Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson
Journal d’un corps de Daniel Pennac, mise en scène de Julie Laufenbüchler et David Nathanson
L’écrivain bien connu de La Saga Malaussène, un cycle romanesque où il fait vivre Benjamin Malaussène et de nombreux personnages à Belleville, le quartier populaire parisien, a aussi écrit ce roman. Ici, de treize à quatre-vingt sept ans quand il meurt en 2010, le narrateur né en 1923, tient avec précision une sorte journal intime de son corps. Cela commence par un cauchemar d’enfant: ligoté à un arbre dans une forêt par ses camarades dans un jeu de guerre puis une colonie de fourmis va le dévorer.
» Treize ans, un mois, huit jours. Mercredi 18 novembre 1936: « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. « Cinquante ans et trois mois. Jeudi 10 janvier 1974 : si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin de mystère. En quoi consiste le mystère? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. «Quatre-vingt six ans, neuf mois, seize jours. Lundi 26 juillet 2010. Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté. »
Soit un projet aussi fou que poétique: retracer la vie d’un homme, celle de son corps, pour le meilleur et pour le pire. Le narrateur consigne dans un journal, dès l’enfance, parfois en termes crus ses découvertes : « Au départ, l’homme ne sait rien. Rien de rien. Il est bête comme les bêtes. Les seules choses qu’il n’a pas besoin d’apprendre c’est respirer, voir, entendre, manger, pisser, chier, s’endormir et se réveiller. Et encore ! On entend, mais il faut apprendre à écouter. On voit mais il faut apprendre à regarder. On mange mais il faut apprendre à couper sa viande. On chie mais il faut apprendre à aller sur le pot. On pisse mais quand on ne se pisse plus sur les pieds il faut apprendre à viser. Apprendre, c’est d’abord apprendre à maîtriser son corps. » ( …) Il a fini par me dire que ses copains le moquaient parce qu’il faisait pipi moins loin qu’eux. J’ai demandé jusqu’où. Il m’a dit pas loin. Maman ne t’a pas appris ? Non. Je lui ai demandé s’il avait envie maintenant. Oui. Je lui ai demandé s’il roulait bien sa chaussette avant de faire pipi. Il m’a dit : Quoi ma chaussette ? Nous sommes allés sur le balcon et je lui ai montré comment rouler sa chaussette. C’est Violette qui m’a appris le truc, dans mon bain, quand j’étais petit : Roule donc ta chaussette qu’il n’aille pas nous faire des champignons, celui-là ! Son petit bout est sorti et il a pissé très loin, jusque sur le toit de la Hotchkiss des Bergerac. Elle était garée sous la maison. Il a pissé aussi loin que la largeur du trottoir. Il était tellement content qu’il faisait pipi en riant. sa sexualité qui s’éveille, puis ses amours, ses maladies, ses deuils de proches et une extrême fatigue, tout ce que le corps doit supporter et qu’on fait semblant de ne pas voir, pour continuer à vivre même quand on va doucement vers la mort.
Et il y a ces phrases merveilleuses quand il encontre Mona : » Le point de vue du corps est tout autre. J’ai aimé le sien jusqu’à la célébration. Si les décennies ont tout de même eu raison de notre sexualité, ce qui est resté de Mona en Mona, n’a cessé de me ravir. Dès son apparition dans ma vie, j’ai cultivé l’art de la regarder. Pas seulement de la voir mais de la regarder. «
Et il parle aussi de son sperme: « Eh oui, pour la morve on a inventé le mouchoir, le crachoir pour la salive, le papier pour les selles […] mais rien de spécifique pour le sperme. En sorte que depuis que l’homme est adolescent et qu’il décharge partout où la pulsion l’y pousse, il tente de cacher son forfait avec les moyens du bord : draps, chaussettes, gants de toilette, torchons, mouchoirs, kleenex, serviettes de bain, brouillons de dissertations, journal du jour, filtre à café, tout y passe, même les rideaux, les serpillières et les tapis. La source étant intarissable, innombrables et imprévisibles étant les pulsions, notre environnement est un honteux foutoir. »
Sur le petit plateau, un dispositif à plusieurs niveaux pas très réussi mais éclairé par une belle série de trente-quatre ampoules blanches au bout d’une tige mais il n’y a aucun autre accessoire. David Nathanson face public, parfois assis mais le plus souvent debout, s’adresse au public avec une diction ciselée (par les temps qui courent, cela fait du bien!) et un remarquable travail gestuel. Il sait nous emporter sans aucune prétention et avec générosité dans l’univers sans doute quelque peu autobiographique de Daniel Pennac.
Seule réserve: une musique de batterie électronique comme partout et parfois sous le texte, ce qui n’apporte rien… D’aucuns à la sortie trouvaient cette heure quarante un peu longue. C’est vrai, mais sinon quel bonheur d’entendre aussi bien dit, un tel texte. Et sans micros H.F. comme c’est la mode même dans cette petite salle, et sans fumigène, la manie actuelle! On peut aussi lire ce Journal d’un corps mais David Nathanson lui apporte une autre dimension, celle de la voix d’un incomparable conteur qui sait faire passer un texte de l’intime, à l’universel..
Philippe du Vignal
Jusqu’au 24 mai, Théâtre de la Reine Blanche, 7 passage Ruelle, Paris (XVIII ème).
Le roman est paru aux éditions Gallimard (2012). Réédition en 2013 avec des illustrations Manu Larcenet aux éditions Futuropolis..

