Tous coupables sauf Thermos Grönn de Romane Nicolas, mise en scène de Sacha Vilmar

Tous coupables sauf Thermos Grönn de Romane Nicolas, mise en scène de Sacha Vilmar

Inspirée par l’affaire Carlos Ghosn, homme d’affaires brésilien qui fit la une de tous journaux. Vous vous souvenez de cet ancien élève de l’École polytechnique puis de l’École des mines à Paris. D’abord ingénieur chez  Michelin, il reste y durant dix-huit ans: en France, Allemagne puis au Brésil. Grâce à lui, le groupe retrouve une rentabilité en vingt-quatre mois. Ensuite président de Michelin en Amérique du Nord, il obtient la même réussite, avec une réduction sévère des effectifs. Arrivé chez Renault en 96 comme directeur général-adjoint, il joue un rôle-clé dans son redressement économique.
Puis il dirigera brillamment le groupe japonais Nissan mais  avec une suppression de 21 000 postes et la fermeture de cinq usines… Mais des soupçons de malversations pèsent sur Carlos Ghosn et des procédures sont ouvertes contre lui au  Japon, en France, Suisse, et aux Pays-Bas et aux États-Unis. En 2018, soupçonné d’abus de biens sociaux, il sera arrêté et emprisonné. On estime qu’il gagnait quinze millions € par an!
Libéré plus tard sous caution de 7,9 millions d’€ mais frappé de quatre inculpations pour corruption, il restait très surveillé et interdit de quitter le Japon. Mais fin  2019, Carlos Ghosn prépare sa fuite et avec chapeau et masque chirurgical, il va retrouver deux prétendus musiciens qui le cachent dans une malle pour instruments sur roulettes, percée de soixante-dix  trous pour qu’il puisse respirer… Planqué dans un avion privé, il arrivera, via Istanbul, au Liban, son pays d’origine…

©Fabrice Robin

©Fabrice Robin

C’est toute cette histoire rocambolesque que raconte Romane Nicolas. Il y a là tout un travail sur le langage  avec, entre autres, des néologismes savoureux. Rabelais, grand amateur du genre, l’avait précédé: anicroche, automate, frugal, génie, haltère, quintessence, des mots eux entrés dans le parler quotidien. Ici, ceux de l’autrice ne sont aussi pas mal du tout: extraditionner, hiscroire… et accompagnent des mots déformés et souvent répétés:  « Mais pour pisser le checkin de l’aréroport »
Avec, souvent en plus, des allitérations volontaires (trois v et trois q): « qui vont vouloir voir quoi qu’y a dans la malle. Ou (trois  f, six p, six v): ‘Non, parce qu’on va vous foirer un faux pisseport, et on mettra votre vrai pisseport dans la poche à pisseport du passager juste devant nous comme ça quand qu’il  va vouloir pisser il se foirera arrêter à votre place.  » Vous êtes en état d’attestation. »   » Affoires sensibles,  une émission de France Imper. »

Ou encore répétition d’une phrase:  » Tailleurz- Qu’y vont se douter de quelque chose ! Policier Germont– Qu’on commence à se douter de quelque chose. Tailleurz- Oh non ! Qu’ils commencent à se douter de quelque chose ! Ou répétition d’un mot exact trois seule fois ou déformé vingt-quatre fois : « l’inexorable ballet des éboueurs auquel iels auraient assisté avec inexorabilité. Inexorablement, iels inexoreraient le lieu maudit où vous auriez été inexoré pour votre inexorable inexorage. J’inexorerais alors tous les moyens de vous inexorer. Mais le tapis roulant de la broyeuse incinératrice sur lequel vous auriez été inexoré vous inéxorerait inexorablement vers votre inexorable inexore. Inexorant l’inexore que j’aurais alors inexoré, victorieuse et magnifique, j’inexorerais dans l’inexorable déchetterie, vous inexorant de l’inexorable broyeuse! Inexorablement saufs, nous inexorerions l’inexorage des inexores pour notre inexorable évasion. Alors, inexorablement, nous inexorerions à l’aréroport. »
Ou changement de sens : foirer pour:  faire, encartez vous pour: écartez vous…(…) « La boîte a pété. Bon d’accord, j’avoue trout, ah ! C’est moi qui ai pété. »
Ou encore les énumérations dites à plusieurs: « Les lacs, les chemins, l’eau potable, les enfants, les travailleurz, les chomeurz, les vieux, les chiens, les renards, la couleur des feuilles et l’hydrométrie. Tailleurz– les caddies, les mines de diamant, les actions des chez Renault, les bibliothèques universitaires, les chaines de télévision, les théâtres publics, les maisons d’édition, les hôpitaux, les cliniques, les Lamborginis, les paons, les Rolls Royce, les toutes petites souris(…) Il y mit tout dans la malle et tout y rentra dans la malle car tout rentrait dans la malle : les ouvriers, leurs crédits et leurs maisons, leurs voitures et leurs rentes, leurs charges et les enceintes connectées, les prix du chauffage et leurs ministres, leurs bulletins de votes, leurs pains et la TVA de leurs pains. « 
Et la fin est du même tonneau: «  
Tout rentrait dans la malle /– Alors Thermos mit tout dans la malle/ Puisque tout y rentrait pourquoi ne pas tout y mettre surtout que tout y rentrait./ Et une fois que tout y fut, tout y était.

C’est, en juste une heure, une sorte de fable aussi absurde que grotesque remarquablement mise en scène et au langage des plus verdoyants: les grands-pères Eugène Ionesco et Samuel Beckett ne sont jamais très loin. Fanny Colnot (Thermos Grönn), Etienne Guillot (Policier Germont, l’Archange Michel, etc.), Véronique Mangenot (Policière Verdi, le Juge de tous les trucs, etc.) et Sacha Vilmar (Tailleur et Lutin) jouent, avec une précision gestuelle et une impeccable diction, l’histoire de cette évasion hors-normes d’un personnage aussi considérable qu’un chef d’Etat…mais planqué dans une malle comme un vulgaire truand. Et malgré un dispositif scénique important,  de nombreux costumes vu le nombre de personnages joués par seulement quatre interprètes, il n’y aucune rupture de rythme. Chapeau…
La scénographie d’Emmanuel Charles avec quatre lieux installés sur un plateau tournant, poussé par les acteurs, est une merveille, et le spectacle lui doit beaucoup; à la fois d’une belle picturalité mais aussi pratique, avec portes en biseau, accessoires comme cette malle à trous pour laisser passer la tête et les bras de Thermos Grönn, ou une énorme clé rouge accrochée au mur de la prison… Il y a ici une parfaite unité entre le contenu linguistique des plus foutraques employé ici et les différents lieux comme le salon, la prison, l’enfer… Les costumes, perruques, postiches, tous très soignés, sont aussi déjantés que poétiques. Comme les éclairages. Ce n’est sans doute pas aussi drôlatique, qu’un ami journaliste nous l’avait annoncé mais cela dépend, bien sûr, des soirs. En tout cas, hier, le public assez jeune, riait peu mais ne boudait pas son plaisir devant cette farce grinçante et remarquablement jouée.  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. T. : 01 43 28 36 36
Métro: Château de Vincennes + navette gratuite à hauteur du point information de la station-terminus de la ligne 1;  monter en tête et prendre la sortie n°4. Passage toutes les 15/20 min avant le début du spectacle et retour assuré au métro jusqu’à 1 h après la fin.

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