Le festival d’Avignon va fêter ses quatre-vingt ans… Souvenirs, souvenirs des critiques du Théâtre du Blog

Le festival d’Avignon va fêter ses quatre-vingt ans… Souvenirs, souvenirs des critiques du Théâtre du Blog

Trente-neuf ans, cela commence à compter! Je n’ai pas connu Jean Vilar et le T.N.P.  à Chaillot mais ma grand-mère et ma mère en évoquaient les spectacles. Après avoir été reçu interne des hôpitaux de Paris, je découvre enfin ce festival en 87. Quelques années après, je suis le cursus Etudes théâtrales dirigé par Robert Abirached (1930-2021)  à l’Université de Nanterre. Puis, j’écris un master sur le travail de Philippe Genty, ensuite un D.E.A. sur le Théâtre de l’Unité dirigé par Hervée de Lafond et Jacques Livchine. 

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©x Robert Abirached

Mes souvenirs marquants sont surtout liés à une union parfaite entre un lieu et un spectacle. Ainsi, en 87 la Cour d’honneur et Le Soulier de Satin de Paul Claudel, mise en scène d’Antoine Vitez… Une nuit inoubliable sur laquelle tout a été écrit. Mais je me rappelle les pages centrales de Paris-Match avec les photos et le titre: Les Forçats de la Culture! Je commence alors à faire une revue de presse de mes découvertes théâtrales, ce qui me sera ensuite bien utile. Le Cabaret équestre de Zingaro, déjà venu à Avignon, est pour la première fois dans le In. D’abord spectateur, puis spectateur et médecin de garde, je devins enfin et aussi critique de théâtre et danse. J’avais commencé à écrire dans les revues Cassandre, Théâtre Public, Rue de L’Université. Et en 2008, commencera l’aventure du Théâtre du Blog et je rejoins alors Philippe du Vignal qui vient de le créer avec Edith Rappoport.

1988: moment exceptionnel, Patrice Chéreau met en scène Hamlet dans la Cour d’honneur. Maurice Bénichou, lui, présente Les trois Sœurs d’Anton Tchekhov, devant une maison sur l’île de la Barthelasse.

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©x Hamlet


1989: médecin de service pour Le Cabaret équestre, mise en scène de Bartabas, avec ses acteurs, cavaliers et chevaux, musiciens,  ânes, mules, bœufs, oies et dindons, à la carrière de Boulbon… un endroit magique mais plein de dangers.
En 90, à la fois, spectacle iconoclaste et choc visuel: La véritable histoire de France que le Royal de Luxe crée devant le Palais des papes.

1991: je me souviens de la frêle silhouette de Maria Casarès (1922-1996).  Secouée par le mistral dans la Cour d’honneur où elle jouait Les Comédies Barbares de Ramón María del Valle-Inclán, mise en scène de Jorge Lavelli.  William Forsythe, lui, refuse l’esthétique des hauts murs pour Enemy in the figure et ses artistes danseront à l’intérieur d’une vaste boîte.

©x Alain Crombecque

©x Alain Crombecque

1992: dernière année pour Alain Crombecque (1939-2009) à la direction du festival.
LAvion du Théâtre de l’Unité, place du Palais des Papes, surprend les spectateurs qui deviennent les passagers d’un vol funeste, sous la direction d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.
1993: Philippe Caubère, déjà venu dans le off, se lance dans un marathon théâtral :Roman d’un acteur au cloître des Carmes. Mais Champs d’expérience, un premier spectacle -déambulatoire dans un H.L.M.- de la compagnie Îlotopie me marquera à vie. L’année suivante, je ne peux voir Pièces de Guerre d’Edward Bond, mise en scène par Alain Françon. En 95,  je rate aussi La Servante d’Olivier Py. Mais je vois la brillante Odyssée du Footsbarn Travelling Theatre à Montfavet. Quel plaisir…

