Seppuku d’Angelica Liddell
Le Printemps des comédiens à Montpellier
Seppuku, El funeral de Mishima O el Placel de morir, texte et mise en scène d’Angélica Liddell (spectacle en espagnol et en japonais, surtitré en français, à partir de dix-huit ans)
Après Vudú (3318) Blixen et Damon (voir Le Théâtre du Blog), ce troisième opus de Funérailles adapté du Manteau de plumes, un nô japonais du XIV ème siècle est aussi un hommage à Yuko Mishima que l’autrice et metteuse en scène a lu depuis l’adolescence et qui aurait eu cent ans cette année. Il s’est suicidé en 1970 d’un coup d’épée dans le ventre: un seppuku, rituel bien connu chez les samouraïs.
« Il m’a enseigné, dit Angélica Liddell, une trinité indissoluble: l’érotisme, la beauté et la mort. » (…) Ces funérailles sont un éloge du suicide car la mort naît d’un désir démesuré de vivre, d’un sensibilité extraordinaire hors de tout jugement et de toute pénalisation. » (…) Le suicide est toujours un acte avant-gardiste comportant une dimension esthétique brutale. » Mishima nous légué à jamais un dilemme insoluble: la lutte acharnée entre la vie et l’art, entre le corps et l’esprit, entre le rêve et la chair. La mort était son obsession. »
Nous voilà, prévenus! Angélica Liddell a imaginé la scénographie de ce Seppuku: un tapis rouge avec dessus une scène carrée au sol blanc, reliée côté cour par une étroite passerelle -pas très réussie!-qu’empruntent les acteurs pour entrer avant d’apparaître face public . La même que celle du nô japonais et Et il y a aussi trois pins dans des pots sur le côté mais ici presque morts, (une référence ironique?)
Sur le grand plateau de la salle Jean-Claude Carrière, au fond, un châssis rectangulaire doré et un grand écran où seront projetées quelques images et un sur-titrage permanent.
Côté cour, deux petites statues, une théière blanche, quelques accessoires et coupelles où Angélica Liddell fera brûler des morceaux d’encens.
D’abord, une voix off avertit: «En 2010, j’ai entrepris de préparer mon suicide, dit-elle calmement.
J’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort. »
Et elle précise bien: « J’ai pris des photos du simulacre pour savoir ce que les gens verraient, quand ils me trouveraient morte.» Suivent deux images, l’une en rouge, puis une autre en vert: le visage masqué, une femme est nue debout sur un tabouret, un foulard noué autour du cou dans une salle de bains: «Quand Yuko Mishima a sorti son film Yūkoku, rites d’amour et de mort, la représentation filmée de son propre suicide rituel, j’étais dans le ventre de ma mère. Je suis hantée par l’idée que j’étais dans le ventre de ma mère, pendant qu’il songeait à son éventration. »
Et, à la base de ce rituel qui tient d’un exorcisme très étudié, une image obsessionnelle: en 2024, à Madrid où Angélica Liddell habite et travaille, elle a vu une femme se jeter d’une terrasse de la Grand Vía. Elle est encore traumatisée par cette image et surtout, par « le bruit de son corps quand il a heurté le sol. » Un bruit qui la «poursuit depuis comme un acouphène assourdissant».
Nous avons vécu cette même expérience dans la cour de mon immeuble à quelques mètres de ma fenêtre au rez-de-chaussée. Mais entendu de loin ce même bruit sans en savoir la cause ni voir tomber le corps de cet homme qui s’était jeté du sixième étage.
Comme souvent, elle enlève sa grande robe blanche et reste absolument nue devant des centaines de spectateurs, bientôt rejointe par une jeune actrice et un jeune acteur japonais eux aussi nus, la plupart du temps qui iront faire l’amour dans l’ombre sur le tapis rouge. Enfin, on a le droit d’y croire…
Puis ils apporteront avec lenteur et le plus grand soin comme dans le nô et certaines cérémonies catholiques, une chemise, une robe, un manteau… ceux de Thomas (1995-2019), Maria Luisa 1959-2018) Trevor ( 1952-2025),etc. récemment décédés ou il y a quelque temps.
Angélica Liddell enfilera ces vêtements que les familles ont offerts et lira sur un papier glissé dans une poche, leur nom, prénom et la raison précise, subite ou non, de leur mort: suicides, un infarctus, une hémorragie après un couteau planté dans le cœur d’un lycéen après une bagarre, deux cancers…. Le reflet d’une société?
Ici, pas vraiment de transgression et ce rituel, comme elle sait en imaginer, est à la fois simple et émouvant et il y a une émotion palpable dans le public. Arriveront une infirmière et une infirmier avec une table roulante et le nécessaire pour une prise de sang qu’ils feront sur un bras de l’acteur japonais et sur le bras d’Angélica Liddell qui versera les prélèvements dans un bol, puis sur un carré de tissu blanc… formant ainsi une tache rouge symbolisant la mort violente de Mishima mais aussi l’idée de sacrifice. Et ensuite présentée au public, comme une œuvre d’art, ce qu’elle pourrait finalement être.
