Atacama

Atacama….

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©x Le désert d’Atacama

J’essaye de prendre un peu de hauteur et regarder dans le rétroviseur les soixante-dix dernières années de théâtre. Selon moi, il y a eu trois événements fondamentaux :  le Théâtre du Soleil, le Royal de luxe et Zingaro. Philippe Sturbelle, un de nos comédiens me tacle:  pour lui, c’est Pina Bausch, Tadeusz Kantor, Andrei Șerban, le TG Stan, Simon Mc Burney, Ivo Van Hove, Tiago Rodrigues.
Hervée de Lafond, ma codirectrice de l’ex-Théâtre de l’Unité, ajouterait sans doute aussi Bob Wilson. Tous les jours, j’assiste à l’effondrement des valeurs théâtrales mais aussi à l’effacement d’hommes et femmes de théâtre, jadis cotés. Et Antoine Vitez, il y a déjà trente-six ans! Ensuite Roger Planchon, Patrice Chéreau, Jérôme Savary, Jean-Pierre Vincent, Jacques Lassalle… tous, ont disparu.

Je cite toujours un de mes premiers chocs théâtraux: en 61, avec Schweyk dans la seconde guerre mondiale de Bertolt Brecht, mise en scène de Roger Planchon. Puis en 69, à Moscou, Tartuffe et Dix jours qui ébranlèrent le Monde de Iouri Lioubimov, fondateur du Théâtre de la Taganka…
Mais alors, tu oublies Peter Brook, Peter Zadek et Eugenio Barba, le seul encore vivant avec Peter Stein et Lev Dodine. Et que fais-tu de Dario Fo? Je ne suis pas fou des sommités d’aujourd’hui: Joël Pommerat, Olivier Py…  Et si l’idéologue du théâtre est Jean-Marc Dumontet, producteur de spectacles qui a le théâtre Antoine, le Théâtre Libre, le Point-Virgule, le Grand Point-Virgule, Bobino et la salle Gaveau, alors je me tais de fatigue!
J’observe aussi du coin de l’œil, Julien Gosselin. Il va ouvrir le festival d’Avignon à la Cour d’honneur avec Maldoror d’après Roberto Bolaño et Lautréamont (cinq heures!). Mais ses trop-pleins de vidéos, même assez puissants, m’excèdent. Et le metteur en scène Thomas Jolly n’est pas mon héros préféré…

C’est bien qu’il n’y ait pas l’unanimité. Et puis, j’ai toujours la haine des institutions: trop d’argent, de personnel, de formatage et trop de prudence surtout. J’ai dit à Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville:  » Tu te brûles les ailes auprès de la municipalité avec ton Alif… et cette fin sur Gaza.  J’ai appris de Bertolt Brecht que l’on ne dit pas les choses comme on fait un crochet gauche en boxe! Au théâtre, on dit, mais sans dire: on n’est pas à un meeting électoral.
Je discute avec Guy Benisty, un vrai metteur en scène qui est resté fidèle à sa banlieue: Pantin. En 93, il y a créé le Groupe d’Intervention Théâtrale et Cinématographique. Il écrit et met en scène des spectacles parfois à caractère participatif, joués dans des salles ou en plein air. Mais toujours à la rencontre de ceux qui habitent les quartiers populaires et qui ne vont pas au théâtre. Quand il me demande s’il doit continuer et quoi faire,  je lui réponds: « Je jouerais hors théâtre, je ferais un acte poétique radical dans le désert d’Atacama au nord du Chili et à l’extrême sud du Pérou, l’endroit le plus aride au monde. Ce ne serait même pas annoncé, on marcherait jusqu’à épuisement, le public serait le désert, le soleil et nous. Il y aurait, tout de même, une caméra suiveuse pour garder une trace de la chose. »

Jacques Livchine, ancien directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs). 


Archive pour 17 mai, 2026

Lueur(s) de Lucie Boisdamour, traduction de Louis Bartlett, mise en scène d’Inès Pigoullié

 Lueur(s) de Lucie Boisdamour, ou Ravissement de Lucie Kirkwood, traduction de Louis Bartlett, mise en scène d’Inès Pigoullié

 Autrice et scénariste pour la télévision anglaise Lucy Kirkwood  (quarante-deux ans) est affiliée au Clean Break, une compagnie théâtrale féministe. Elle s’inspire notamment de Caryl Churchill et Dennis Kelly.  Sa pièce It felt empty when the heart went at first but it is alright now est montée en 2009 à Londres et NSFW au Royal Court Theatre, trois ans plus tard. En 2014, elle gagne le Susan Smith Blackburn Prize pour Chimerica, sur les relations sino-américaines et Moustiques est créée au National Theatre de Londres.
Les Enfants est jouée au Royal Court, puis à Broadway et recevra  le Prix de la meilleure pièce aux Writers’ Guild Awards.
. Et sont traduites en France chez L’Arche Les Enfants (2019), Chimerica (2020) et Le Firmament (2022) remarquablement montée par Chloé Dabert ( voir Le Théâtre du Blog) .