©x L'Odyssée

©x L’Odyssée


1996: Le Cid, adapté par Emilie Valentin pour ses fragiles marionnettes en glace, un  souvenir marquant, comme la belle affiche du festival dessinée par Ernest Pignon-Ernest…
1997: Année douloureuse! Notre ami Philippe Genty crée Dédale à la Cour d’honneur. René Solis dans Libération écrit: « Il n’est ni chorégraphe, ni metteur en scène! »
1998: le public peine à se mobiliser après la Coupe du monde de foot mais il y a Giolo Cesare de Romeo Castellucci au gymnase du lycée Aubanel.
1999: Le Royal de Luxe, à nouveau devant le Palais des papes, avec une création, Petits nègres. Un souvenir mitigé. Mais les roses qui s’envolent dans la Cour d’honneur sous le mistral, dans Le Laveur de vitres de Pina Bausch avec ses interprètes du Tanztheater de Wuppertal… Une merveille

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©x Le Laveur de vitres


2001: médecin de service, à la Cour d’honneur, je dois gérer de nombreux malaises à Je suis sang de Jan Fabre, un spectacle intense qui fait polémique. Un an après -encore un grand souvenir- Éric Lacascade met en scène Platonov d’Anton Tchekhov.
L’année suivante, festival annulé pour cause des grèves dans le spectacle en France.
2004: Nora (Maison de poupée) d’Henrik Ibsen est créée par Thomas Ostermeier. Sinon aucun grand souvenir. En 2005 L’Histoire des larmes de Jan Fabre à la Cour d’honneur dérange à nouveau le public.  2006, Paso doble de Miquel Barceló et Joseph Nadj, d’une esthétique inédite. L’année suivante
Angels in America I & II de Krzysztof Warlikowski,  à la cour du lycée Saint-Joseph, est imprimé à vie dans nos mémoires.

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©x Angels in America


2008: Hamlet, mise en scène de Thomas Ostermeier, un souvenir aussi inoubliable. Ses  interprètes, juste avant d’entrer en scène, ont voulu remplacer les ouvreurs dans la Cour d’honneur…
2009: La trilogie Littoral, Incendies, Forêts de Wajdi Mouawad nous emporte dans une longue épopée. L’année suivante, la danse est très présente avec, en tête, Out of context for Pina et Gardenia d’Alain Platel: de l’émotion à l’état pur. Et arrive la Madrilène Angélica Liddell, – un véritable choc et qui le reste dix-sept ans après…

2011:au cloître des Carmes, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, une adaptation d’Hamlet de William Shakespeare, mise en scène par Vincent Macaigne,  »pleine de bruit et de fureur » et très controversée…
2012: pas de souvenirs! Et l’année suivante, adapté et mis en scène par Julien Gosselin Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq fait sensation. 

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©x Le Mahabarata


2014: Olivier Py succède à Hortense Archambaut et Vincent Baudrier à la direction du festival. Intempéries et grèves n’effraient pas Satoshi Miyagi qui présente un magnifique Mahabharata-Nalacharitam à Boulbon. 2015: Richard III de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier, électrise le public comme Barbarians d’Hofesh Schechter à la FabricA.
2016: grand retour de la Comédie-Française! Impossible d’oublier l’adaptation et la mise en scène d’Ivo Van Hove des Damnés de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Les rafales de kalachnikov résonnent encore dans la Cour d’honneur.
2017: Caroline Guiela Nguyen crée Saïgon au gymnase du lycée Aubanel. Et un an aprèsStory Water d’Emanuel Gat laisse un souvenir marquant… mais négatif.

2019: Akram Khan nous avoue qu’il a mis neuf ans avant d’accepter de créer une œuvre à la Cour d’honneur. Son Outwitting the Devil est sans doute le plus beau spectacle de danse du XXI ème siècle!

