Multi Layered Body « Animal » conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok
Multi Layered Body « Animal », conception, chorégraphie, lumière, scénographie et interprétation de Conan Amok
Le butō, danse-théâtre, est né au Japon vers 1960. Cette « danse du corps obscur » a été une sorte de révolution et a été créée par Tatsumi Hijikata (1928-1986), avec lequel travailla le grand Kazuo Ōno (1906-2010) venu plusieurs fois en France et que nous avions vu autrefois au Festival d’Automne.
Butō, de Bu: danser et tō : taper au sol. Le butō, inspiré entera autres par l’expressionnisme allemand, le surréalisme, est aussi imprégné de bouddhisme et shintôisme. Il participe d’une introspection et le corps est presque nu, souvent peint en blanc, le crâne rasé, est avec des mouvements qui peuvent être très lents avec parfois, chez certains danseurs, des connotations érotiques.
Nombre d’artistes japonais se posaient alors la question de leur identité et de savoir comment résister à une culture de leur pays américanisée mais aussi à une esthétique conservatrice et s’inspiraient des avant-gardes occidentales du commencement du XX ème siècle. Et le fameux groupe Gutaï fondé en 54 par Jirō Yoshihara, a été influencé à la fois par le travail de Jackcson Pollock mais aussi par celui du Français Georges Mathieu. Il prônait « la réconciliation de l’esprit humain avec la matière, qui ne lui est ni assimilée ni soumise et qui, une fois révélée en tant que telle se mettra à parler et même à crier. L’esprit la vivifie pleinement et, réciproquement, l’introduction de la matière dans le domaine spirituel contribue à l’élévation de celui-ci. »
Allan Kaprow, créateur du happening aux États-Unis, a reconnu au groupe Gutaï un rôle fondateur. Le Japonais Tetsumi Kudo (1935-1990) donnait au corps une place fondamentale dans ses œuvres plastiques et ses performances, comme le metteur en scène et cinéaste Terayama Shuji (1935-1983) dont nous avions vu en 71 à Paris La Marie Vison, avec des acteurs américains jouant dans des lieux séparés (on ne pouvait donc pas voir la pièce entièrement!). Et la compagnie Sankaï Juku, bien connue en Europe, s’inscrit dans cette même avant-garde japonaise qui, dans les années soixante, réalisa de nombreux happening subversifs dans les rues, avec parfois arrestations de leurs dirigeants.
Le buto est aussi né d’une résistance chez des artistes qui essayaient d’établir, en dehors de l’art officiel, une autre communication avec le public, en mettant en valeur le corps humain et il y a maintenant trois générations d’interprètes qui se sont succédé. Conan Amok (trente-neuf ans) appartient donc à la plus récente. L »animal » désigne chez lui un retour à un état physique anonyme, non contrôlable, antérieur au langage (même s’il dit quelques mots en anglais), à la raison et à l’identité sociale. Conan Amok entre crâne rasé, pieds nus, d’abord en pantalon collant, puis il sera juste en slip noir, le visage masqué par une longue écharpe transparente qu’il retirera ensuite… Il est diplômé en sculpture de la Musashino Art University et son corps, à la musculature imposante, ressemble lui-même à une sculpture. Depuis plusieurs années, il crée une danse qui est aussi une philosophie corporelle.
« Le corps, dit-il dans le spectacle, n’est pas une entité unique. C’est un champ où s’entrecroisent des forecs multiples. Une impulsion surveint de l’extérieur. Un événement s’amorce. » (…) Le souffle précède le sens. la voix précède le langage. (…) Ce dont vous êtes témoin c’est le corps négociant sa propre limite. «
Sur le grand plateau noir convulsions, reptations, tremblements, poses stables, puis effondrements du corps entier… Ici, le corps du danseur passe par des états successifs très intenses proches, si on a bien compris, d’une certaine extase. Et d’une beauté exceptionnelle.
Nous avons moins aimé les éclairages bleu, rouge, vert sur des carrés de feuille d’aluminium que Conan Amok décollera du sol puis transformera en une boule qui cachera un moment son visage. Le tout dans un calme et un silence impressionnant, ou, à certains moments, sur la musique électronique d’Huleyzone Amida et Kohsetu Narukami.
Il faut faire un effort et accepter d’entrer dans l’univers spatial et philosophique de cet artiste mais nous avons été fascinés par cette réflexion dansée sur le corps humain et l’animalité. Sa performance de soixante minutes, d’une remarquable précision, ne peut laisser personne indifférent… Mais elle est seulement encore présentée ce soir…
Philippe du Vignal
Spectacle vu le 28 mai, jusqu’au 29 mai, à la Maison de la Culture du Japon, 101 bis quai Jacques Chirac, Paris ( XV ème). . T. : 01 44 37 95 95.
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