Le Cimetière des éléphants, texte et mise en scène d’Héloïse Janjaud (spectacle conseillé à partir de quinze ans)

Le Cimetière des éléphants, texte et mise en scène d’Héloïse Janjaud (spectacle conseillé à partir de quinze ans)
 
Première mise en scène d’Héloïse Janjaud qui est aussi actrice: à mi-chemin entre fiction inspirée de sa vie personnelle-une grand-mère en fin de vie- et théâtre documentaire: elle a rencontré des personnes qui veulent  recourir à l’euthanasie, comme cette ancienne psychologue de quatre-vingt six ans qui veut quitter cette vallée de larmes le plus sereinement possible, loin d’un lit médicalisé avec branchements divers de goutte-à-goutte et à demi-consciente, voire inconsciente. Un problème qui, à titre personnel ou parental, nous concerne tous sans aucune exception.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La jeune metteuse en scène aborde avec courage un thème rarement traité sur une scène. Et elle a visiblement aussi fait en amont tout un solide travail de documentation et recueilli nombre de témoignages, pour que ce texte sonne juste et vrai. On le sait bien, la loi Leonetti permet à toute personne majeure d’anticiper les choses et à une boisson ou des comprimés qui vous endorment doucement pour l’éternité. Encore faut-il que cette demande soit faite par écrit. Cela dit,  s’il n’y en a pas (et c’est le plus fréquent), des médecins généreux prennent le risque de s’en passer, après avoir reçu la volonté exprimée oralement et répétée sans aucune ambiguïté de la personne atteinte d’une maladie incurable ou neurodégénérative. Et ils n’hésitent pas alors à prescrire ce qu’il faut. Et nous avons eu plusieurs exemples autour de nous où, grâce à eux, cela s’est passé en douceur, même si ce n’est jamais facile de voir partir un de ses proches en quelques minutes. Alternative: aller dans une clinique privée en Belgique ou en Suisse. Encore faut-il en avoir les moyens et cela coûte très cher…

Ici, Héloïse Janjaud a situé les choses sur un plateau de télévision, avec une émission sur l’euthanasie. Un psychologue est là surtout  en vidéo un grand  écran  où on verra aussi le visage des invités  très agrandi et côté jardin, un praticable avec un bureau de médecin, quelques tabourets ou une table et un fauteuil confortable d’appartement cossu… La metteuse en scène a rencontré Flore, une ancienne psychologue, quatre-vingt six ans, qui veut partir en toute conscience, loin de toute dégradation de son corps et de son esprit (mention très spéciale à la remarquable Laurence Roy). 
 Ici, l’animatrice  de l’émission l’a invitée et elle s’avance face public. Elle dit simplement qu’elle estime avoir assez vécu et qu »elle souhaiterait mourir bientôt vers 2027: « La perte de l’autonomie, pour moi, c’est la fin de la vie. J’ai pas envie qu’on s’occupe de moi, j’ai pas envie d’avoir des infirmières, j’ai pas envie qu’on me mette dans un mouroir. »
Mais elle hésite un peu. La journaliste, attentive et discrète à la fois, lui dit que, grâce à l’aide que peut lui procurer cette émission télévisée, elle prendre sa décision et ira, peut-être, si elle désire, jusqu’à mourir en direct. Il y a aussi sur ce plateau, d’autres personnes malades ou vieillissantes qui disent leur envie de mourir dignement et l’une raconte quelle a été son expérience d’accompagnante.
Des acteurs joueront avec Flore plusieurs situations pour l’aider à y voir plus clair. La présentatrice demandera alors aux spectateurs qui flasheront avec leur portable un grand Q R code affiché sur l’écran. Résultats: 72 % seraient favorables à ce qu’elle choisisse de mourir et 28%, non. Cette référence au second degré à la téléréalité et à une sorte de tribunal, est bien vue et montrée dans ce qu’elle le plus souvent de vulgaire, racoleur et manipulateur. Et ce côté burlesque du spectacle permet d’aérer une situation banale mais douloureuse.

La présentatrice proposera ensuite à Flore alors de revivre le souvenir de son mari, disparu il y deux ans. Ils se retrouvent au restaurant La Coupole à Montparnasse où ils se sont autrefois connus. Puis, elle et lui s’en iront main dans la main au paradis. Les interprètes couvrent alors en silence tables, chaises et micros avec de grands draps-linceuls d’un blanc immaculé. Clap de fin. 