©x Outwitting the de devil

©x Outwitting the de devil

2020: seul souvenir, je suis atteint du covid 19 qui bouleversera nos vies: une « visite inopportune » pour reprendre le titre de la pièce de Copi mais qui ne finit pas mal pour moi.  
2021: La Cerisaie d’Anton Tchekhov à la Cour d’honneur. La mise en scène de Tiago Rodrigues et le jeu très décalé d’Isabelle Huppert ne fonctionnent vraiment pas!
2022: Le Nid de Cendres à la FabricA, un défi en treize heures du jeune Simon Falguières qui, avec ses comédiens, nous entraîne dans une remarquable épopée.
2023: nomination du nouveau directeur: Tiago Rodrigues, auteur et metteur en scène. Le Jardin des délices de Philippe Quesne enchante une partie du public à Boulbon.
2024: Angélica Liddell crée à la Cour d’honneur DÄMON /El funeral de Bergman. L’autrice-metteuse en scène et actrice, un long moment seule en scène, injurie en espagnol trois de nos confrères et cite des extraits de leurs articles qui lui avaient déplu! Le public s’aperçoit alors que les critiques existent et jouent un rôle! Il l’avait sans doute un peu oublié… depuis que fleurissent les commentaires sur les réseaux sociaux. Cette même année, à la cour du lycée Saint-Joseph Qui som? de la compagnie Baro d’evel, est étonnant de  joie, folie et liberté…
2025: à la FabricA, Le Sommet de Christophe Marthaler nous fait sourire, chose rare dans ce festival, et au gymnase Aubanel, nous découvrons Mami de 
Mario Banushi, un jeune metteur en scène albano-grec.
Vous pouvez retrouver les compte-rendus de la plupart des spectacles créés à Avignon et ensuite repris en France depuis dix-sept ans- dans Le Théâtre du Blog. Arrive bientôt l’édition 2026 du festival! Chaque jour, Christine Friedel, Elisabeth Naud, Philippe du Vignal et moi-même, nous vous dirons nos admirations, coups de cœur… et parfois déceptions.
L’an prochain, j’espère fêter mon quarantième festival d’Avignon…

Jean Couturier


Archive pour 11 juin, 2026

Seppuku d’Angelica Liddell

Le Printemps des comédiens  à Montpellier

Seppuku, El funeral de Mishima O el Placel de morir, texte et mise en scène d’Angélica Liddell (spectacle en espagnol et en japonais, surtitré en français, à partir de dix-huit ans)

Après Vudú (3318) Blixen  et Damon (voir Le Théâtre du Blog), ce troisième opus de Funérailles adapté du Manteau de plumes, un nô japonais du XIV ème siècle est aussi un hommage à Yuko Mishima que l’autrice et metteuse en scène a lu depuis l’adolescence et qui aurait eu cent ans cette année. Il s’est suicidé en 1970 d’un coup d’épée dans le ventre: un seppuku, rituel bien connu chez les samouraïs.
« Il m’a enseigné, dit Angélica Liddell, une trinité indissoluble: l’érotisme, la beauté et la mort. » (…) Ces funérailles sont un éloge du suicide car la mort naît d’un désir démesuré de vivre, d’un sensibilité extraordinaire hors de tout jugement et de toute pénalisation. » (…) Le suicide est toujours un acte avant-gardiste comportant une dimension esthétique brutale. »  Mishima nous légué à jamais un dilemme insoluble: la lutte acharnée entre la vie et l’art, entre le corps et l’esprit, entre le rêve et la chair. La mort était son obsession. »
Nous voilà, prévenus! Angélica Liddell a imaginé la scénographie de ce Seppuku: un tapis rouge avec dessus une scène carrée au sol blanc, reliée côté cour par une étroite passerelle -pas très réussie!-qu’empruntent  les acteurs pour entrer avant d’apparaître face public . La même que celle du nô japonais et Et il y a aussi trois pins dans des pots sur le côté mais ici presque morts,  (une référence ironique?)

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Sur le grand plateau de la salle Jean-Claude Carrière, au fond, un châssis rectangulaire doré et un grand écran où seront projetées quelques images et un sur-titrage permanent.
Côté cour, deux petites statues, une théière blanche, quelques accessoires et coupelles où Angélica Liddell fera brûler des  morceaux d’encens.
D’abord, une voix off avertit: «En 2010, j’ai entrepris de préparer mon suicide, dit-elle calmement.
J’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort. »