Le sang, souvent représenté dans les arts plastiques jusqu’au XX ème siècle ou imité au théâtre, entre autres, dans la sublime mise en scène d’Electre de Sophocle par Antoine Vitez, où on voyait à la fin, sur un air d’accordéon, le sang d’Egisthe tué par Oreste qui coulait sous une porte. Dans Titus Andronicus, William Shakespeare accumule quatorze meurtres, mutilations, cannibalisme… Et Les artistes en ont versé des hectolitres dans la peinture classique. « Mais aucun tableau, écrivait André Malraux, ne tient en face de taches de sang. »
Angélica Liddell est en fait ici plus proche d’artistes du XX ème siècle entre autres, Michel Journiac (1930-1995) ex-séminariste, donc de la « boutique ». Dans sa Messe pour un corps (1969) à la galerie Daniel Templon, il célébrait Catherine Millet à ses côtés en enfant de chœur, la communion avec une hostie-boudin fabriquée, nous avait-il dit, -en partie- avec son propre sang… Comme Schüttebild, une toile peinte par Hermann Nistch (1998). Peinture/sang ou sang/peinture…Une vieille histoire…Il y eut aussi Gina Pane en 73, avec Une semaine de mon sang menstruel. Andy Warhol demandait à ses assistants d’uriner et éjaculer sur des toiles déjà prêtes.
Et Rubens comme Le Titien dont on verra à la toute fin, une image très grand format de son célèbre nu La Vénus d’Urbin (1538), auraient ajouté du sang à leurs pots de peinture rouge. Puis, entre sur le plateau, un « bodybuylder » en slip rouge, à l’impressionnante musculature rappelant- curieusement-celle du personnage central du Laocoon des sculpteurs grecs Agésandros, Athanadoros et Polydore. Un hymne à un corps parfaitement viril? Ou plutôt un antidote au culte de cette beauté qu’elle exècre, comme elle ne cesse de le répéter mais qui la fascine? Peut-être les deux?
Ce rituel est mis en scène avec un soin extrême. Puis, elle dit aussi quelques beaux extraits de Patriotisme et du Marin rejeté par la mer de Yuko Mishima. Et elle se lancera à deux reprises avec la force et la violence (on n’ose pas dire la virulence!) dans un plaidoyer pour ce refus systématique de la beauté. Selon elle, un refuge contre notre médiocrité personnelle. Et Angélica Liddell qui aura soixante ans en octobre prochain, répétera régulièrement: «Je demande la fin de la vie. » comme un exorcisme personnel qu’elle a envie de partager.
Absolument nue, à part son harnais à micro H.F. dans le dos, elle fait ensuite l’amour à un gros foie de porc, à même le sol.Une façon peut-être de nous rappeler que cet animal est anatomiquement le plus proche de nous? Utilisé depuis longtemps en chirurgie: remplacement de veines et valves d’aortes abimées, production d’héparine, un anticoagulant. Puis, elle éparpillera, comme souvent, des brassées de roses rouges en plastique : dommage, cela fait du bruit qui gâche cette minute…
Comment ne pas être partagé? D’un côté, des images très fortes, un texte bien écrit et qu’elle dit avec une force incontestable. Et, rien à dire, cette réalisation, accompagnée de musiques: classique, un extrait de la Sonate pour piano no 14 de Beethoven, ou contemporaines: japonaise et pop espagnole, est dirigée avec une extrême précision, sous les superbes lumières de Maxi Gibert. Même si nous risquons d’être insulté comme nos confrères par Angélica Liddell, la dramaturgie de ce spectacle avec une succession de courtes scènes, manque vite de lisibilité. Pourquoi a-t-elle cassé son magnifique solo en plusieurs moments? Pourquoi ses personnages sont-ils parfois mal définis, comme ce monsieur Muscle ou ces cinq jeunes gens qui arrivent à la fin? Le spectacle commence bien, ensuite cahote avec longueurs et deux fausses fins!
Au bout du bout, seront projetés sur fond musical, l’image de cette Vénus d’Urbin (1538) que le Titien a peinte à l’âge actuel d’Angélica Liddell. Hasard ou intention? Et comme dans un générique de film, apparaîtront les titres des œuvres de Yuko Mishima. Mais on se demande bien ce qu’ils viennent faire là…
Nous avons souvent l’impression que cette autrice et metteuse en scène qui gère remarquablement l’espace, maîtrise mal le temps. Et ces deux heures ont semblé longuettes au public… qui a frileusement salué. A la sortie, il ne cachait pas un certaine déception.
Sans doute y-a-t-il des moments d’une qualité artistique exceptionnelle et Le Printemps des comédiens a bien fait d’accueillir ce spectacle. Mais ce format -trop long- semble mal adapté à cette apologie du suicide et tout se passe, comme si la chaîne texte/image, avait cette fois échappé à Angélica Liddell. « Notre relation à l’image, et aux images, écrit Marie-José Mondzain, est indiscutablement liée, dans la pensée occidentale, à ce qui fonde notre liberté. (…) Une liberté que cette artiste a toujours revendiquée mais cette réflexion sur l’érotisme, la beauté et la mort, nous a paru moins bien construite.
Sappuku peut-il évoluer? Sans doute et la pièce qui ne peut laisser indifférent, gagnerait quand même beaucoup à être resserrée… Faudrait-il que sa créatrice veuille bien en revoir la dramaturgie. Ceux qui connaissent ses spectacles, auront peut-être une impression de déjà vu et d’essoufflement: ils retrouveront ses thèmes et images favoris, notamment son corps, celui de ses interprètes. Ceux qui y assistent pour la première fois peuvent être surpris, voire choqués. Mais ce Suppuku ne peut laisser indifférent.
Philippe du Vignal
Spectacle joué les 6 et 7 juin au Printemps des comédiens, Domaine d’Ô, Montpellier (Hérault).
Wiener Festwochen, Vienne (Autriche), du 11 au 13 juin.
Festival GREC, Barcelone (Espagne) du 24 au 26 juillet.
Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris (VIème) du 19 janvier au 5 février.



