Le Cimetière des éléphants, texte et mise en scène d’Héloïse Janjaud (spectacle conseillé à partir de quinze ans)
La jeune metteuse en scène aborde avec courage un thème rarement traité sur une scène. Et elle a visiblement aussi fait en amont tout un solide travail de documentation et recueilli nombre de témoignages, pour que ce texte sonne juste et vrai. On le sait bien, la loi Leonetti permet à toute personne majeure d’anticiper les choses et à une boisson ou des comprimés qui vous endorment doucement pour l’éternité. Encore faut-il que cette demande soit faite par écrit. Cela dit, s’il n’y en a pas (et c’est le plus fréquent), des médecins généreux prennent le risque de s’en passer, après avoir reçu la volonté exprimée oralement et répétée sans aucune ambiguïté de la personne atteinte d’une maladie incurable ou neurodégénérative. Et ils n’hésitent pas alors à prescrire ce qu’il faut. Et nous avons eu plusieurs exemples autour de nous où, grâce à eux, cela s’est passé en douceur, même si ce n’est jamais facile de voir partir un de ses proches en quelques minutes. Alternative: aller dans une clinique privée en Belgique ou en Suisse. Encore faut-il en avoir les moyens et cela coûte très cher…
Ici, l’animatrice de l’émission l’a invitée et elle s’avance face public. Elle dit simplement qu’elle estime avoir assez vécu et qu »elle souhaiterait mourir bientôt vers 2027: « La perte de l’autonomie, pour moi, c’est la fin de la vie. J’ai pas envie qu’on s’occupe de moi, j’ai pas envie d’avoir des infirmières, j’ai pas envie qu’on me mette dans un mouroir. »
Mais elle hésite un peu. La journaliste, attentive et discrète à la fois, lui dit que, grâce à l’aide que peut lui procurer cette émission télévisée, elle prendre sa décision et ira, peut-être, si elle désire, jusqu’à mourir en direct. Il y a aussi sur ce plateau, d’autres personnes malades ou vieillissantes qui disent leur envie de mourir dignement et l’une raconte quelle a été son expérience d’accompagnante.
Des acteurs joueront avec Flore plusieurs situations pour l’aider à y voir plus clair. La présentatrice demandera alors aux spectateurs qui flasheront avec leur portable un grand Q R code affiché sur l’écran. Résultats: 72 % seraient favorables à ce qu’elle choisisse de mourir et 28%, non. Cette référence au second degré à la téléréalité et à une sorte de tribunal, est bien vue et montrée dans ce qu’elle le plus souvent de vulgaire, racoleur et manipulateur. Et ce côté burlesque du spectacle permet d’aérer une situation banale mais douloureuse.
La présentatrice proposera ensuite à Flore alors de revivre le souvenir de son mari, disparu il y deux ans. Ils se retrouvent au restaurant La Coupole à Montparnasse où ils se sont autrefois connus. Puis, elle et lui s’en iront main dans la main au paradis. Les interprètes couvrent alors en silence tables, chaises et micros avec de grands draps-linceuls d’un blanc immaculé. Clap de fin.
« J’ai situé l’action sur le plateau de cette émission étrange, burlesque, dit Héloïse Janjaud; cet espace est en effet un lieu de parole et de débat mais les codes des talk-shows et les mécanismes de la télé-réalité génèrent aussi des situations absurdes, voire grotesques. Cette tension tragi-comique fait passer le public du rire, aux larmes et ouvre la réflexion sur une question aussi universelle que délicate pour les personnes qui veulent décider de leur mort comme pour ceux et celles qui les accompagnent. »
Texte parfois inégal mais excellente direction d’acteurs, rythme jamais défaillant, diction impeccable de Chloé Besson, Diego Colin, Thomas Fera, Héloïse Janjaud, Bénicia Makengele, Neil-Adam Mohammedi, Laurence Roy, personnages crédibles: toutes ces qualités rendent ce spectacle vraiment attachant, même s’il est un peu trop long. On oubliera les erreurs de mise en scène: grossissement sur écran des visages, recours facile au public, micros H.F. et, à la fin, louche de fumigènes comme partout… Des stéréotypes que la metteuse en scène aurait pu nous épargner.
Et il faudrait sans doute qu’Héloïse Janjaud revoie la fin qui piétine et ce rendez-vous onirique à la Coupole en fond de scène est peu convaincant. Mais il y a de nombreux moments très émouvants: entre autres, cette mort provoquée avec un silence impressionnant dans la salle, comme, à chaque fois qu’un personnage meurt sur un plateau, même si on sait bien que ce n’est pas vrai.
Héloïse Jeanjaud prend le plus grand soin de ne jamais tomber dans le pathos et l’hyperréalisme, en distanciant habilement cette histoire d’euthanasie. Et, qu’importe encore une fois les erreurs, elle a réussi son coup et rend ce spectacle entre réalité et fiction -ce qui n’était pas évident- assez attachant. Chapeau.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 22 mai, Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis ( Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 13 70 00.