Et elle précise bien: « J’ai pris des photos du simulacre pour savoir ce que les gens verraient, quand ils me trouveraient morte.» Suivent deux images, l’une en rouge, puis une autre en vert: le visage masqué, une femme est nue debout sur un tabouret, un foulard noué autour du cou dans une salle de bains: «Quand Yuko Mishima a sorti son film Yūkoku, rites d’amour et de mort, la représentation filmée de son propre suicide rituel, j’étais dans le ventre de ma mère. Je suis hantée par l’idée que j’étais dans le ventre de ma mère, pendant qu’il songeait à son éventration. »
Et, à la base de ce rituel qui tient d’un exorcisme très étudié, une image obsessionnelle: en 2024, à Madrid où Angélica Liddell habite et travaille, elle a vu une femme se jeter d’une terrasse de la Grand Vía. Elle est encore traumatisée par cette image et surtout, par « le bruit de son corps quand il a heurté le sol. » Un bruit qui la «poursuit depuis comme un acouphène assourdissant».
Nous avons vécu cette même expérience dans la cour de mon immeuble à quelques mètres de ma fenêtre au rez-de-chaussée. Mais entendu de loin ce même bruit sans en savoir la cause ni voir tomber le corps de cet homme qui s’était jeté du sixième étage.
Comme souvent, elle enlève sa grande robe blanche et reste absolument nue devant des centaines de spectateurs, bientôt rejointe par une jeune actrice et un jeune acteur japonais eux aussi nus, la plupart du temps qui iront faire l’amour dans l’ombre sur le tapis rouge. Enfin, on a le droit d’y croire… 

© Ximena Y Sergio

© Ximena Y Sergio

Puis ils apporteront avec lenteur et le plus grand soin comme dans le nô et certaines cérémonies catholiques, une chemise, une robe, un manteau… ceux de Thomas (1995-2019), Maria Luisa 1959-2018) Trevor ( 1952-2025),etc.  récemment décédés ou il y a quelque temps.
Angélica Liddell enfilera ces vêtements que les familles ont offerts et lira sur un papier glissé dans une poche, leur nom, prénom et la raison précise, subite ou non, de leur mort: suicides, un infarctus, une hémorragie après un couteau planté dans le cœur d’un lycéen après une bagarre, deux cancers…. Le reflet d’une société?
Ici, pas vraiment de transgression et ce rituel, comme elle sait en imaginer, est à la fois simple et émouvant et il y a une émotion palpable dans le public.
Arriveront une infirmière et une infirmier avec une table roulante  et le nécessaire pour une prise de sang qu’ils feront sur un bras de l’acteur japonais et sur le bras d’Angélica Liddell qui versera les prélèvements dans un bol, puis sur un carré de tissu blanc… formant ainsi une tache rouge symbolisant la mort violente de Mishima mais aussi l’idée de sacrifice. Et ensuite présentée au public, comme une œuvre d’art, ce qu’elle pourrait finalement être.
Le sang, souvent représenté dans les arts plastiques jusqu’au XX ème siècle ou imité au théâtre, entre autres, dans la sublime mise en scène d’Electre de Sophocle par Antoine Vitez, où on voyait à la fin, sur un air d’accordéon, le sang d’Egisthe tué par Oreste qui coulait sous une porte. Dans Titus Andronicus, William Shakespeare  accumule quatorze meurtres, mutilations, cannibalisme… Et Les artistes en ont versé des hectolitres dans la peinture classique. « Mais aucun tableau, écrivait André Malraux, ne tient en face de taches de sang. »
Angélica Liddell est en fait ici plus proche d’artistes du XX ème siècle entre autres, Michel Journiac (1930-1995) ex-séminariste, donc de la « boutique ». Dans sa Messe pour un corps (1969) à la galerie Daniel Templon, il célébrait Catherine Millet à ses côtés en enfant de chœur, la communion avec une hostie-boudin fabriquée, nous avait-il dit, -en partie- avec son propre sang… Comme Schüttebild, une toile peinte par Hermann Nistch (1998). Peinture/sang ou sang/peinture…Une vieille histoire…Il y eut aussi Gina Pane en 73, avec Une semaine de mon sang menstruel. Andy Warhol demandait à ses assistants d’uriner et éjaculer sur des toiles déjà prêtes.
Et Rubens comme Le Titien dont on verra à la toute fin, une image très grand format de son célèbre nu La Vénus d’Urbin (1538), auraient ajouté du sang à leurs pots de peinture rouge. Puis, entre sur le plateau, un « bodybuylder » en slip rouge, à l’impressionnante musculature rappelant- curieusement-celle du personnage central du Laocoon des sculpteurs grecs Agésandros, Athanadoros et Polydore. Un hymne à un corps parfaitement viril?  Ou plutôt un antidote au culte de cette  beauté qu’elle exècre, comme elle ne cesse de le répéter mais qui la fascine? Peut-être les deux?