Ravissement a déjà été monté aussi par Chloé Dabert à Saint-Denis. Cela se présentait comme une sorte d’énigme-supercherie permanente, avec théâtre dans le théâtre: une dramaturgie où les plus célèbres dramaturges Shakespeare, Molière, Corneille, Pirandello se sont essayé avec succès: ce qu’on appelle maintenant  une mise en abyme, cela fait plus chic… Et nous pouvons reprendre ce que nous avions écrit : »Le  Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis souhaite vous présenter ses excuses : la pièce que vous allez voir est différente de celle qui a été annoncée. Le vrai titre de cette pièce est : Ravissement. Le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis a accepté de produire la pièce secrètement, dans l’espoir de sensibiliser le public sur cette affaire et rendre justice aux Quilter. Une grande partie de ces informations qui suivent sont sous embargo. (…) Nous ne prenons pas à la légère la décision d’enfreindre la loi. » Ouaf! Ouaf! Ouaf! Le nom de la soi-disant jeune autrice  Lucie Boisdamour, déjà sonne bidon!
Et ici, dans un papier remis  à l’entrée, on précise bien que « la compagnie Soplo joue cette pièce secrètement » pour ne pas nuire à certaines personnes. (Tiens, cela recommence ! ) Mais comment jouer « secrètement » à la Flèche, un théâtre bien connu dans tout Paris?  

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C’est une sorte de polar, où nous dit-on, l’autrice essaye de brouiller les pistes sur les frontières entre réel et fiction. Ici,  dans un espace quadri-frontal (scénographie réussie de Seynabou Benga vu les dimensions réduites du lieu), il y d’abord une table ronde en bois sur trépied avec une bouteille de rosé et deux verres, puis, au centre, un lit en carton dépliable. Dans un angle, un fauteuil en cuir noir et un synthé où une jeune femme qui introduit les épisodes à intervalles réguliers avec des pancartes éclairées, jouera  parfois quelques notes. Nous sommes chez Noah et Celeste. Très amoureux, ils ont décidé de vivre ensemble… Elle est infirmière dans un hôpital et lui, reste à la maison. Il publie des textes sur les réseaux sociaux, sans réellement gagner sa vie mais ils veulent avoir un enfant et finiront par l’avoir.
Leur quotidien sera piégé par un ou des inconnus publiant de fausses informations sur leur vie privée qui deviennent virales, comme on dit. Le jeune couple reçoit aussi des appels anonymes téléphoniques, on sonne à leu porte et la caméra de leurs portables semble piratée. Ils postent des vidéos sur YouTube pour dénoncer les manipulations du gouvernement et même au prix de leur vie essayer de changer le monde. Lucy Kirkwood  veut interroger le traitement de l’information par les médias et montrer comment la paranoïa qui s’infiltre sournoisement dans une famille, se révèle parfois justifiée… Les informations orales et/ou visuelles circulent à très grande vitesse mais il y a aussi un revers de la médaille…
Noah, très inquiet, se demande à qui il peut nuire, et surtout qui sont ce ou ces  manipulateurs. Et il y a alors de la tension dans le couple. Céleste épuisée, démissionnera de son travail. Ils n’ont plus grand-chose à manger et seront retrouvés morts allongés sur leur lit quelques semaines après… Sans que l’on en sache les causes. La pièce commence plutôt bien mais a ensuite tendance à ronronner et la fin avec un inconnu cagoulé qui entre brusquement, revolver à la main par la porte de secours, ne  sonne pas juste.
Dans cet espace limité, 
Inès Pigoullié dirige avec une précision remarquable Émilie Diaz et Paul Fraysse (le jeune couple) et Lior Aidan (la commentatrice, en alternance avec Maylis Schio). Ils ont une diction impeccable et sont absolument crédibles. Côté mise en scène, il y a une bonne circulation et les acteurs qui sont à peine à un ou deux mètres de nous, n’en font jamais trop. Nous avons moins aimé les retransmissions de visage sur un mur par un mini-projecteur relié à un téléphone portable. Mais bon, ce n’est pas l’essentiel
Nous aimerions beaucoup revoir ces jeunes interprètes dans une mise en scène d’Inès Pigoullié mais dans une pièce plus convaincante: ils le méritent amplement.  

 Philippe du Vignal

 Théâtre la Flèche, 77 rue de Charonne, Paris ( XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

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