Le Suicidé de Nicolaï Erdman mise en scène de Jean Bellorini

(A la suite d’un ennui technique, cet article n’était pas paru à temps, nous le publions donc avec quelque retard. Avec nos excuses)

Le Suicidé
de Nicolaï Erdman, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini

Le grand auteur russe (1900-1970)  a écrit cette remarquable pièce, il y a déjà un siècle. Mais pas très souvent montée vu le nombre de personnages, donc avec un coût élevé et par les temps actuels… Elle  l’avait été remarquablement en 84 par  Jean-Pierre Vincent. Et en 2011 par Patrick Pineau au festival d’Avignon, enfin, il y a a deux ans à la Comédie-Française dans une mise en scène de Stéphane Varupenne (voir Le Théâtre du Blog). Pour Jean Bellorini, directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, cette pièce est une longue histoire et il  en avait fait en 2016, une première mise en scène au Berliner Ensemble. Reprise à Villeurbanne, il y a quatre ans.

Sémione Sémionovitch,, un jeune chômeur  (très bien joué par François Deblock) a  le projet d’apprendre à jouer de l’hélicon. Mais c’est un échec qu’il ne supporte pas: et une nuit, il a une  terrible envie de manger du saucisson de foie. Il réveille sa femme, se dispute avec elle et s’en va, en menaçant d’aller très vite se suicider.  Elle prévient alors les voisins dont un certain Alexandre Pétrovitch, qui va le manipuler et, profitant de la situation, essaye d’en faire une affaire juteuse. Une série de personnages entre alors dans la danse autour de ce médiocre Sémione…
Une bonne occasion pour l’auteur de faire agir des intellectuels mais aussi de petits commerçants, représentant la société  russe qui voient très  cyniquement, s’ils arrivent à persuader Sémione de se tuer, une rare possibilité de faire entendre leurs revendications. Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire tout haut ». « Ça ne se fait pas de n’accuser personne ».

© Juliette Parisot

© Juliette Parisot

Mais les choses tournent autrement! Le pauvre homme dont la mort serait aussi la condition pour exister aux yeux des autres, retrouve alors l’envie de vivre malgré tout, dans une société aussi absurde, où seules escomptent les valeurs du collectif jusqu’à l’absurde et jamais les individus…
Cette satire virulente de la société soviétique, pourtant admirée par Stanislavski et Meyerhold, avait été interdite par Staline qui n’aimait pas du tout son auteur. Et elle a été répétée mais aussitôt censurée, elle ne  sera créée en Russie, qu’après la mort de Nicolaï Erdman en 70 ! Cent ans plus tard, la pièce a des longueurs et n’est pas toujours d’une légèreté absolue.
Mais dans la mise en scène de Jean Bellorini, avec de bons interprètes: François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durant, Ank Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Olivieri, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Mathieu Tune, Damien Zanoly,  elle représente un sérieux clin d’œil à la société russe actuelle…On pense au suicide de Maïakovski en 1930. Et celui de rappeur russe qui résista à la mobilisation décrétée par Poutine et préféra se jeter par la fenêtre, après avoir laissé un message sur les réseaux sociaux .

Philippe du Vignal

 

Jusqu’au 21 février, Théâtre Nanterre Amandiers 1 avenue Pablo Picasso, Nanterre, (Hauts-de-Seine).

Les 5 et 6 mars, Château Rouge-Scène conventionnée d’intérêt national art et création  d’Annemasse .

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs.


Archive pour 11 mai, 2026

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

L’envolée Soutien à la jeune création: Sans faire de bruit, texte de Louve Reiniche-Larroche et Tal Reuveny, mise en scène de Tal Reuveny

 

Ce faux monologue avait reçu le prix du jury du festival Impatience, il y a deux ans. Un spectacle né d’un vécu intime:  une nuit, Brigitte, la mère de la jeune actrice Louve Reiniche-Larroche perd brusquement l’audition: parfois récupérable mais pas toujours… Même si, au début, on ne sait pas trop bien ce qui est arrivé…Sur le plateau, un gros fauteuil, une table de nuit à quatre pieds années soixante et une chaise roulante. Il y a d’abord des bruits, entre autres métalliques, puis la jeune actrice entre et nous allons entendre successivement le grand-père diminué, la grand-mère qui marche lentement, puis le frère de l’autrice assez désinvolte, la belle-fille et la nièce de cinq ans.

 

© Fred Mauviel

© Fred Mauviel

Des personnages invisibles mais tous très présents, grâce à des enregistrements de voix -sans doute retravaillées- de personnes qui disent ce que Brigitte a vécue… Autant d’intonations précises, de témoignages oraux et lointains mais qui apportent une singulière vérité avec un bon rythme, ce qui ne gâche rien. Grâce à un réel talent de mime (visage et gestuelle), Louve Reiniche-Larroche, passée par l’Ecole Jacques Lecoq, les fait tous parler de Brigitte qui a maintenant,  pour seul horizon, un monde sans bruit, ni rires ni chuchotements. Pas loin d’un silence absolu insupportable…

Il y a là, en amont, tout un travail sonore sur lequel est fondée une dramaturgie théâtrale- ce qui est assez rare.  Cela se passe comme dans un cauchemar avec une dure réalité personnelle et familiale. Les voix off font ici partie de la dramaturgie et on pense au Fabuleux destin d’Amélie Poulain dont le narrateur en voix off (André Dussollier) que l’on ne voit jamais- dévoile le caractère de personnages. Ce hors-champ très habile mais ici avec la belle présence de Louve Reiniche-Larroche, fait sans doute l’originalité de ce Sans faire de bruit. A un moment, elle étend de grosses toiles sur la chaise roulante et les deux meubles, comme pour encore mieux étouffer le moindre bruit: une belle image…
Il y a vers la fin quelques petites longueurs mais, si ce spectacle passe près de chez vous, cela vaut le coup d’y aller voir. 

 

 Philippe du Vignal

Spectacle joué du 6 au 9 mai au Théâtre des Amandiers-Nanterre-Centre Dramatique National,  avenue Pablo Picasso, Nanterre ( Hauts-de-Seine). 

 

 

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