Ce rituel est mis en scène avec un soin extrême. Puis, elle dit aussi quelques beaux extraits de Patriotisme et du Marin rejeté par la mer de Yuko Mishima. Et elle se lancera à deux reprises avec la force et la violence  (on n’ose pas dire la virulence!) dans un plaidoyer pour ce refus systématique de la beauté. Selon elle, un refuge contre notre médiocrité personnelle. Et Angélica Liddell qui aura soixante ans en octobre prochain, répétera régulièrement: «Je demande la fin de la vie. » comme un exorcisme personnel qu’elle a envie de partager.
Absolument nue, à part son harnais à micro H.F. dans le dos, elle fait ensuite l’amour à un gros foie de porc, à même le sol.Une façon peut-être de nous rappeler que cet animal est anatomiquement le plus proche de nous? Utilisé depuis longtemps en chirurgie: remplacement de veines et valves d’aortes abimées, production d’héparine, un anticoagulant. Puis, elle éparpillera, comme souvent, des brassées de roses rouges en plastique : dommage, cela fait du bruit qui gâche cette minute…

Comment ne pas être partagé? D’un côté, des images très fortes, un texte bien écrit et qu’elle dit avec une force incontestable. Et, rien à dire, cette réalisation, accompagnée de musiques: classique, un extrait de la Sonate pour piano no 14 de Beethoven, ou contemporaines: japonaise et pop espagnole, est dirigée avec une extrême précision, sous les superbes lumières de Maxi Gibert. Même si nous risquons d’être insulté comme nos confrères par Angélica Liddell, la dramaturgie de ce spectacle avec une succession de courtes scènes, manque vite de lisibilité. Pourquoi a-t-elle cassé son magnifique solo en plusieurs moments? Pourquoi ses personnages sont-ils parfois mal définis, comme ce monsieur Muscle ou ces cinq jeunes gens qui arrivent à la fin? Le spectacle commence bien, ensuite cahote avec  longueurs et deux fausses fins!

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Au bout du bout, seront projetés sur fond musical, l’image de cette Vénus d’Urbin (1538) que le Titien a peinte à l’âge actuel d’Angélica Liddell. Hasard ou intention? Et comme dans un générique de film, apparaîtront les titres des œuvres de Yuko Mishima. Mais on se demande bien ce qu’ils viennent faire là…
Nous avons souvent l’impression que cette autrice et metteuse en scène qui gère remarquablement l’espace, maîtrise mal le temps. Et ces deux heures ont semblé longuettes au public… qui a frileusement salué. A la sortie, il ne cachait pas un certaine déception.
Sans doute y-a-t-il des moments d’une qualité artistique exceptionnelle et Le Printemps des comédiens a bien fait d’accueillir ce spectacle. Mais ce format -trop long- semble mal adapté à cette apologie du suicide et tout se passe, comme si la chaîne texte/image, avait cette fois échappé à Angélica Liddell. « Notre relation à l’image, et aux images, écrit Marie-José Mondzain, est indiscutablement liée, dans la pensée occidentale, à ce qui fonde notre liberté. (…) Une liberté que cette artiste a toujours revendiquée mais cette réflexion sur l’érotisme, la beauté et la mort, nous a paru moins bien construite.
Sappuku peut-il évoluer? Sans doute et la pièce qui ne peut laisser indifférent, gagnerait quand même beaucoup à être resserrée… Faudrait-il que sa créatrice veuille bien en revoir la dramaturgie. Ceux qui connaissent ses spectacles, auront peut-être une impression de déjà vu et d’essoufflement: ils retrouveront  ses thèmes et images favoris, notamment son corps, celui de ses interprètes. Ceux qui y assistent pour la première fois peuvent être surpris, voire choqués. Mais ce  Suppuku ne peut laisser indifférent.

