Des Hommes endormis de Martin Crimp, traduction d’Alice Zeniter, mise en scène de Ludovic Lagarde

Des Hommes endormis de Martin Crimp, traduction d’Alice Zeniter, mise en scène de Ludovic Lagarde

Le dramaturge anglais a écrit de plus de quinze pièces, toutes jouées en France dont La Ville, Dans la République du bonheur, La Campagne…Cette pièce commandée par le Schauspielhaus d’Hambourg  y a été créée en 2018 mais n’a jamais encore été montée en France. Cela se passe justement à Hambourg, à deux heures du matin, chez Julia et Paul, la cinquantaine, ex-universitaires. Julia est directrice dans une agence d’art contemporain et Paul, producteur de musique électronique. Ils ont consacré leur vie au travail et leur bel appartement est fonctionnel mais assez froid.
Julia 
évoque leur vide de leur vie et l’enfant qu’ils auraient pu avoir mais qu’ils n’auront jamais: « Oh! Tu avais cette petite flamme intérieure autrefois.  Moi aussi. Nous avions un peu plus de flamme maintenant, nous n’en avions plus du tout. Dans notre travail, peut-être. » Chez Julia et Paul qui pourraient être les parents de Josefine et Tilman, le travail à haute dose a effacé sexualité, voire désir d’enfant.
Elle dit à Paul qu’elle a invité sa nouvelle et jeune collaboratrice Joséfine et son compagnon Tilman. Mais rien n’a été prévu à boire et à manger! Il est déjà tard et ils sonnent à la porte! Après avoir vécu intensément: drogues, alcool… ce couple commence à travailler… On apprendra cette nuit-là que Josefine est enceinte mais elle n’en a rien dit à Tilman…
Il y a parfois un conflit de générations entre Julia et Paul en cette nuit étrange où ils apprennent à se connaître. Paul lui, semble avoir des tendances nettement homosexuelles et ira à danser avec Tilman.  Mais pendant que Julia et Joséfine travaillent à un texte sur un ordinateur ( mais on ne croit pas une seconde à cette scène bâclée) les hommes  ont disparu : ils se sont endormis. Et voilà… Noir: la piécette est finie!

 © Camille Jacquelot

© Camille Jacquelot  L’équipe autour de Martin Crimp au centre

Et sur le plateau?  Il y a une grande pièce assez froide avec  hauts murs latéraux blancs et, dans le fond, une baie vitrée légèrement opaque donnant sur un balcon. Un réfrigérateur-congélateur  et évier métallique dans un angle, une table, deux chaises, un lampadaire un gros magnéto des années soixante.
Cela commence par une belle image de deux personnes qu’on voit en ombres sur le balcon. Puis Julia (Cristèle Tual) se lance dans un quasi monologue et les petites scènes se suivent sans grand intérêt: le texte difficile à comprendre, si on n’a pas lu la note d’intention, est d’une rare platitude. On retrouve ici le quatuor: un couple d’universitaires dans une soirée avec  un autre plus jeune, des personnages brillamment imaginés par Edward Albee dans sa célèbre pièce Qui a peur de Virginia Woolf  (1963).
Adaptée au cinéma trois ans plus tard par  Mike Nichols, elle a depuis été copiée un peu partout. Et ici,  l’auteur s’est aussi visiblement inspiré d’Harold Pinter. Mais le texte part un peu dans tous les sens, n’a jamais la rigueur et l’efficacité de ceux du grand dramaturge britannique: scénario limite, dialogues assez faible, longueurs, personnages sans consistance et peu crédibles… Et cette œuvrette se termine,  plutôt qu’elle ne finit… quatre vingt-dix minutes après

« La révolution numérique, dit Ludovic Lagarde, a inventé une société liquide dans un capitalisme fluide qui abolit les frontières entre espace privé/intime et espace professionnel/public. » Soit… Mais on ne sent rien de tout cela sur la plateau où il ne se passe pas grand-chose. Comment s’intéresser à ces semblants de personnages d’un théâtre poussiéreux que Martin Crimp s’applique -laborieusement- à « faire contemporain ». Et qui distille un ennui certain. Le dramaturge anglais a écrit des pièces d’une autre dimension, que celle-ci, née d’une commande. Ceci expliquerait-il cela?

