Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, de Leah Walkmann, mise en performance de Karelle Prugnaud, en collaboration avec Tarik Noui

Hull, une ville du Yorkshire, au nord-est de l’Angleterre, autrefois troisième port mais en déclin depuis les années soixante-dix, est aujourd’hui sinistrée et perturbée par le mauvais temps, le bruit des bus et l’agitation de centres commerciaux: «Il n’y a rien ici. Et le vent qui passe entre les immeubles, va tous nous tuer d’ennui. » Ici, cette autrice de vingt-huit ans qui travaille en caissière intérimaire dans un supermarché, a eu l’idée d’envoyer son texte à Karelle Prugnaud.
D
ans ce monologue, la ville entre en résonance avec la naissance d’une conscience féminine à travers l’apparition et la perception des seins, dans un environnement traversé par le regard masculin et les normes intériorisées : « Enfant, mon monde tient dans un bonbon. Perdu sous un meuble. Sale. Collant. Comme seront les hommes avec moi. » La cité ouvrière de Hull se manifeste aussi en écho ou miroir de ce récit intérieur, avec le passage de l’enfance à l’adolescence : « Miss Gregor, la médecin de famille, a dit en regardant ma poitrine: «  C’est le bourgeonnement mammaire, ma chérie. »

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© JEFf EL-EiNI

L’écriture frontale autobiographique et intime, à la fois brusque et romantique, a fasciné Karelle Prugnaud. Avec une singularité et une poésie renversante, la jeune autrice offre un univers urbain à la dérive avec ses laissés-pour-compte que le progrès économique exclut. Un récit bouleversant. Texte témoin d’une réalité quotidienne sombre et de celle, tout aussi terrible, d’être née femme. «Je suis une enfant. Et je ne sais pas que je vais devenir une machine à nourrir les bêtes. Un sortilège de foire. Une machine à désirs qui se prépare au champ de bataille.» Le public est ému par ce spectacle cru et violent: Leah Walkmann a une vision implacable de la condition féminine dans ce milieu populaire, 

La scénographie de Karelle Prugnaud et la création musicale et vidéo de Tarik Noui, remarquablement inventives, renforcent le souffle théâtral et contemporain de cette écritureHull fascine par la beauté poétique de la mise en scène et la perfection gestuelle de Bertrand de Roffignac. Sans dire un mot, il s’agite avec une grâce obscure,  se pose, va et vient, tel un félin autour de sa proie, cette adolescente (remarquable Gabrielle Jeru). Leah Walkmann montre des situations qu’on devine douloureuses, brutales, obsessionnelles, sans horizon : « À toutes celles à qui on touche-la croupe, le boule, la tignasse, comme ils disent, j’aimerais dire que j’ai tort que tout va changer mais il est derrière moi. Je ne retrouve plus mes clés. You know what you’re doing. (…) »
Cette performance chemine de conserve avec le théâtre en une heure dix. Tarik Noui crée en images-vidéo un contre-récit s’inscrivant en parallèle ou en dialogue, avec celui de l’adolescente. Paroles proférées au micro par Karelle Prugnaud qui, avec sensibilité et présence, laisse jaillir la tension mentale entre «le corps vécu et le corps regardé ».
L’Anomalie, lieu -récemment ouvert- de spectacles et manifestations artistiques (voir Le Théâtre du Blog) a une programmation réjouissante. Avec Hull, Bertrand de Roffignac confirme sa volonté d’en ouvrir les portes à des créations hors-normes et de grande qualité.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu le 22 mai à L’Anomalie, 14 rue de la Grande Chaumière, Paris (VI ème).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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