Philippe du Vignal


Spectacle joué les 6 et 7 juin au Printemps des comédiens, Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault).

Wiener Festwochen, Vienne (Autriche), du 11 au 13 juin.

Festival GREC, Barcelone (Espagne) du 24 au 26 juillet.

Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris (VIème)  du 19 janvier au 5 février.

 

L’Amant d’Harold Pinter, traduction d’Eic Kahane, mise en scène de Thierry Harcourt

L’Amant d’Harold Pinter, mise en scène de Thierry Harcourt

Le dramaturge  britannique (1935-2008) avait écrit cette pièce en 62 pour la télévision. Puis elle a été créée à l’Art Theatres à Londres l’année suivante. Nous nous souvenons -mais mal- l’avoir vue au théâtre Hébertot à Paris en 65 dans une brillante mise en scène de Claude Régy.
Comme chaque matin, Richard part travailler dans une entreprise de la City et laisse Sarah, sa femme dans leur maison en banlieue. Un couple heureux et sans histoires, marié depuis dix ans. Pourtant, avant de partir, il lui demande assez curieusement: «Ton amant vient cet après-midi? Et elle répond à l’aise: « Oui. Comme d’habitude. » Et elle lui demande aussi à quelle heure, il rentrera… Sous-entendu: pas la peine que tu me  trouves faisant l’amour avec mon amant.
Le matin, on sonne à la porte: c’est le livreur de lait qui se rapproche d’elle, sans qu’elle ne dise rien. Et dans l’après-midi, arrivera l’amant de Sarah. En fait, son mari joue l’amant et elle, une jeune pute en courte robe noire. Un jeu dangereux où le couple semble pourtant trouver son compte: cela le change de la vie bourgeoise où il est enfermé.
Le whisky aidant… il y a comme un savoureux parfum d’interdit à ces rencontres. Mais Richard voudrait mettre fin à cette prétendue liaison cachée. Sarah, elle, se verrait bien continuer à vivre ces après-midi insolites.

 

© Emilie Brouchon

© Emilie Brouchon

La Collection et L’Amant, des pièces aux  dialogues ciselés avec un cocktail de non-dit, de vrai/faux, de franchise/mensonge, érotisme/perversité mais aussi parfois de véritable tendresse, ont été un tsunami et feront vite d’Harold Pinter, un auteur célèbre en Europe. Mais cette pièce est difficile à mettre en scène.  Créée au Théâtre du Chêne noir à Avignon en juillet dernier, elle est ici reprise avec Pierre Rochefort qui joue ici le rôle tenu à la création par son père, Jean. Sarah Biasini, celui de Delphine Seyrig et Hugo Jasienski, celui de Bernard Fresson.
Mais le résultat n’est pas à la hauteur. D’abord, il y a un mauvais rapport entre ce plateau trop haut et la salle trop large et plate. Et on ne comprend pas comment on a pu concevoir une scénographie comme celle-ci, avec un gros pouf rond et une table ronde nappée d’un tissu façon années soixante d’une rare laideur, reprenant les sinusoïdes colorées du mur percé d’une fenêtre ronde: cela fait quand même beaucoup de ronds!
Et ces meubles encombrants gênent la circulation des acteurs. Sarah Biasini a une belle présence mais Pierre Rochefort n’est vraiment pas à l’aise dans ce rôle difficile qui ne lui convient pas. Et il y a des intermèdes musicaux qui, même courts, freinent le rythme. L’ensemble ne fonctionne pas bien, malgré quelques bons moments au début et l’ennui guette.
Nous avons connu Thierry Harcourt mieux inspiré, entre autres, avec ces remarquables Liaisons dangereuses d’après Choderlos de Laclos (voir Le Théâtre du Blog). Dommage, Harold Pinter mérite autre chose que cette direction d’acteurs approximative et quand on relit L’Amant, soixante-trois ans après sa création, le texte garde toute sa force. Ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain… 

Philippe du Vignal

 Jusqu’au 4 juillet, Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris (IX ème). T. :  01 86 47 72 49.

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