Antigone de Sophocle, avec de chœurs de Michel Vinaver, adaptation et mise en scène de Matthieu Marie

Antigone de Sophocle, avec de chœurs de Michel Vinaver, adaptation et mise en scène de Matthieu Marie

 Est-elle encore le rêve des apprenties-comédiennes, les brunes? Les blondes se verraient plus en Ophélie dans son bain de fleurs ? Parce que la pièce porte son nom, on fait d’elle, seule contre tous, l innocence sacrifiée, le drapeau de la révolte … La force d’Antigone, un nom mythique: plus que cette héroïne presque enfant, elle reste une énigme. La vie lui est interdite, avec son fiancé, elle partagera seulement la mort. Et la mort, elle ne la connaît que trop. Père, mère, frère, elle aime, respecte ses morts et  sait, elle , née de cette tragédie, qu’ils ont fait la terre où marchent les vivants et leur histoire.  Ils ont aussi droit à la partager un peu. Antigone, passeuse des deux mondes, sait cela, le comprend et va ensevelir pieusement son frère maudit. Ne pas oublier ses morts: un  devoir difficile à entendre pour notre société qui montre ses guerres et cache ses morts.

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Le  metteur en scène donne ici toute sa place à l’autre moitié de la tragédie: celle de Créon, le tyran. Le mot, pour les Grecs de l’Antiquité, signifiait celui qui dirige une cité, sans être roi, ni pour cela être un despote. Créon, l’oncle d’Antigone, épargné par la malédiction (à première vue, mais attention à la seconde vue de Tirésias, le devin aveugle) . Ce bon dirigeant sérieux sait ce qu’il faut faire politiquement : « punir » le cadavre du traître à la patrie, en le laissant sans sépulture. Il le proclame dans un édit, donc avec la force de l’écrit:  Matthieu Marie l’évoque en l’installant assis à) un modeste bureau, plutôt que sur un trône.
Mais voilà :  il est facile de glisser vers le despotisme et le peuple rappelle à son chef qu’il n’est pas nécessairement porteur de la Vérité. Le peuple, ici le chœur, repensé par Michel Vinaver, s’interroge : et si cette fille venue « apporter l’amour et non la haine » avait raison, face au masculinisme de Créon ? « On ne dira pas que j’ai cédé devant une femme ! »£ Il pourrait ajouter « une gamine ». Mots outrecuidants,  imprudents. Mais le peuple, témoin de ces vengeances royales, uni dans sa diversité, se pose une vraie question : et si le pouvoir du chef était remis en question ? Pas renversé, pas bouleversé, juste remis en questions, dans un dialogue démocratique ?


En général, mettre en scène Antigone, c’est l’éclairer, aux deux sens du terme. Ici, les lumières faiblissent parfois. Dommage! Et pourtant, c’est une vraie révélation, paradoxale: une réalisation ne voit pas tout d’un texte. Celle-ci s’essaie et recommence, se démonte comme un puzzle dont les pièces ne s’emboiteraient pas tout à fait. Ce n’est pas un « moins » pour la lecture de Sophocle, mais un « plus » : la place est faite à diverses voies et voix, sans que l’on perde le fil de l’histoire. L’humain, le  commun  apparaît dans  sa contradiction.

 Dans la toujours belle et sévère salle du Théâtre de l’Epée de bois, les images sont faites de la nudité des pierres et de la présence des vivants: les acteurs. Un piano délabré (inspiré des premières images de la guerre en Ukraine ?), une carriole de récupération pour amener Tirésias : vision d’un monde appauvri, à la fin d’une guerre, d’un groupe r, femmes et hommes rescapés, n’aspirant qu’à la paix mais refusant de sacrifier la justice. Et si la petite avait raison ? Et si le chef devenait despote ? Et si cela ne plaisait pas aux dieux ? Vox populi… L’opinion se forge et finit par avoir son mot à dire. Savoir, ensuite, si le mot est juste…
Une habitude fréquente et regrettable, ne pas indiquer le nom des acteurs qui jouent les rôles. Donc, voici les humains qui nous représentent : Sabianka Becsik, Marc Berman, Stephen Butel, Valentine Catzéflis, Mahdokht Karampour, Elâ Nuroglu, Matthieu Marie, Thibault Saint-Louis, Mathild Schaller, Stéphane Valensi, Jonas Vitaud. Pour cette pièce, cela correspond aussi à une dramaturgie collective…

Christine Friedel 

Le spectacle a été joué du 21 mai au 7 juin, au Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes+ navette  gratuite.

 

 

 


Archive pour 8 juin, 2026

Illusions d’Ivan Viripaev, mise en scène Yordan Goldwater

Illusions d’Ivan Viripaev, mise en scène de Yordan Goldwaser


Le bonheur, un rêve: cinquante-quatre ans de fidélité conjugale sans un accroc et pour finir un long dernier soupir avec une déclaration d’amour à l’autre. Dennis, le premier, par la voix d’une jeune comédienne, édifie la pure et haute tour de son amour pour, avec, de, en, Sandra. Et réciproquement. N’y a-t-il d’amour que réciproque? Là est la question, la petite pierre de trop qui fait s’effondrer l’édifice. Une pierre dans l’eau, qui fait des cercles infinis de doutes et renversements, une pierre dans le jardin des romantiques idéalistes.

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On reconstruit la tour qui s’écroule à nouveau, mais apparemment et avec tous ses tourments, l’amour subsiste, renaît, distribué de toutes les façons possibles: ils ne sont pas un couple, mais deux aux amours interchangeables, n’est-ce pas, Margaret et Albert ? Donc, chacun à son tour produit sa vérité qui n’en est pas une, mais une petite pièce de l’édifice, un instant qui déséquilibre tout, une plaisanterie, à égalité avec un coup de couteau dans le cœur… Enfin, n’exagérons rien, un coup d’épingle dans un ballon. Quoique…

Pas d’inquiétude : aussi bien Ivan Viriapev, que son metteur en scène Yordan Goldwaser et Pierre Devérines, Jeanne Lepers, Barthélémy Meridjen, Julie Moutier font preuve d’un bel humour, sec et souriant. Tous «épatants », vieil adjectif convenant à ce jeu très moderne, entre énergie, distance et  naturel… Les récits, drôles, émouvants, se permettent aussi d’être touchants. Et, dirons-nous: plus profonds qu’ils n’en ont l’air. Ce n’est pas « à chacun sa vérité », mais la vérité traversée, en miettes, rebâtie, écroulée…  La conscience secouée de ce qu’on a vécu : l’ai-je vraiment vécu, ou bien c’est ce que je me suis raconté ou ce qu’on m’a raconté ?
Voilà. Nous  n’avons pas envie d’en dire plus, sinon vous inviter à aller voir ce drôle de vertige. Et à chercher aussi dans les  autres pièces  de l’auteur : Les Enivrés , Insoutenables longues étreintes, Les Guêpes de l’été nous piquent encore en Novembre*…

 Christine Friedel

 Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre, Vincennes. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite.  T. : 01 43 28 36 36.
*Ces pièces sont publiées aux éditions Les Solitaires intempestifs.

 

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