« J’ai situé l’action sur le plateau de cette émission étrange, burlesque, dit Héloïse Janjaud; cet espace est en effet un lieu de parole et de débat mais les codes des talk-shows et les mécanismes de la télé-réalité génèrent aussi des situations absurdes, voire grotesques. Cette tension tragi-comique fait passer le public du rire, aux larmes et ouvre la réflexion sur une question aussi universelle que délicate pour les personnes qui veulent décider de leur mort comme pour ceux et celles qui les accompagnent. »
Texte parfois inégal mais excellente direction d’acteurs, rythme jamais défaillant, diction impeccable de  Chloé Besson, Diego Colin, Thomas Fera, Héloïse Janjaud, Bénicia Makengele, Neil-Adam Mohammedi, Laurence Roy,  personnages crédibles: toutes ces qualités rendent ce spectacle vraiment attachant, même s’il est un peu trop long. On oubliera les erreurs de mise en scène: grossissement sur écran des visages, recours facile au public, micros H.F. et, à la fin, louche de fumigènes comme partout… Des stéréotypes que la metteuse en scène aurait pu nous épargner.
Et il faudrait sans doute qu’Héloïse Janjaud revoie la fin qui piétine et ce rendez-vous onirique à la Coupole en fond de scène est peu convaincant. Mais il y a de nombreux moments très émouvants: entre autres, cette mort provoquée avec un silence impressionnant dans la salle, comme, à chaque fois qu’un personnage meurt sur un plateau, même si on sait bien que ce n’est pas vrai.
Héloïse Jeanjaud prend le plus grand soin de ne jamais tomber dans le pathos et l’hyperréalisme, en distanciant habilement cette histoire d’euthanasie.  Et, qu’importe encore une fois les erreurs, elle a réussi son coup et rend ce spectacle entre réalité et fiction -ce qui n’était pas  évident- assez attachant. Chapeau. 


Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 mai, Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde,  Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis). T.  : 01 48 13 70 00.


Archive pour 19 mai, 2026

Lumières, lumières, lumières texte d’Evelyne de la Chenelière librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf, mise en scène Florent Siaud.

Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière, inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf, mise en scène de Florent Siaud

Cette création franco-québécoise fait la part belle à la langue française et le Québec défend avec ferveur notre langue. Cette adaptation de Vers le phare, en séquences: la fenêtre, le repas, le phare qui ont chacune en sous-titre un nom de conjugaison et pourrait devenir une énigme chez la plupart des élèves ! C’est l’histoire de deux femmes qui se sont aimées, chacune à leur manière.
« Écrire ce texte, dit Evelyne de la Chenelière, a été pour moi, une façon de m’approcher de cette matière mouvante: les glissements de la pensée, la circulation invisible entre les êtres, les objets, les paysages. J’y ai déployé une parole demeurée en puissance dans le roman: la joute entre deux femmes que tout semble séparer, et qui, pourtant, partagent la même quête de sens, la même mise en doute de nos perceptions, la même lucidité devant nos vanités, la même recherche d’une parole fiable. Peu à peu, il m’est apparu que Madame Ramsay et Lily Briscoe pouvaient incarner à elles seules, les déchirements intérieurs qui traversent non seulement le roman mais peut-être aussi Virginia Woolf elle-même. »

© Agathe Poupeney

© Agathe Poupeney

Cette œuvre est sans doute la plus autobiographique de Virginia Woolf, écrivaine bipolaire qui a rempli de cailloux, les poches de son manteau de fourrure et est allée se noyer dans une rivière. Une mort  évoquée dans une confession de madame Ramsay. Florence Viala interprète avec justesse cette femme qui, à l’époque victorienne, a pour seul but, le bonheur de son mari. Il lui a fait huit enfants ! «Un enfant naît, dit-elle et vous voilà indispensable à sa survie. Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?» Mère de famille assumée, elle émet pourtant quelques doutes sur la domination du patriarcat: « Je déteste me sentir supérieure aux hommes mais ils ne me laissent pas le choix. Ils tueront pour cela, pour qu’on les écoute, pour qu’on les acclame. »
Cette rébellion intérieure est un élément d’attraction pour Lily Briscoe,artiste peintre indépendant et secrètement amoureuse de madame Ramsay que joue Aymeline Alix. Elle évoque cette histoire d’amour et fait revivre ce fantôme en revenant sur les lieux d’un lointain passé. La maison de la famille Ramsay  a été  abandonnée après la disparition de cette mère avec ses enfants, dans des circonstances troubles. Seuls, quelques objets et ses tableaux témoignent de ce qui a pu ressembler à des moments de bonheur.
«En segmentant la pièce en de nombreuses miniatures, dit Florent Siaud, je la fais entrer  dans un mouvement kaléidoscopique où l’existence humaine apparaît comme un télescopage continu de sensations, paroles et images. Avec ces comédiennes, le spectacle fait penser aux Trois Sœurs d’Anton Tchekhov ou à Eugène Onéguine, le célèbre roman en vers d’Alexandre Pouchkine. »
Le public ressent bien l’évocation douce-amère d’une époque révolue…avec cette délicate bulle du passé qui ressurgit et nous prend à témoin.

Jean Couturier

Jusqu’au 28 juin, Studio-Théâtre de la Comédie-Française, galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er). T : 01 44 58 15 15.

 

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