Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène d’Anissa Allali et Francis Bolela ( à partir de dix ans)
Cette comédie-ballet en trois puis cinq actes a été créée le 14 octobre 1670 devant la cour de Louis XIV, au château de Chambord par la troupe de Molière, musique Jean-Baptiste Lully et ballets de Pierre Beauchamp. Molière ridiculise un très riche bourgeois d’origine modeste qui veut prendre l’ascenseur social et imiter le style de vie des nobles, et surtout en acquérir la culture.
Il va passer commande d’une beau costume et veut apprendre l’escrime, la danse, la musique, la philosophie…. Fasciné par Dorimène, une jeune marquise veuve, dont son amant, un comte autoritaire, va essayer de profiter de l’argent de ce nouveau riche assez naïf. Madame Jourdain le surprendra en train de dîner avec la la belle Dorimène et ne croira pas un mot à ses justifications embrouillées… Elle et Nicole, sa servante se moquent de lui. Et elle lui rappelle que leur fille Lucile veut se marier avec Cléonte… Un beau jeune homme mais d’un rang social pas assez élevé aux yeux de M. Jourdain qui refuse cette union…
Avec l’aide du valet Covielle, Cléonte, pas bien riche mais rusé, va alors se faire passer pour le fils du Grand Turc arrivé en France et M. Jourdain se fait berner en croyant être admis dans la plus haute noblesse après avoir été couronné Mamamouchi lors d’une cérémonie turque, complètement loufoque. Et Cléonte et Lucile pourront se marier…
La pièce est très souvent jouée, et il y eut une belle réalisation de Jérôme Savary en 81 puis en 86, avec Michel Galabru dans le rôle-titre. Puis, en 2015, Denis Podalydès l’avait aussi mise en scène devant la façade du château de Chambord, avec douze actrices et acteurs dont le remarquable Pascal Rénéric en M. Jourdain, sept musiciens, trois danseuses et trois chanteurs. Le spectacle fut ensuite longuement joué à Paris. Et en 2025, dans une réalisation de Jérémie Lippmann, avec Jean-Paul Rouve et cette année au début 2026, Le Bourgeois gentilhomme a été mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq.
Molière se livre ici à une critique féroce de riches bourgeois récemment anoblis à son époque et méprisés par les aristocrates. Une vieille histoire encore actuelle: le changement de classe sociale, promotion ou régression ne va jamais sans difficultés… chez les individus et dans leurs familles avec, parfois, dans le premier cas, un sentiment de trahison ou de culpabilité… Et dans le second, avec des effets psychiques: Pierre Bourdieu raconte son arrivée dans une grande école de la capitale : «La violence des interactions prenait souvent la forme d’un racisme de classe appuyé sur l’apparence physique ou le nom propre. »
Ce Monsieur Jourdain est ici joué par Bakary Sissoko avec une verdeur et une remarquable présence. « Je suis Malien et Français, dit-il, j’ai le cul entre deux chaises. Alors, Vitry, où il y a plein de personnes issues de la diversité, où on a une histoire… C’est mon refuge. (…) “C’est ça, être banlieusard, et fier de dire d’où l’on vient.” Il a visiblement bossé et tout compris du personnage! Il en parle avec une certaine tendresse: « C’est un mec de cité qui a réussi, et cherche à intégrer un milieu social plus élevé. »
Ce Jourdain hâbleur et sûr de lui mais aussi ridicule quand il drague la marquise, se fait piéger par madame Jourdain jouée une très bonne actrice-entrant à l’improviste. Il y a déjà chez ce jeune acteur, ancien dyslexique, une envie d’en découdre et il est, par delà les siècles, ce personnage burlesque transposé d’un milieu grand bourgeois, à celui d’une banlieue où on aime danser et rire. Et il l’incarne avec une gestuelle et une diction parfaites: aussi bien que les acteurs du Français dans Tartuffe, mise en scène d’Ivo Van Hove il y a quatre ans, et repris en ce moment à la Villette et dont nous vous reparlerons.
Mais ici pas de micros H.F. ni scénographie importante… Juste une table carrée, quelques palettes, un grand pan de tissu rouge vif pour figurer un canapé, un frigo et un bar en planches couvert de graffitis. Et cela fonctionne. La circulation des douze acteurs. Bon, il y a encore des choses à revoir: les acteurs ont tendance à crier souvent trop, il y a des facilités de jeu, les costumes actuels ne sont pas fameux (on peut donc avoir du mal à identifier qui est qui, sauf la jeune marquise en étonnante robe longue sexy en faux cuir de la jeune marquise et la distribution, sans doute inégale.
Mais qu’importe! Souad Arsane, Meziane Bella, Medina Diarra, Billy Malesa, Olivia Kuy, Nephtys Laurent, Margaux Lubamba, Nolan Masraf, Arthur Ooms et Lamine Yall Kane arrivent avec à leur tête, Bakary Sissoko, à emmener un public en majorité très jeune qui a beaucoup applaudi dans cette fable délirante mise en scène avec précision et respect du texte. Et ces quatre-vingt dix minutes passent vite.
Décidément, Molière en cette année aura été beaucoup joué et, petit miracle, trois siècles et demi après, les dialogues, superbement écrits, restent tout à fait clairs, du genre: « Cet homme-là fait de vous, une vache à lait. » « Il le gratte par où il se démange. » « On ne peut être heureux sans amoureux désirs ; ôtez l’amour de la vie, vous en ôtez les plaisirs ». Et encore pour la route ce merveilleux: « Buvons, chers amis, le temps qui fuit nous y convie; profitons de la vie, autant que nous pouvons. »
Philippe du Vignal
Jusqu’au 20 juin, attention: les vendredi et samedi, Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, Paris ( XX ème). T. : 01 87 44 61 11.

