Musique en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Musiques en héritage, texte et mise en scène de Ludmilla Dabo

Un spectacle-concert sur la mémoire individuelle et collective. Ludmilla Dabo, actrice et chanteuse bien connue de père sénégalais et mère camerounaise, a déjà une longue carrière et avait joué entre autres Portrait de Ludmilla en Nina Simone (2017), texte et mise en scène de David Lescot (voir Le Théâtre du Blog). Elle est aussi sur scène et a construit un texte d’après ses  souvenirs  et ceux d’Anthony Capelli, musicien électro-acousticien, « J’écoute Anthony, et cela me rappelle que nous portons tous en nous les stigmates d’une histoire dont nous sommes les héritiers. Ces stigmates se transforment parfois en légende qui nous habitent. Qui s’ancrent profondément et avec lesquelles nous avons du mal à prendre de la distance.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Et de Lou Sakay, batteur et percussionniste, Elise Vigier, metteuse en scène qui avait dirigé Ludmilla Dabo et ici actrice et chanteuse, Gilles Normand, guitariste et bassiste, Kaloune, poète réunionnaise qui joue du mbira et chante en créole le maoya, un des genres musicaux de l’île mais aussi de danse. Avec le roulèr, un tonneau sur lequel est tendue une peau de bœuf, le percussionniste étant assis à cheval dessus.
Cette musique des esclaves jouée ici, avait été interdite par le gouvernement…dans ce département français jusqu’en 81! en raison de son association avec la culture créole et à cause de convictions autonomistes et d’association avec le Parti communiste de la Réunion! 
Et un certain Michel Debré, pas très malin député de l’île, a participé  (oui! il y a seulement quarante ans!!!) au transfert de 62 à 84, d’environ deux mille enfants, relevant de l’Aide sociale, là où sévissait l’exode rural: en Creuse, Cantal, Tarn, Lozère, Pyrénées-Orientales.  Une politique mise en place par le « Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer » (sic!).
Certains enfants ont été adoptés, d’autres ont vécus en foyer, ou ont travaillé -gratuitement- dans les fermes! Mais tous traumatisés à vie! Une affaire d’Etat pas très jolie jolie et sinon étouffée, du moins écartée par tous les gouvernements successifs… Et c’est bien que ce spectacle fasse une piqûre de rappel…

L’an dernier, les députées Karine Lebon et Perrine Goulet ont déposé une proposition de loi visant à obtenir la reconnaissance officielle de l’État français, des préjudices subis et visant aussi à mettre en place des mesures de réparation. En janvier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi de réparation pour tous ces enfants devenus adultes quand ils ne se sont pas suicidé. Le texte prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée nationale d’hommage le 18 février et surtout un droit à réparation, sous forme d’allocation forfaitaire…

Et il y a aussi Élise Vigier, metteuse en scène reconnue qui a dirigé Ludmilla Dabo mais qui est ici actrice et chanteuse. La scène est transformée en salon des années cinquante, avec tabourets, petites lampes à abat-jour à à franges, gros fauteuils, coussins  et portant pour des costumes. Mais c’est aussi un plateau de concert, avec nombreux micros, guitares, batterie… Pour que ce groupe célèbre en chantant, racontant et dansant  individuellement, ou en chœur,  sans aucune nostalgie ou folklore, une mémoire collective à partir des récits souvent émouvants d’enfance de chaque protagoniste. Avec un hommage vibrant à la mémoire de leurs ancêtres respectifs auxquels, disent-ils justement, ils doivent tant: réunionnais, sénégalais, camerounais, bretons… Ici, ces morts inconnus vivent avec leurs enfants et petits-enfants, comme  en France d’Outre-mer ou en Afrique.
C’est un sorte de mélange -au meilleur sens du terme- de récits,  musiques et tours de chant auquel on est vite  sensible. Habilement construit et dit avec une diction exemplaire, un bon rythme et une unité entre musiciens-chanteurs-conteurs, et conteuses-musiciennes-chanteuses. Trop long, ce spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: il y a des répétitions, notamment sur la transmission et il faudrait faire quelques coupes et revoir une fin dansée qui n’en finit pas de finir.
Mais Musiques en héritage apporte une bouffée d’air frais bienvenue dans un paysage théâtral en ce moment assez conventionnel et où fleurissent de nombreux seuls en scène, peu convaincants…  

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36

 


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