Atacama
Atacama….
J’essaye de prendre un peu de hauteur et regarder dans le rétroviseur les soixante-dix dernières années de théâtre. Selon moi, il y a eu trois événements fondamentaux : le Théâtre du Soleil, le Royal de luxe et Zingaro. Philippe Sturbelle, un de nos comédiens me tacle: pour lui, c’est Pina Bausch, Tadeusz Kantor, Andrei Șerban, le TG Stan, Simon Mc Burney, Ivo Van Hove, Tiago Rodrigues.
Hervée de Lafond, ma codirectrice de l’ex-Théâtre de l’Unité, ajouterait sans doute aussi Bob Wilson. Tous les jours, j’assiste à l’effondrement des valeurs théâtrales mais aussi à l’effacement d’hommes et femmes de théâtre, jadis cotés. Et Antoine Vitez, il y a déjà trente-six ans! Ensuite Roger Planchon, Patrice Chéreau, Jérôme Savary, Jean-Pierre Vincent, Jacques Lassalle… tous, ont disparu.
Mais alors, tu oublies Peter Brook, Peter Zadek et Eugenio Barba, le seul encore vivant avec Peter Stein et Lev Dodine. Et que fais-tu de Dario Fo? Je ne suis pas fou des sommités d’aujourd’hui: Joël Pommerat, Olivier Py… Et si l’idéologue du théâtre est Jean-Marc Dumontet, producteur de spectacles qui a le théâtre Antoine, le Théâtre Libre, le Point-Virgule, le Grand Point-Virgule, Bobino et la salle Gaveau, alors je me tais de fatigue!
C’est bien qu’il n’y ait pas l’unanimité. Et puis, j’ai toujours la haine des institutions: trop d’argent, de personnel, de formatage et trop de prudence surtout. J’ai dit à Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre Dramatique National de Sartrouville: » Tu te brûles les ailes auprès de la municipalité avec ton Alif… et cette fin sur Gaza. J’ai appris de Bertolt Brecht que l’on ne dit pas les choses comme on fait un crochet gauche en boxe! Au théâtre, on dit, mais sans dire: on n’est pas à un meeting électoral.
Je discute avec Guy Benisty, un vrai metteur en scène qui est resté fidèle à sa banlieue: Pantin. En 93, il y a créé le Groupe d’Intervention Théâtrale et Cinématographique. Il écrit et met en scène des spectacles parfois à caractère participatif, joués dans des salles ou en plein air. Mais toujours à la rencontre de ceux qui habitent les quartiers populaires et qui ne vont pas au théâtre. Quand il me demande s’il doit continuer et quoi faire, je lui réponds: « Je jouerais hors théâtre, je ferais un acte poétique radical dans le désert d’Atacama au nord du Chili et à l’extrême sud du Pérou, l’endroit le plus aride au monde. Ce ne serait même pas annoncé, on marcherait jusqu’à épuisement, le public serait le désert, le soleil et nous. Il y aurait, tout de même, une caméra suiveuse pour garder une trace de la chose. »
Jacques Livchine, ancien directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, Audincourt (Doubs).


