiles célèbres. Soit en noir et blanc, soit en couleurs ou les deux successivement. Et parfois tremblotantes,  comme La Joconde de Léonard de Vinci, La Décollation de Saint-Jean-Baptiste du Caravage, un tableau d’autel exceptionnellement horizontal chez ce peintre et d’une quinzaine de m 2. Mais aussi des œuvres aussi célèbres que Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de la Tour. Et plus encore, les célébrissimes Radeau de la Méduse de Théodore de Géricault et L’Angélus (1857-1859) de Jean-François Millet… où un couple de paysans s’arrête de récolter des pommes de terre pour cette prière aux morts: l’angélus quotidien sonne au clocher de l’église du village. Un tableau souvent admiré et reproduit sur les calendriers des P.T.T. , assiettes, boîtes à sucre, etc. Un véritable symbole d’art populaire.
Et évoqué dans Mort à crédit (1936) de Louis-Ferdinand Céline. Mais aussi  moqué, copié, voire réinterprété par Salvador Dali. Fasciné, il avait écrit que ces paysans en prière se recueillaient devant un petit cercueil. Le Louvre fit radiographier le tableau et surprise! à la place du panier, un caisson noir… D’où sans doute ici,  comme en écho, arrive un beau jeune homme nu à tête de mort.  Longs cheveux noirs, sexe peint en vert, il  fera entrer un grand cercueil monté sur roulettes par l’étroite porte d’entrée. Une actrice en sortira un petit cercueil d’enfant. Et  des kilos de pommes de terre amassées dans le cercueil seront jetées au sol… Âmes sensibles, passez votre chemin. Un clin d’œil lancé par Bertrand de Roffignac à Jean-François Millet et  au public mais auquel il n’offre pas le mode d’emploi… C’est une  des ces images superbes, insolentes et drôles qui fleurissent dans ce spectacle bien joué par Rodolphe Menguy, Maximilien Seweryn, l’artiste maculé de peinture s’exprimant très fort, Louis Albertosi;  un critique assez excité et Coline Chéenne, un homme aux cheveux bleus…  

Nous sommes bien ici dans la lignée de Joseph Beuys et, bien sûr, d’Antonin Artaud mais aussi des happenings d’Allan Kaprow ou George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus. Et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois… Avec une tranche  de viande exhibée, une jambe que l’on coupe…
A la fin, le gros poêle tout rouge se met à parler! Et c’est savoureux: 
« Je suis l’emblème lamentable de toutes les bohèmes, combien de culs se sont réchauffés devant mon grand tuyaux. Pas une pièce de Tchekhov où on ne voit la fausse neige, et le monologue pessimiste de l’acteur faisant mine de se frotter les mains devant moi, pas un opéra de province ou on se sera privé de jouer la mort de Mimi, devant l’ultime vérité de ma fonte. Le cliché des clichés, l’art, c’est le poêle, le poêle, c’est l’art. Faut qu’ils souffrent les artistes, regardez-les dans leur atelier de pacotille, faire mine de sacrifier leur jeunesse devant le poêle pour honorer l’absolu de la création. Sans poêle on ne croirait à rien, on ne croirait pas à leur combat intérieur, j’en ai brûlé des mots d’amour, j’en ai fait disparaître des vieux livres de compte, et des mégots de cigarette et des vieux vêtements sales… » Dommage, le reste du texte n’a pas toujours cette saveur…

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© Omnia pro Motu

Même s’il se passe toujours quelque chose dans cet atelier sans plateau où les cinq acteurs et une seule actrice, arrivant ou sortant par la porte unique donnant sur le couloir, sont toujours en mouvement. Bertrand de Roffignac a une gestion incomparable de l’espace, des voix et d’un univers sonore.
Et on retrouve ici son obsession pour le coup de revolver fracassant. Cet incomparable foutoir au meilleur sens du terme, à mi-chemin entre arts pastiques et théâtre, sans doute inégal mais d’une belle insolence et remarquablement orchestré par quatre techniciens, mérite d’être vu.
Ici, les images semblent faire naître les mots qui, eux-même, font naître des images dans une étonnante spirale. L’auteur et metteur en scène aurait sans doute pu nous épargner ces fumigènes permanents et, à la fin, en ouragan venu du couloir, (peut-être au second degré, vu leur fréquence actuelle?). 

Le public surtout jeune, ce qui n’est pas si fréquent, a chaleureusement applaudi ces Repentirs.  A l’heure où certains spectacles de grandes institutions et/ou de festivals, durent plusieurs heures et coûtent souvent une fortune (jamais révélée au public!), il faut rappeler que le théâtre a eu, aura et a toujours  besoin, de ces lieux expérimentaux. Même si le confort n’est pas au rendez-vous… Les bancs sont des bancs étroits et bien durs! Un conseil: emportez un coussin pour elle, si vous y emmenez votre vieille tata…
Une occasion de saluer la mémoire d’Edouard Autant (1870-1964) architecte et Louise Lara (1876-1952), ancienne sociétaire de la Comédie-Française qui habitaient le quartier. Ils connaissaient le travail de  Meyerhold, Vahtangov, Piscator, Reinhardt et fondèrent en 1912 Art et Action, un laboratoire  de théâtre au 82 rue Lepic à Montmartre: y furent créées cent douze ! (sic!)  œuvres d’Apollinaire, Aragon, Voltaire, Dante, Wyspianski, Rabelais, etc.  Sans grands moyens ni souci de rentabilité, avec la collaboration d’artistes comme Joseph Sima, Marie Vassilieff ou  Jean Lurçat…
Un lieu comme la Grande Chaumière sera-t-il préservé et rénové?  Pendant quelques mois, il sera ouvert à des répétitions, ateliers et à des spectacles, entre autres, celui de la performeuse Karel Prugnaud mais aussi à des  concerts, etc. Le Théâtre de la Suspension-Bertrand de Roffignac et toute son équipe ont eu le grand courage de tenter une expérience à l’heure où tout le monde compte ses petits sous… Ce ne sont sûrement pas les milliardaires actuels qui le soutiendront…Bon, la Mairie de Paris s’y intéresse mais ce serait bien qu’elle soutienne financièrement  et vite un projet comme celui-ci. A suivre, et croisons les doigts…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 30 avril au 4 mai à la Grande Chaumière, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème).      

 


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