Quant à la direction d’acteurs… Cristèle Tual, pourtant excellente actrice, en fait parfois des tonnes (pour remplir le vide?), Laurent Poitrenaux (Paul) lui, semble s’ennuyer, presque toujours assis, comme absent… Guillaume Costanza (Tilman), pas très à l’aise, boule souvent son texte. Seule, Hortense Girard (Joséfine)  arrive, malgré tout, à imposer ce personnage de jeune assistante et éclaire heureusement le plateau de sa présence. 
Mais rien à faire, les dialogues, sauf à de rares moments, n’arrivent jamais à décoller et le metteur en scène-pourquoi il est allé chercher ce texte?- a bien du mal à créer le climat onirique qu’il voudrait imposer. « Cela parle des rêves enfouis, de cet espèce d’état des lieux d’une génération, dit Ludovic Lagarde ». Mais on ne sent rien de tout cela et on se demande pourquoi il y a des noirs qui cassent un rythme déjà poussif. Le spectacle a été mollement applaudi! Bref, il n’y a aucune urgence à aller à l’Athénée.

Philippe du Vignal

Jusqu’au  24 mai, Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, square Louis Jouvet, Paris (VIII ème) .

 Le texte a été publié par les éditions de l’Arche en 2019.


Archive pour 5 mai, 2026

Les Demoiselles de Rochefort adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Les Demoiselles de Rochefort, adaptation du film de Jacques Demy, mise en scène de Gilles Rico, musique de Michel Legrand

Pourquoi et comment une œuvre devient-elle mythique? Les Parapluies de Cherbourg (1964) est récompensé par la Palme d’or au festival de Cannes, un film chanté entre autres par Catherine Deneuve qui avait été entièrement doublée par Christiane Legrand, la sœur du compositeur.
Les Demoiselles de Rochefort (1967), une comédie musicale jouée, chantée et dansée, est le cinquième long métrage de Jacques Demy mais aussi sa cinquième collaboration avec Michel Legrand. Et, en 2016, la scène d’ouverture du film La La Land rend hommage à celle des Demoiselles de Rochefort. A sa sortie, les critiques étaient assez élogieux. « Pour parler des Demoiselles de Rochefort, il faudrait recourir au délicieux vocabulaire des confiseurs, écrivait un Jean-Louis Bory enthousiaste dans Le Nouvel Observateur. C’est un film devant lequel on se lèche les doigts. Moi qui suis gourmand comme un vieux matou, je me régale. » Mais d’autres émettaient des réserves… Ainsi, les « sœurs Dorléac» (Catherine Deneuve et Françoise Dorléac) sont juste citées par les critiques du Masque et la Plume qui  minimisent leur performance. Ils trouvent aussi que « Gene Kelly est un peu vieux», et que « Michel Piccoli ne danse pas très bien ». Certains pensent même que  le film est « trop sucré, trop bien fait »Tous les interprètes sont doublés quand ils chantent, sauf Danielle Darrieux, actrice française célèbre comme Gene Kelly et George Chakiris, grandes vedettes aux Etats-Unis. Le film qui avait été doublé en anglais, devait y faire carrière mais n’eut pas grand succès..

© Valentin Folliet

© Valentin Folli

Cette adaptation pour la scène est un véritable défi: ici les artistes doivent chanter, danser , jouer et surtout, le temps d’un soir, essayer de faire oublier les acteurs mythiques du film. Le plateau du Théâtre Lido 2 n’est pas celui du Châtelet… La chorégraphe Joanna Goodwin a du s’adapter à un plateau mobile vertical et à un autre tournant horizontal.  Sans doute, un point faible de cette création…
Dans la deuxième partie, il y a une meilleure occupation de l’espace. L’intelligente scénographie de Bruno de Lavenère est fondée sur ce dispositif scénique et des projections d’images qui aident à nous transporter dans les lieux même du film qui avait été entièrement tourné en extérieurs. Les quatorze musiques sont là, avec de belles performances vocales et un orchestre bien dirigé par Patrice Peyriéras, même si, en fonction des distributions, il y a certaines inégalités. Alexis Mabille a créé des costumes années soixante-dix aux couleurs acidulées du film.
Jean-Luc Choplin, président et directeur artistique, ne voulait pas de stars pour cette création mais les auditions ont été efficaces: on sort avec plusieurs airs mythiques dans la tête et la joie demeure devant ces multiples chassés-croisés amoureux.  » On peut, dit le metteur en scène Gilles Rico, la faire naître au théâtre sous une autre forme, en utilisant notamment la lumière et une vidéo immersive, tout en accentuant les contrastes entre les scènes. Les forains  apportent le soleil et l’insouciance de la jeunesse. Il en sera de même au Théâtre du Lido, ils entraîneront le spectateur dans le monde de la comédie musicale, transmettront à tous les personnages scène après scène, leur joie de vivre qui envahira le plateau. »
Un spectacle à découvrir en cette période morose. «Ou on est adulte, ou on est enfant, disait Michel Legrand. Tout ce qui m’a marqué, est tout ce qui est important pour un enfant et tout ce que j’ai oublié, est tout ce qui n’intéresse pas un enfant. »

Jean Couturier

Théâtre Lido 2, 116 B avenue des Champs-Élysées, Paris ( VIII ème). T. :  01 89 97 09 58.

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